Un repas à deux
KatherineJack arriva avec une tarte et une heure de retard.
Il avait prévenu. Katherine avait eu le temps de terminer un appel, de fermer le bureau à clé et de ranger les cartons du couloir. Le dîner attendait dans le four. Elle s’était dit qu’il serait plus simple de lui proposer de manger avant la route que de le regarder consulter sa montre en cherchant ses papiers.
Elle n’avait expliqué à personne pourquoi elle avait choisi cette robe. Noire, souple, rien d’exceptionnel. Jack l’avait toujours aimée. Elle s’en était souvenue en l’enfilant et ne s’était pas changée.
Il le remarqua dès qu’elle ouvrit. Son regard descendit, remonta, resta une seconde de trop. Son ventre se contracta avec une docilité qui l’énerva plus que de raison.
— Désolé pour l’heure. La réunion s’est prolongée, et j’ai eu tout le loisir de regretter de ne pas l’avoir interrompue.
— Tu as prévenu. Le dîner n’a pas souffert, et je n’avais pas prévu de le manger avec un chronomètre à côté de l’assiette.
Il lui tendit la boîte. La pâtisserie où ils s’arrêtaient autrefois sur la route. Il avait dû faire un détour.
— Je me suis souvenu que tu l’aimais. J’espère que c’est toujours le cas.
— Certaines habitudes résistent bien.
Elle avait voulu parler de la tarte. Il y eut quand même un silence avant qu’ils se détournent.
Dans l’entrée, Jack commença le mouvement familier qui l’aurait amené à l’embrasser. Katherine leva le visage par réflexe, puis se figea. Il s’arrêta si près qu’elle sentit son souffle sur sa joue.
— Pardon, dit-il très bas.
— Tu peux poser ton manteau ici.
Elle recula d’un pas et le précéda dans la cuisine. Son corps n’avait pas compris la nouvelle règle. Il attendait encore la main à sa taille, la bouche de Jack, la seconde où elle cesserait de se demander si elle lui plaisait.
Elle avait préparé un poulet au citron et des pommes de terre. Jack se leva pour prendre le plat avant qu’elle ait à se pencher ; leurs doigts se touchèrent, et elle sentit ce contact jusqu’au creux du bras.
Elle s’assit en face de lui. Ils ne s’étaient jamais assis comme ça quand ils mangeaient seuls. D’habitude, il tirait sa chaise pour l’avoir à côté de lui.
— Tu as passé une bonne semaine ?
— Bien remplie. J’ai plusieurs choses à terminer avant la fin de l’année, et tout ce qu’il faut organiser pour la suite.
— Les associations te demandent beaucoup en ce moment ?
Elle prit son verre. Elle avait appris à entendre ces questions sans laisser voir l’impatience qu’elles lui donnaient. Il avait choisi une explication à ses journées ; elle la lui avait laissée.
— Elles préparent leurs événements. Mais je n’ai pas envie de parler de collecte de fonds au dîner. Et ton projet à l’ouest ?
Il répondit avec une précision qu’elle suivit sans effort. Elle aurait pu contester deux hypothèses et nommer un prestataire dont ses équipes connaissaient les défauts. Elle se contenta d’une question. Jack se pencha vers elle.
— Tu as raison, c’est le point qu’ils sous-estiment. Je vais leur faire reprendre les prévisions.
Le compliment aurait dû lui faire plaisir. Elle sentit surtout l’envie de continuer, de lui dire ce qu’elle pensait vraiment, avec la netteté qu’elle avait avec Lily. Elle la retint. Il l’avait choisie calme, facile à aimer. Elle avait encore peur qu’une autre version d’elle lui déplaise, même maintenant qu’il partait. La peur avait survécu à sa raison d’être.
— Je ne veux pas t’accabler avec mon travail. Je voulais surtout savoir comment tu allais.
— Je m’occupe. Ça m’évite de passer mes journées à ruminer.
Il reposa sa fourchette. Elle regretta la phrase, non parce qu’elle était injuste, mais parce qu’il allait peut-être perdre cette aisance retrouvée.
Il ne se ferma pas.
— Je ne sais pas ce que tu attends de moi quand je viens. Je ne veux pas faire comme si rien n’avait changé, et chaque fois que je prends des précautions, j’ai l’impression de te parler comme à une inconnue.
— Tu peux me parler normalement. Je te dirai si je préfère arrêter.
— Tu me le dirais vraiment ?
La question était plus précise qu’elle ne s’y attendait. Elle aurait voulu mentir avec moins d’effort.
— Je vais essayer.
Il hocha la tête. Sa bouche avait ce pli presque invisible d’un homme qui retient une pensée. Elle pensa à ce que ça faisait de passer le pouce à cet endroit et détourna les yeux avant qu’il la surprenne.
Ils parlèrent du concert de Hannah, où Jack était finalement allé. Daniel avait fait tomber son programme au moment le plus silencieux. Katherine rit, imagina la tête de leur ami et, pendant dix minutes, oublia de surveiller ses mains.
Puis Jack voulut lui passer le pain au moment où elle le prenait.
Il ne lâcha pas la corbeille. Ses doigts effleurèrent les siens. Elle leva la tête. Son regard à lui n’était plus sur le pain.
Elle vit le désir avant qu’il le masque.
La certitude la traversa avec une violence qui lui coupa le souffle. Il la voulait encore. Il pouvait parler de divorce, avoir choisi une autre femme, et la regarder comme certaines nuits avant de l’attirer contre lui.
Elle aurait dû s’en offenser. Son corps, lui, n’avait reçu aucune consigne. Une chaleur lente lui monta du ventre jusqu’à la gorge, ses doigts se crispèrent sur la nappe, et elle eut envie, une envie bête, immense, de contourner la table et de poser sa bouche sur la sienne. Comme si son corps savait mieux qu’elle ce qu’il lui fallait. Comme s’il n’avait pas lu les papiers.
Jack retira sa main.
— Tu as froid ? demanda-t-il, la voix plus basse.
— Non. Pourquoi ?
— Tu as croisé les bras.
Elle les décroisa lentement. Elle les avait croisés pour s’empêcher d’aller vers lui.
— Je vais chercher le dessert.
Il se leva avec elle.
La cuisine était assez grande pour qu’ils ne se frôlent pas. Ils y parvinrent quand même, en ouvrant le même tiroir. Katherine s’arrêta contre le plan de travail, Jack juste derrière son épaule. Elle sentait la chaleur de sa poitrine sans qu’il la touche.
— Le couteau à tarte est de l’autre côté.
Il ne bougea pas.
— Je sais.
Elle tourna la tête. Il était trop près pour qu’elle puisse prétendre ne pas l’avoir remarqué. Ses yeux descendirent sur sa bouche et y restèrent.
Son cœur cognait. Ses mains tremblaient contre le comptoir. Si près… Il suffisait d’un geste. Il suffisait qu’elle oublie, une minute, qui avait décidé quoi.
Aucun téléphone ne sonna. Il n’y eut ni porte à ouvrir, ni plat à sauver, ni phrase providentielle.
Elle aurait pu l’embrasser. Il l’aurait laissée faire ; elle le savait à la façon dont sa main s’était posée à plat sur le comptoir, tout près de la sienne, comme pour retenir le geste suivant.
— Jack…
Son prénom lui échappa presque sans voix.
Il ferma les yeux une seconde et recula. Ce fut elle qui respira la première.
— Je ne devrais pas être aussi près, dit-il.
— Non. Nous avons décidé de nous séparer.
Elle avait dit « nous » pour ne pas lui reprocher, à cet instant, ce qu’il venait de lui laisser espérer. Ça ne changeait rien à l’effort qu’il lui avait fallu pour ne pas l’attirer contre elle.
Il prit le couteau, le posa près de la boîte et alla à la fenêtre. Elle coupa la tarte en se concentrant sur la régularité des parts. Ses doigts tremblaient assez pour que la pâte se brise.
Elle prépara du café et lui servit une tasse grise, plus légère que celle qu’il avait autrefois. Ils mangèrent le dessert avec une chaise vide entre eux.
— Paul m’a parlé de ta réponse, dit Jack. Je sais que tu ne veux pas revenir dessus. Mais j’ai besoin de comprendre comment tu comptes t’organiser si tu refuses tout.
— J’ai pris mes dispositions. Tu n’as pas à t’en inquiéter.
— Je ne vais pas arrêter de m’inquiéter parce que tu me le demandes. Tu ne travailles pas, Kate. Je ne sais pas ce que tu imagines faire avec…
Il s’interrompit devant son expression.
Elle posa sa fourchette. La réponse qu’elle aurait faite à un collaborateur trop sûr de ses informations lui vint aussitôt. Elle la garda derrière les dents.
— Je comprends tes questions. Mais je ne te demande pas de financer un projet auquel tu devrais croire. Je te dis que je ne veux ni la maison ni ton argent, et que je vais me débrouiller.
— Accepte au moins une sécurité. Même si tu n’y touches jamais. Il ne s’agit pas de te garder dépendante de moi.
— Je ne te prête pas cette intention. J’ai entendu ta proposition, j’y ai réfléchi avec mon avocate, et ma réponse reste la même. Je préférerais que tu ne m’obliges pas à argumenter sur ma décision toute la soirée.
Sa voix était restée douce. Il la regarda longtemps, et elle sentit revenir l’ancien réflexe : sourire, effleurer sa main, lui dire qu’il en faisait déjà beaucoup. Elle le contint.
— D’accord. Je ne vais pas insister ce soir.
Elle ne releva pas les deux derniers mots.
— Tu comptes rester ici encore longtemps ?
— Jusqu’à la fin des démarches. Ensuite, je pars.
— Tu as trouvé où ?
— Oui. Un endroit qui me convient.
Il attendit une adresse. Elle but une gorgée d’eau.
— Tu ne veux pas m’en parler ?
— Je préfère garder ça pour moi si tu veux bien.
Ses doigts se refermèrent sur le pied de son verre. Il n’insista pas.
Ils débarrassèrent ensemble. Jack chercha l’éponge à son ancienne place et fronça les sourcils quand elle lui montra un autre tiroir. Elle faillit expliquer pourquoi elle l’avait déplacée, puis comprit qu’elle n’avait pas à se justifier.
— Tu es souvent seule, ici.
Ce n’était pas une question.
— Oui. Je connais bien les placards.
Un sourire passa sur sa bouche et s’effaça.
— Je croyais que tu étais bien dans cette maison.
— J’aime cette maison, Jack, mais elle n’est pas le centre de mon univers.
Il s’était tourné vers elle, attentif comme elle l’avait voulu pendant des années. Elle ne savait pas quoi faire d’une attention arrivée après la décision.
— Tu aurais pu venir plus souvent à New York.
— Je te l’ai proposé. Tu étais occupé. Je n’avais pas envie d’ajouter ma présence à la liste des choses qu’il fallait caser dans ta semaine.
Il baissa les yeux. Elle chercha une sortie moins inconfortable pour lui et n’en trouva aucune qui ne l’efface pas elle-même.
— J’aurais dû te répondre autrement.
— Peut-être. Je ne sais pas si on aurait fait mieux.
C’était honnête. Elle aussi avait eu peur de lui montrer ce qu’elle pensait. Elle avait fabriqué une femme sans exigences pour qu’il n’ait aucune raison de s’éloigner, puis elle avait dû vivre dans le silence de cette femme-là.
Jack alla chercher ses documents. Il passa devant la porte fermée du salon privé sans ralentir. Elle resta appuyée contre l’évier jusqu’à son retour.
Il s’arrêta devant la bibliothèque du salon et prit le deuxième roman de Jane Wilkins.
— C’est celui dont parlait Hannah ?
— Oui. Tu peux l’emporter.
Il lut la quatrième de couverture.
— Je devrais peut-être enfin découvrir ce que tout le monde trouve à cette femme.
Une réplique lui monta aux lèvres, mordante, presque drôle. Tu pourrais commencer par lire. Elle la changea en sourire.
— Tu me diras ce que tu en penses.
Il glissa le livre sous ses dossiers.
Dans l’entrée, elle l’aida à retrouver son écharpe sous son manteau. Le geste les rapprocha encore. Il la regarda, les mains immobiles le long du corps.
— J’ai encore envie de t’embrasser.
La phrase était basse, presque réticente. Elle la reçut avec un mélange de soulagement et de douleur qui lui ôta un instant toute réponse. Elle avait envie de la même chose. Tellement qu’elle dut serrer les doigts dans la laine avant de la lui rendre.
— Je crois que ce serait plus difficile pour moi après.
Elle avait choisi ces mots parce qu’elle ne pouvait pas lui demander de la prendre dans ses bras sans lui demander aussi de rester.
Il hocha lentement la tête, passa son écharpe, attendit encore une seconde devant la porte.
— Merci pour le dîner, Kate.
— Bonne route.
Il se retourna près de sa voiture. Elle était toujours dans l’entrée ; elle n’avait pas réussi à refermer. Il leva la main. Elle lui rendit le geste et rentra.
Dans la cuisine, deux parts de tarte manquaient. Elle posa les doigts sur le bord du comptoir, exactement là où il avait retenu sa main, et attendit que son corps cesse de réclamer quelqu’un qui avait choisi de partir.
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