Une femme raisonnable
JackLe livre voyagea avec lui pendant douze jours sans qu’il l’ouvre.
Il se souvenait mieux du dîner que de la couverture. Katherine contre le plan de travail, la distance qu’il avait dû remettre entre eux, la phrase dans l’entrée. Elle ne lui avait pas dit qu’elle ne le désirait plus. La nuance lui revenait avec une insistance dont il n’était pas fier. Il aurait voulu croire que l’attirance s’éteindrait d’elle-même maintenant qu’il avait nommé ce qu’il cherchait auprès de Célia. Il avait suffi que Kate lève le visage pour qu’il ait envie de tout oublier.
Il ne l’avait pas embrassée. Il n’aurait pas su prétendre ensuite que le geste n’engageait à rien.
Le roman passa de la table basse à son sac, de New York à Chicago, de Chicago à une salle d’embarquement où il en lut la première page avant qu’un appel commence.
Une femme se tenait dans une gare avec un billet qu’elle n’avait pas payé elle-même.
Il ne se souvenait pas du nom de la gare. Il se souvenait de la phrase.
Fin novembre, le livre était sur sa table de nuit, sous un rapport. Célia le prit en attendant qu’il change de veste.
— Tu lis Jane Wilkins ?
— J’essaie.
— Ma sœur est folle de ces livres. Elle a passé une soirée entière sur une théorie à propos du frère. Je me suis endormie avant la fin. C’est un peu une lecture de femmes qui s’ennuient, non ?
Elle l’ouvrit au milieu, lut deux lignes et le reposa face contre la table.
Jack le retourna sans réfléchir, pour ne pas casser la reliure.
— Tu es très soigneux.
— C’est un défaut ?
— Pas du tout. Je constate.
Elle lui arrangea le col et glissa son bras sous le sien. Ils dînaient avec des amis à elle. Il avait accepté une semaine plus tôt et s’en était souvenu à dix-neuf heures, en recevant un message qui proposait de partager un taxi. Il se força à laisser son téléphone dans sa poche.
Les amis de Célia étaient agréables, plus jeunes, bruyants sans s’en apercevoir. Ils parlaient des endroits où ils étaient allés et de ceux où ils iraient. Jack rit plusieurs fois. Célia le cherchait du regard chaque fois qu’elle racontait quelque chose, heureuse qu’il soit là. Il aimait lui plaire. Il aimait ne pas avoir à deviner s’il y parvenait.
Au dessert, sa voisine lui demanda depuis combien de temps il connaissait Célia.
— Quelques mois.
— Elle a l’air heureuse. C’est bien, quelqu’un qui sait ce qu’il veut.
Il mit un instant à comprendre qu’elle parlait de lui. Célia racontait donc leur histoire comme celle d’un homme qui avait enfin choisi. Il n’y avait pas de place, dans sa version, pour les moments où il se demandait s’il venait de détruire quelque chose qu’il aimait.
Dans la voiture, elle retira ses chaussures et replia les jambes sous elle.
— Mes amis t’ont plu ?
— Oui.
— Tu es sûr ? Tu as la tête de quelqu’un qui va annoncer une fusion ou qui aurait une intoxication alimentaire.
— J’ai passé une bonne soirée.
Elle posa la tête sur son épaule. Il regarda les lumières glisser sur la vitre et s’autorisa à ne rien résoudre.
— Elle rend les choses difficiles ?
— Katherine ? Non.
— Tant mieux. Tu avais peur que ce soit compliqué.
Avait-il dit cela ? Il avait parlé des avocats, de son souhait de ne pas la léser. Il ne se souvenait pas du mot compliqué. Il ne l’aimait pas dans la phrase.
— Elle a son conseil. Tout se passe correctement.
— Elle a toujours eu l’air de savoir rester en dehors des choses. C’est peut-être plus simple pour elle que tu ne l’imagines. Certaines femmes sont faites pour attendre, d’autres pour vivre.
Il tourna la tête. Elle souriait déjà. Elle n’avait pas vu Kate dans la cuisine, les deux mains autour d’une tasse. Elle n’avait pas entendu sa petite hésitation avant de dire son nom. Il laissa pourtant la remarque trouver sa place : une femme qui ne protestait pas souffrait peut-être moins. Il savait à quel point l’idée était commode.
Célia lui reprit la main et parla d’un voyage en février. Il dit qu’il regarderait son agenda.
— Ne me donne pas une date que tu annuleras ensuite.
— Je n’ai encore rien promis.
— Justement. Dis moi quand tu sauras.
C’était raisonnable. Il le reconnut, s’excusa de son ton et promit une réponse avant la fin de la semaine.
Le lendemain, Paul vint le voir avec un dossier mince, ce qui le rassura jusqu’à ce que l’avocat ouvre la bouche.
— Katherine ne veut ni la maison ni le capital de compensation.
— Je sais pour la maison. Tu lui as expliqué qu’elle pouvait la vendre ?
— J’ai parlé à son avocate, pas à elle. Et oui, la proposition était claire.
— Alors reformule-la.
Paul ne répondit pas. Jack le connaissait assez pour comprendre ce silence.
— Quoi ?
— Elle est conseillée. Son refus est net, confirmé, et elle ne demande rien en échange. Je peux reformuler, Jack. Je ne peux pas l’obliger à vouloir ce que tu lui offres.
— Elle n’a pas de salaire. Elle n’a jamais travaillé pendant notre mariage. Qu’est-ce qu’elle compte faire quand les factures vont tomber ?
— Je ne sais pas. Ce n’est pas une information qu’elle souhaite partager avec toi.
Jack connaissait ses habitudes, les maisons qu’elle aimait, le prix de certaines de ses robes. Il savait qu’elle avait hérité de quelques biens, sans avoir jamais cherché à savoir lesquels. Rien dans leur vie ne lui avait laissé imaginer qu’elle pouvait se passer de ce qu’il lui assurait.
— Elle ne fait valoir aucun droit sur Westbridge, reprit Paul. Son avocate nous a transmis ses renonciations et ses demandes pratiques. Rien d’autre.
Katherine refusait la maison, l’argent et toute discussion sur son groupe. Il aurait dû apprécier une séparation sans bataille. Il se demandait surtout si elle savait ce que voulait dire vivre sans que quelqu’un s’occupe des factures.
— Je veux qu’il soit écrit que l’offre reste ouverte jusqu’à la signature. Et que le refus ne vient pas de nous.
— Ce sera clair pour tout le monde.
Jack n’aima pas la formule. Elle lui donnait l’air de soigner l’image qu’il laisserait.
— Je ne veux pas qu’elle se mette en difficulté pour…
Il ne finit pas.
— Pour te faire comprendre quelque chose ? demanda Paul.
Jack regarda la fenêtre.
— Je ne sais pas.
— Tu peux le lui demander. Mais je ne suis pas sûre que tu appréciera la réponse.
Après le départ de Paul, il appela le fixe de la maison, par habitude. La sonnerie dura longtemps, puis une voix enregistrée lui demanda de laisser un message. Il raccrocha.
Paul m’a parlé de ta réponse. Je voudrais être sûr que tu ne refuses pas par principe.
La réponse arriva en début d’après-midi.
Je refuse parce que je n’en ai pas besoin. Margaret m’a tout expliqué. Merci de respecter mon choix.
La phrase n’avait rien d’impoli. Il en aurait apprécié la précision dans un courrier professionnel. Il se sentit pourtant tenu à l’écart d’une chose qui, jusque-là, avait toujours été à sa portée. Il tapa plusieurs réponses et les effaça.
D’accord.
Le soir, il ouvrit le roman pour faire taire les chiffres derrière ses yeux. Une heure plus tard, il avait oublié le rapport posé à côté de lui. Ce n’était pas l’univers du livre qui le retenait. C’étaient les gestes de cette femme : une réponse raccourcie pour ne pas laisser entendre sa colère, une place gardée pour quelqu’un qui n’arrivait pas, une porte refermée sans bruit. Il pensa à Katherine avant de comprendre ce qui l’y ramenait.
Kate savait attendre sans en faire une scène. Il avait longtemps pris cela pour la preuve qu’elle n’avait pas besoin de lui. Dans ces pages, la même retenue pesait un poids qu’il ne pouvait pas ignorer. Il chercha quand il lui avait demandé pour la dernière fois ce qu’elle faisait après avoir raccroché.
À minuit, il voulut un marque-page. Un reçu de nettoyage dépassait d’un autre livre ; deux chemises, payées en octobre. Il le glissa entre les pages et remarqua une annotation au crayon, presque effacée, près d’un paragraphe.
Un seul mot : Respirer.
Il reconnut l’écriture de Katherine.
Il passa le pouce dans la marge, sans toucher la mine, et tourna quelques pages pour chercher d’autres traces. Un trait sous une phrase. Un petit cercle autour d’une répétition. Il sourit. Elle corrigeait donc aussi les romans qu’elle aimait.
J’ai commencé ton livre. Il est bien.
Il remplaça ton livre par le livre que tu m’as prêté. Il était trop tard pour l’envoyer. Le brouillon resta dans son téléphone, et le lendemain une réunion commença avant qu’il y repense.
Décembre arriva.
Ils traversèrent les fêtes chacun de son côté. Il lui demanda si elle voulait maintenir les habitudes de sa famille. Elle répondit qu’elle passerait Noël avec Lily. Il trouva cela sain. Puis il se demanda depuis quand il employait ce mot pour les choses qui ne lui plaisaient pas.
Chez sa mère, le soir du vingt-quatre, on avait rapproché les chaises pour que l’absence ne se voie pas.
Il la vit quand même.
Katherine avait envoyé à Evelyn une édition ancienne d’un livre qu’elle cherchait depuis des années. Le paquet était arrivé le matin, avec une carte.
— Elle n’était pas obligée, dit sa mère.
Jack n’avait pas pensé au cadeau.
Célia appela à vingt-trois heures. Elle était chez sa sœur, elle avait beaucoup ri, elle voulait qu’il la rejoigne le lendemain pour déjeuner. Il accepta.
Chez lui, le roman l’attendait sur la table de nuit. Il en avait lu les trois quarts. Un détail le ramena à la remarque de Hannah, puis à la réponse de Kate : Peut-être qu’elle espère ne pas repartir seule.
Il revit son visage quand elle l’avait dit. Il ne s’était pas demandé pourquoi l’idée lui était venue si vite. Il avait trouvé agréable qu’elle parle d’un livre avec Hannah, et il était retourné à sa propre conversation.
Cette fois, il entendit la phrase jusqu’au bout.
Il resta longtemps sans tourner la page.
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