Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 9 sur 78

Inventaire

Katherine

En novembre, Katherine alla chercher les clés de la maison du Vermont.

Margaret la reçut dans un bureau de Boston dont la fenêtre donnait sur une cour. L’achat était bouclé depuis des semaines ; il restait les consignes aux prestataires et la préparation de l’arrivée. L’avocate lui tendit un trousseau envoyé par l’agent : quatre clés, réunies par un petit morceau de cuir brun.

— Vous avez quelqu’un sur place pour les livraisons ?

— Ben m’a recommandé une personne du village.

— Vous avez vérifié les références ?

Katherine leva les yeux. Margaret sourit.

— C’est mon travail de demander.

— Alors oui. Deux fois.

Dans le bureau voisin, une imprimante. Au bout du couloir, quelqu’un riait. La vie continuait partout avec un naturel qui l’étonnait encore.

— J’ai eu Paul, l’avocat de Jack. Il a bien reçu vos refus. Votre mari maintient son offre, je lui ai confirmé que votre décision était réfléchie. Il n’a rien appris d’autre sur vos affaires.

Katherine rangea les clés dans une poche de son sac qu’elle vérifia trois fois avant de partir.

Elle rejoignit Lily pour déjeuner. Le siège d’Astera occupait désormais un grand immeuble à quelques rues des anciens locaux. Katherine y venait rarement, toujours pour son amie. À l’accueil, elle donna son prénom ; une jeune femme vint la chercher.

— Lily termine une réunion. Vous pouvez l’attendre dans son bureau.

— Dites-lui de prendre son temps.

Une employée remontait le couloir en lisant des épreuves ; Kate s’écarta pour la laisser passer. On ne lui présenta personne. Elle était l’amie de Lily, parfois l’épouse de Jack Whitmore pour ceux qui lisaient les pages mondaines. Personne ne songeait à relier l’une ou l’autre à la propriétaire.

Derrière la porte de la salle de réunion, la voix de Lily :

— Vous pouvez me promettre la lune. Si elle arrive après Noël, je n’ai nulle part où la stocker. On reprend mardi, avec les vrais délais.

Dans le bureau, Kate s’assit près de la fenêtre et regarda des photos de meubles. Les documents sur la table de Lily restèrent où ils étaient.

Lily entra les joues rouges, les cheveux plus défaits que d’habitude, et ferma la porte.

— Si quelqu’un m’annonce encore une date en ajoutant « normalement », je le fais imprimer sur son contrat. Avec ce qu’il compte faire les jours anormaux.

Puis elle la regarda pour de bon, traversa la pièce et la serra dans ses bras. L’étreinte fut courte, solide. Kate aurait pu la prolonger ; une partie d’elle craignait encore que sa fatigue déborde dès qu’on lui offrait un appui.

— Les clés ?

Lily les soupesa et les lui rendit.

— Maintenant, on achète une table.

— J’ai déjà une table.

— Tu as un bureau. Une table, c’est là où tu manges, où tu poses le courrier, où tu laisses un puzzle trois jours sans demander pardon.

— Je ne fais pas de puzzles.

— Tu as une nouvelle maison. Tu peux te découvrir de nouveaux défauts.

Elles déjeunèrent de salades en boîte et d’une part de tarte partagée à même le papier. Katherine dessina sur le plan de la cuisine un rectangle là où une grande table tiendrait.

— Celle-là, dit-elle devant la photo d’un meuble en chêne.

— Elle est énorme.

— Tu as parlé de puzzle.

— Je retire mes réserves.

Elles réservèrent la table en chêne massif chez l’ébéniste qui l’avait dessinée, deux fauteuils, des luminaires à la lumière douce. Katherine choisit des draps de belle toile, des rideaux doublés qui dégageraient entièrement les fenêtres. Une bibliothèque sur mesure demandait trop de délai ; l’atelier en avait une en noyer, déjà finie, qu’on adapterait au bureau. Elle demanda les plans avant de confirmer.

— Tu peux emporter les meubles de la maison, fit remarquer Lily.

— Je prends mon bureau. Rien d’autre.

Lily ne demanda pas si Jack le remarquerait.

Après le déjeuner, elle sortit deux documents de son dossier privé. L’engagement financier de Denver attendait la signature de Kate. Elle relut, posa une question, signa. Lily rangea aussitôt la page dans le dossier destiné à Margaret. L’équipe recevrait la confirmation des fonds de la bouche de sa directrice exécutive, jamais cette page-là.

Il y avait aussi une offre de Westbridge, plus courte que la précédente et plus coûteuse ailleurs. La participation proposée donnait à Jack un droit de regard qu’aucun besoin financier ne justifiait. Kate la refusa.

— Il finira par te demander si tu as vraiment le pouvoir de décider. Réponds que tu as celui de terminer la réunion.

— Il me l’a déjà demandé deux fois. La deuxième, il souriait comme s’il attendait que je lui trouve de l’esprit.

— Il en a. Il s’en sert pour faire perdre du temps aux autres. Ne lui en donne pas plus que ce que vaut son offre.

Lily lui montra un autre message. Une agente confirmait l’arrivée de deux autrices chez Astera. Leur ancienne maison venait d’être absorbée par Westbridge.

— Cinquante pour cent, conditions habituelles. Elles veulent garder leur éditrice si elle accepte de les suivre.

— Propose-lui un poste à notre grille. Pas une prime parce que ses autrices nous intéressent : un poste qui tienne encore quand leur prochain livre ne sera plus une nouveauté.

— Leur ancienne maison va mal. Ça va encore faire parler.

— On n’a pas à s’excuser d’offrir ce que les gens ont intérêt à accepter. On a seulement à tenir nos engagements.

Elle refusa ensuite un prestataire dont les coûts semblaient meilleurs jusqu’à ce qu’on lise le détail des transports et des conditions de travail. Quand Maya frappa pour proposer du café, les documents étaient rangés et la table en chêne occupait de nouveau l’écran.

— Il va finir par se demander qui lui répond, dit Lily.

— Son équipe reçoit une position commerciale, pas une lettre d’amour.

— Je sais. J’aimerais quand même voir sa tête.

— Lily.

— Je n’ai rien dit.

— Tu as parlé pendant une minute entière.

En quittant Boston, Katherine prit la route du sud. Elle aurait pu rouler vers le nord, utiliser ses nouvelles clés et dormir dans une maison vide. Elle n’en eut pas le courage. Elle voulait partir une fois, vraiment. Pas aller et revenir jusqu’à user le geste.

La maison côtière était sombre. Sur la console, une enveloppe pour Jack. Elle la mit avec le courrier à faire suivre et commença l’inventaire.

Elle avait cru que ce serait rapide. Les vêtements dans les armoires, les livres dans des cartons, quelques objets. Il lui fallut vingt minutes pour vider le premier tiroir de sa table de nuit. Une crème pour les mains. Un élastique. Un comprimé contre la migraine dans un emballage froissé. Le billet du spectacle où ils avaient failli arriver en retard parce que Jack ne trouvait plus ses boutons de manchette. Une photo de lui sur un bateau, prise juste avant qu’il vire au vert.

Il avait le vent dans les cheveux et regardait l’objectif. Donc elle. Avec une expression qu’elle n’avait pas rêvée.

Elle refusa de la jeter. Elle refusa aussi de la laisser sur le lit. Elle la glissa entre deux feuilles dans une boîte en carton et écrivit au crayon sur le couvercle : Personnel.

À vingt et une heures, elle avait rempli trois cartons et en avait défait un. Elle s’arrêta quand sa main se mit à trembler sur une pile de tee-shirts.

Elle réchauffa de la soupe et s’obligea à s’asseoir pour la manger. Elle avait passé la journée à décider ; elle n’allait pas la finir au-dessus de l’évier.

Le bracelet était toujours à son poignet. Elle le portait par habitude depuis le dimanche ; elle n’avait pas choisi chaque matin de le remettre. Elle le défit, le posa près du bol et attendit que la marque s’efface sur sa peau.

Les photos resteraient dans la boîte. Elle n’était pas obligée de les jeter pour donner à son départ l’allure d’une victoire. Elle avait le droit d’aimer ce qu’ils avaient vécu.

Les jours suivants prirent une forme plus nette. Le matin, elle travaillait ; au début de l’après-midi, elle écrivait ; ensuite, elle préparait le départ. Certaines choses étaient faciles. D’autres exigeaient une journée d’élan pour trois minutes d’effort.

Elle alla trouver le jardinier.

— Vous préférez Tom ou Thomas ?

Il la regarda, surpris.

— Tom.

Elle lui annonça qu’elle quittait la maison. Il n’eut pas l’air curieux. Il retira ses gants et demanda s’il devait laisser les plantes en pot sur la terrasse.

— Je prendrai le citronnier.

— Il est un peu grand.

— Je sais.

— Je vous le prépare. Il supporte mal les courants d’air.

Elle le nota dans son téléphone.

Un soir, Jack appela. Elle regarda son nom jusqu’à la dernière sonnerie, puis posa l’appareil sur le tapis. Elle ne voulait pas lui parler les mains dans leurs affaires. Elle ne voulait pas qu’il entende les cartons.

Il faudrait que je passe prendre quelques documents. Quand est-ce que ça t’arrange ?

Trois piles de livres, un tiroir ouvert, le vase bleu plein de fleurs fanées. Elle aurait pu lui dire de venir pendant son absence.

Samedi soir, si tu veux. Je cuisinerais.

Elle resta assise au milieu du salon à se demander pourquoi elle venait d’écrire ça.

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