Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 12 sur 78

Le nom sur les cartons

Katherine

En janvier, elle se remit à écrire Winslow.

Sur les documents préparatoires d’abord, puis dans les notes destinées aux livreurs. Le nom figurait déjà partout dans ses affaires, mais s’en servir pour la vie de tous les jours lui faisait un autre effet. À chaque signature, elle retrouvait un geste ancien, presque désappris.

Le K changeait peu. C’était la suite qui hésitait.

Elle avait été Winslow avant de connaître la femme qui le lui avait transmis. Elle l’avait porté sur des cahiers, des dossiers médicaux, des étiquettes cousues dans ses vêtements. Il n’avait jamais suffi à la relier à quelqu’un.

Whitmore avait été une autre promesse. Les premières semaines, elle regardait sa bague avec une incrédulité silencieuse. Quelqu’un l’avait choisie devant témoins. Quelqu’un avait prononcé son nom pour qu’il reste attaché au sien. Elle n’en avait parlé à personne, tant cela lui paraissait immense et honteusement enfantin.

Un soir, Jack avait fait tourner la bague autour de son doigt.

— Elle n’est pas trop grande ?

— Non. Elle va très bien.

Il avait embrassé sa main. Elle se souvenait de cette douceur avec une précision qui rendait difficile l’idée même de partir.

— Celui-ci va où ? demanda le déménageur.

Il tenait un carton de carnets, plus lourd que les autres.

— Avec moi. Il voyage dans ma voiture.

L’homme le posa près du coffre sans poser de question.

Le premier camion partit un mercredi. Le second emporterait le bureau le jeudi, avec les fauteuils, les vêtements d’hiver et le citronnier. Les meubles neufs étaient déjà installés au cottage ; une femme du village, Ruth, lui envoyait des photos pour qu’elle valide la disposition à distance.

Le citronnier était trop grand pour l’emplacement prévu.

Je le mets dans la véranda chauffée, à l’abri des courants d’air, avait écrit Ruth.

La réponse lui avait fait un bien disproportionné.

La signature était fixée au vendredi matin. Elle ne dormirait pas une dernière fois ici. Elle sortirait du cabinet et prendrait la route du nord. La voiture avait été révisée, un arrêt prévu, un hôtel noté au cas où la météo l’obligerait à couper.

Lily avait essayé une dernière fois.

— Je peux au moins rouler dans une autre voiture. Tu auras toute ta solitude, et quelqu’un pas trop loin si tu changes d’avis.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. Je serai heureuse de te recevoir quand je serai installée. Mais ce trajet et ces premières nuits, je les fais seule.

— Explique-moi en quoi ma présence serait un problème.

— Parce que tu me ferais céder au moment où j’aurai besoin de tenir. Je n’ai pas envie de te mettre dehors au bout d’une semaine, ni de faire semblant d’aller mieux pour que tu acceptes de partir.

— T’es une tête de mule, tu sais ?

— Je sais.

— Une tête de mule avec un citronnier. C’est pire.

Lily avait raccroché un peu sèchement, rappelé une heure plus tard pour une question de travail, et fini par un « tu me préviens quand tu arrives » auquel Katherine avait répondu oui.

Sous l’étagère qu’on démontait, un papier plié apparut. Une liste de courses. Citrons. Café. Les biscuits que Jack aimait, qu’elle allait chercher dans une épicerie à vingt minutes. Au dos, une réplique pour un personnage, écrite sans doute pendant que l’eau chauffait. Elle replia la feuille et la glissa dans sa poche.

La journée se passa en questions simples. Ici ou là ? Ce cadre ou l’autre ? Les livres de la chambre aussi ? Prendre une décision toutes les trois minutes l’empêchait de rester trop longtemps dans la même douleur.

À midi, Tom vint rendre la clé du local de jardinage, son bonnet entre les mains.

— Le citronnier est prêt. Vous ne le laissez pas dehors, là-bas.

— Je me souviens.

Il regarda le couloir derrière elle.

— C’était agréable de travailler ici.

Les mots se coincèrent.

— Vous avez beaucoup fait pour cette maison.

— On l’a bien entretenue.

Il remit son bonnet et sortit.

À quinze heures, son téléphone sonna. Elle crut que c’était Lily.

— Oui ?

— Kate ?

La voix de Jack la fit s’asseoir.

— Je ne te dérange pas ?

Dans le couloir, un homme demandait où étaient les vis de l’étagère. Elle couvrit le micro, montra le sachet près de la porte.

— Non. Dis-moi.

— Paul m’a confirmé vendredi.

— Dix heures.

— Tu veux qu’on t’envoie une voiture ?

— Je prends la mienne. Tout est organisé.

— Bien. Tu as tout ce qu’il te faut ?

Elle regarda la pièce, son bureau déjà vide.

— Oui.

— Je ne sais pas si…

Il s’arrêta. Elle attendit, comme toujours. Mais il ne reprit pas, et pour la première fois elle n’essaya pas de finir la phrase à sa place.

— J’ai reçu un colis pour toi à l’appartement. Une revue, je crois.

— Laisse-la au gardien. Je la ferai récupérer.

— Je peux l’apporter vendredi.

— D’accord. Merci.

— Tu es occupée ?

Les cartons, les marques sur le mur, le rectangle de parquet que le bureau avait protégé du soleil.

— Je range.

— Je te laisse, alors.

Six ans ensemble, et ils ne savaient plus comment terminer un appel.

— Jack ?

— Oui.

Elle faillit lui demander s’il était sûr. Une dernière fois. Pas pour le retenir, se raconta-t-elle. Pour emporter une réponse qu’elle n’aurait plus à interroger chaque nuit.

Mais elle savait qu’elle espérerait l’hésitation.

— Rien. À vendredi.

— À vendredi, Kate.

Elle garda le téléphone contre son oreille quelques secondes après la fin de l’appel.

Le soir, elle fit des pâtes au milieu des placards entrouverts et posa une seule assiette sur la table.

Elle avait failli lui demander s’il était sûr. Elle le reconnut sans essayer d’embellir la pensée. Une part d’elle voulait encore lui montrer une autre épouse : plus vive, plus exigeante, capable de lui répondre sans surveiller d’abord l’effet de chaque mot sur son visage.

Avec Lily, personne ne l’aurait trouvée docile. Elle pouvait défendre une décision pendant deux heures sans céder un centimètre. Devant Jack, elle avait si longtemps essayé de ne pas déplaire que sa prudence avait fini par ressembler à un caractère. Elle craignait qu’il découvre, sous la femme paisible, quelqu’un de plus difficile à aimer. Elle ne savait pas comment cesser de le craindre au simple motif qu’il l’avait déjà quittée.

Elle se resservit. Elle ne réglerait pas cette peur en une soirée. Elle pouvait au moins ne pas l’appeler pour lui proposer de se transformer.

Le lendemain, elle emballa elle-même les quatre romans de Jane Wilkins de son étagère personnelle. Le deuxième, dans l’édition bleue du salon, était toujours chez Jack. Elle se demanda s’il l’avait ouvert et s’interdit de lui écrire pour le savoir. Il lui avait paru intime de lui prêter ses phrases sans lui dire qu’elles étaient à elle. Elle voyait aussi ce que le geste avait de déloyal envers son propre espoir : il pouvait aimer le livre et ne jamais revenir.

À la fin de l’après-midi, le camion emporta le bureau. Le citronnier était calé entre deux caisses ; une feuille dépassait du voile de protection.

— On sera sur place demain matin, dit le chauffeur. Votre contact nous attend.

Elle vérifia la liste des cartons. Sur les étiquettes, il n’y avait que les noms des pièces où ils devaient aller. Aucun ne portait Whitmore.

Quand le camion fut parti, la maison résonna. Ses pas dans l’escalier faisaient un écho qu’elle ne lui connaissait pas. Dans son ancien bureau, la lumière allait librement jusqu’au mur du fond. Il restait un fauteuil qui appartenait à la maison et une petite trace de café sur le rebord de la fenêtre.

Elle l’essuya. Il n’y avait aucune raison de le faire.

À la nuit, elle descendit seule sur la plage. Sable ferme, vent coupant. Depuis le rivage, on voyait les deux fenêtres de leur chambre. Combien de fois s’y était-elle tenue en espérant qu’il la verrait depuis l’allée ? Elle ne sut pas compter.

Elle avait aimé vivre ici. Cette vérité survivrait au reste. La mer lui avait tenu compagnie, elle y avait écrit des livres, découvert une force qu’elle ne se connaissait pas. Elle n’avait pas perdu six années entières. Il lui faudrait du temps pour trier ce qu’elle emportait de ce qu’elle regrettait.

Quand elle eut trop froid, elle remonta. Personne ne l’attendait sur le sentier. Elle marcha à son rythme et referma elle-même la grille derrière elle.

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