Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 8 sur 78

Ceux qui savent mieux

Jack

— Tu n’es pas obligé de rester marié pour nous faire plaisir, dit sa mère.

De toutes les réponses qu’il avait préparées en venant, aucune ne convenait à cette phrase.

Evelyn Whitmore lissa la serviette sur ses genoux. Elle avait attendu qu’on emporte les assiettes. Son petit salon donnait sur une rue où des arbres poussaient dans des carrés de terre entourés de grilles ; elle trouvait ces grilles atroces et appelait la ville deux fois par an pour exiger qu’on les change.

— Je ne suis pas venu te demander une autorisation.

— Je m’en doutais. Tu n’en as jamais demandé avant les décisions importantes. Elle va bien ?

— Katherine ? Elle a pris la nouvelle calmement.

— Je ne t’ai pas demandé comment elle l’avait prise devant toi.

Il se redressa.

— Elle souhaite que tout passe par son avocate.

— Ça paraît raisonnable.

Il s’attendait à un reproche sur le scandale, les six ans, le gâchis. Ce soir-là, sa mère paraissait surtout fatiguée.

— Il y a quelqu’un d’autre ?

— Oui.

— Depuis longtemps ?

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Tu ignores ce que je crois. Je te pose une question.

— Nous nous sommes rapprochés ces derniers mois. Je veux faire les choses correctement. Katherine ne mérite pas que je rentre chez elle après avoir passé la soirée à lui mentir.

Il entendit, en le disant, qu’il venait de se vanter de la faute qu’il n’avait pas commise pour éviter de parler de celle qui faisait déjà souffrir sa femme.

Evelyn posa sa tasse.

— Alors, ne demande pas à Katherine de te dire que tu as raison.

— Je ne lui demande pas ça.

— Bien.

Elle parla ensuite d’un cousin hospitalisé, d’un tableau parti en restauration, d’un engagement qu’il avait oublié. En partant, il passa devant une photographie de leur mariage. Katherine y regardait quelque chose hors champ, les cheveux relevés, deux mèches échappées près des oreilles. Il avait une main au bas de son dos. Il se souvenait de la chaleur de ce jour-là, d’une tache sur sa manche qu’il avait voulu effacer avant les portraits officiels.

Il ne se souvenait pas de ce qu’elle regardait.

— Tu veux que je la retire ? demanda Evelyn derrière lui.

— C’est chez toi.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

— Non. Pas maintenant.

Il quitta l’appartement avec l’impression désagréable d’avoir mal répondu à une question qu’il n’avait pas comprise.

Dans la voiture, son téléphone s’alluma.

Tu as survécu ?

Célia. Il répondit oui.

Je peux venir ?

Neuf heures quinze. Il pouvait rentrer, travailler une heure, se coucher. Il pouvait aussi cesser d’organiser sa vie comme si chaque rencontre devait se justifier.

Oui.

Elle arriva avec une bouteille et des cheveux encore humides de pluie. Elle l’embrassa sur le seuil, les mains sur sa nuque, et lui demanda de la regarder.

— Votre mère vous a passé un savon.

— Ma mère ne fait pas ça.

— La mienne si. Je reconnais les symptômes.

Elle ouvrit un placard au hasard, trouva les verres, en déplaça trois pour atteindre ceux qu’elle voulait. Jack sentit une petite contrariété et la laissa faire.

— Elle a pleuré ? demanda-t-elle en servant.

— Qui ?

— Votre femme. Quand vous lui avez dit.

— Je ne vais pas parler de ça avec toi.

— D’accord. C’était juste pour savoir.

Elle lui tendit son verre, souriante, sans insister. Il s’aperçut plus tard qu’elle avait obtenu sa réponse : s’il avait refusé d’en parler, c’est qu’il n’y avait pas eu de larmes devant lui.

— Vous êtes sûr ? demanda-t-elle.

— De quoi ?

— De nous.

Il aurait préféré qu’elle ne le demande pas devant la porte ouverte du réfrigérateur.

— Oui.

— Alors, arrêtez de me regarder comme si j’allais voler une fourchette.

Il rit franchement. Elle le rejoignit, satisfaite. Ils commandèrent à dîner ; elle voulut goûter trois choses, critiqua un plat, lui fit manger dans son assiette et lui raconta une réunion où personne n’avait trouvé d’autre adjectif qu’« inspirant ».

Il passa une bonne soirée.

Depuis qu’il avait parlé à Katherine, il ne demandait plus à Célia de rester à distance. Elle avait passé sa première nuit chez lui, puis d’autres. Il ne niait pas son enthousiasme. Il avait l’impression de céder enfin à quelque chose, au lieu de tout organiser.

Il tint à se rappeler cette bonne soirée quand elle partit. Il n’avait pas inventé leur complicité. Il aimait sa présence, son impatience, la facilité avec laquelle elle lui disait qu’il lui plaisait.

Le calme de Katherine lui revenait pourtant. Il avait espéré qu’elle comprendrait pourquoi il avait parlé avant de commencer une autre vie. Il ne lui avait pas demandé si cette précaution rendait la perte moins cruelle. Il avait eu besoin de le supposer.

Célia lui avait dit un soir que certaines femmes préféraient qu’on décide à leur place. Il avait reconnu Kate dans la phrase. Puis il avait revu la jeune femme qui lui avait fait porter trois cartons avant de lui accorder un café, et il ne savait plus quelle image appartenait à sa femme et laquelle il avait laissée s’installer parce qu’elle l’arrangeait.

Le lendemain, Daniel entra dans son bureau sans rendez-vous et ferma la porte.

— Hannah a reçu un message de Katherine. Pour annuler le dîner du mois prochain. Elle lui a dit que vous vous sépariez.

Jack posa son stylo.

— Nous allions te le dire.

— Quand ? Après m’avoir envoyé un faire-part pour le prochain mariage ?

— Ne commence pas.

Daniel s’assit sans retirer son manteau.

— Très bien. Explique-moi.

Jack choisit les mots les plus justes qu’il trouva : éloignement, vie commune presque inexistante, affection, choix. Daniel l’écouta sans l’aider, puis resta silencieux assez longtemps pour l’agacer.

— Quoi ?

— Tu présentes ça comme une situation qui s’est créée toute seule. Tu dis que vous ne vivez plus ensemble. Qui ne rentrait pas ?

La mâchoire de Jack se contracta.

— Ce n’est pas aussi simple.

— Évidemment. Mais c’est toi qui m’as servi la version simple.

Jack alla à la fenêtre. En bas, des passants sous une pluie fine. Il connaissait cet angle de Manhattan depuis treize ans. Il y avait signé les contrats qui avaient changé sa vie, reçu l’appel qui lui annonçait la mort de son père. Il savait travailler dans cette pièce. Il n’aimait pas qu’on l’y somme de justifier son mariage.

— Katherine ne veut pas vivre ici.

— Tu le lui as demandé récemment ?

— Elle aime cette maison.

— Ça n’empêche pas de s’y sentir seule.

— Elle t’a dit qu’elle était malheureuse ?

— Non.

— Alors, ne parle pas pour elle.

— Je te parle à toi.

Daniel passa une main sur son visage.

— Je ne te dis pas de rester avec une femme que tu n’aimes pas. Je te demande si tu sais ce que tu quittes.

Jack revit Katherine dans le petit salon. Elle n’avait pas élevé la voix. Elle ne lui avait pas demandé de changer d’avis. Il avait été soulagé, puis déconcerté. Depuis, ce calme lui revenait aux moments les moins opportuns, comme une information qu’il n’avait pas su exploiter.

— Je la connais.

— J’espère.

Daniel partit sans lui serrer la main. Jack appela Katherine. Elle ne répondit pas. Onze heures trente-sept, comme si l’heure pouvait fournir une explication.

Tu as un moment ?

La réponse arriva quarante minutes plus tard.

Je suis occupée aujourd’hui. C’est au sujet des documents ?

Ce n’était pas au sujet des documents. Il voulait l’entendre dire quelque chose de familier, remettre cette histoire à la place qu’il lui avait donnée avant que Daniel entre.

Je voulais seulement savoir si tu allais bien.

Après l’envoi, il s’aperçut qu’il avait encore posé la question de la même façon.

Oui. Merci.

Il regarda la phrase longtemps.

Puis son assistante frappa, et il lui dit d’entrer.

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