Les choses qu’on apprend
KatherineLe lundi suivant, l’achat était réglé.
La nouvelle arriva pendant un entretien avec Nora. Katherine lut le message dans l’angle de l’écran, sentit sa poitrine se serrer et retourna le téléphone.
— Pardon. Tu disais ?
— Que tu as perdu ton deuxième chapitre en voulant sauver le premier.
Nora Bell avait soixante et un ans et très peu de patience pour les précautions oratoires. Elle avait connu Eleanor, travaillé dans plusieurs maisons, puis choisi l’indépendance. Elle avait vu assez de livres réussir ou échouer pour ne pas confondre son jugement avec une garantie. Katherine lui faisait confiance pour ces trois raisons.
— Tu as reçu mes notes ?
— Oui.
— Alors pourquoi tu fais semblant d’être surprise ?
L’encre violette de Nora remplissait une marge entière du manuscrit.
— Parce que j’espérais t’avoir convaincue depuis hier.
— Tu as hérité d’une entreprise, Katherine, pas de mon assentiment. Si tu voulais une éditrice qui applaudit chaque paragraphe, il fallait te débarrasser de moi au début. Cette femme n’ouvrirait pas la porte à son frère dans ces conditions. Tu veux qu’ils se parlent parce que tu as besoin de cette conversation pour la suite. Trouve-lui une raison à elle.
L’héroïne s’appelait Mara. Depuis deux romans, elle cherchait un frère disparu dans un pays où l’on vendait les souvenirs des morts. Le nouveau livre devait les réunir. Katherine travaillait ce rendez-vous depuis des mois, et la scène refusait de vivre.
— Elle a peur de le perdre encore.
— Bonne raison de garder la porte fermée.
— Elle veut le voir.
— Ça, c’est un désir. Qu’est-ce qui la fait agir malgré sa peur ?
Kate alla à la fenêtre. Dans l’allée, le jardinier ramassait des branches. Elle le connaissait depuis quatre ans et ne savait toujours pas s’il préférait Thomas ou Tom. Elle se promit de le lui demander avant de partir.
— Il pourrait lui rendre quelque chose. Un objet qu’il avait emporté.
— Pas en signe de bonne volonté. On t’en a déjà fait assez dans ce chapitre.
— Non. Pour lui prouver qu’il sait ce qu’elle a vécu. Quelque chose qu’il ne devrait pas pouvoir comprendre.
— Cherche par là. Et arrête de me faire des dialogues où les gens s’expliquent parfaitement. Tu écris mieux quand ils se débattent.
Vers la fin, Nora proposa de repousser la remise de deux semaines.
— Je n’ai pas annoncé de retard.
— Je viens de lire ton travail. Je n’attends pas toujours qu’on m’annonce les choses. Je préfère te donner du temps que corriger la fatigue dans chaque phrase.
Nora ne savait rien du divorce. Seules Lily et Margaret étaient au courant.
— Deux semaines.
— Ce livre est bon, Katherine. On va lui laisser le temps de devenir meilleur.
Elle resta devant l’écran éteint, puis reprit son téléphone.
L’achat est finalisé. La préparation des lieux et la remise des clés peuvent être organisées aux dates de votre choix.
Elle ouvrit les photos. L’espace, les arbres, ce bureau dont elle n’aurait plus à fermer la porte pour cacher sa vie. Jack revint s’y installer malgré elle. Elle ferma les photos et alla préparer son déjeuner.
Lily appela pendant qu’elle coupait une tomate.
— J’ai bloqué quelques jours pour ton installation. Pas besoin de me remercier, le conseil survivra à mon absence.
— Alors, débloque-les. Je m’installe seule, et j’aimerais que tu ne prennes pas ça comme une ouverture de négociation.
Une porte se ferma à l’autre bout de la ligne.
— Je ne te propose pas d’emménager. Je te propose d’être là quelques nuits après un divorce, dans une maison isolée que tu connais à peine.
— C’est précisément ça que je ne veux pas, Lily. Je t’aime, je sais que tu ferais n’importe quoi pour m’aider, mais j’ai besoin d’être seule sans devoir te prouver que ce n’est pas un appel au secours.
— Et tu as choisi une forêt pour simplifier les choses.
— J’ai choisi un endroit qui me plaît. Je dirige une entreprise implantée dans plusieurs États. Je devrais pouvoir gérer une chaudière et un réfrigérateur sans comité d’accompagnement.
— Tu sais très bien que ce n’est pas une question de compétences.
— Et tu sais très bien que j’ai répondu.
Katherine posa le couteau. Elle aurait pu céder pour calmer son amie, puis compter les jours jusqu’à son départ. Elle ne voulait pas commencer sa nouvelle vie comme ça.
Elle se souvenait d’une chambre à deux lits, d’un papier peint jaune, d’un sac de sport sous une commode. Elle avait huit ans. Lily en avait neuf, trois dents en moins et une façon d’insulter les adultes qui lui valait des convocations régulières au salon.
Elles ne s’étaient pas aimées tout de suite.
Lily avait pris le lit près de la fenêtre. Kate avait rangé ses vêtements dans le tiroir du bas sans rien dire. Le soir, Lily avait trouvé un cahier sous son oreiller et l’avait ouvert. Katherine le lui avait arraché. Elles s’étaient battues, une vraie bataille de bras et de genoux, terminée sur deux chaises de la cuisine. Lily avait juré qu’elle n’avait même pas eu le temps de lire. Kate avait refusé de parler.
La nuit, une voix avait traversé la chambre.
— C’était une histoire ?
Rien.
— Je croyais que c’était sur moi. Un truc que tu écrivais pour le répéter.
Rien.
— Tu peux me la raconter, si tu veux.
Il lui avait fallu trois nuits pour commencer. Une fille dormait dans une tour assez grande pour accueillir tous les enfants perdus. Un dragon empêchait les adultes de les emporter sans prévenir.
— Pourquoi les adultes peuvent pas entrer ?
— Ils peuvent. Ils doivent demander.
— Et s’ils disent non quand on veut rester ?
Kate avait réfléchi longtemps.
— C’est le dragon qui décide.
Lily avait trouvé la règle excellente.
On les avait séparées pendant plusieurs mois. Katherine avait reçu une carte avec un dragon vert dessiné au feutre, puis plus rien, et avait cru avoir fait quelque chose de mal. Quand elles s’étaient retrouvées dans un programme d’activités, Lily l’avait traitée d’idiote pour l’avoir pensé, puis avait pleuré de rage parce qu’on ne lui avait jamais transmis ses lettres. Après ça, elles avaient gardé des numéros, des noms d’écoles, des adresses de bureaux. Elles avaient appris à qui parler, quand rappeler, quelle porte restait ouverte. Les adultes avaient changé. Le lien avait tenu.
— Kate ?
— Je suis là. Et je resterai là pour toi, même sans chambre réservée chez moi pendant que je prends mes marques.
— Je déteste cette idée.
— J’avais remarqué.
— Tu m’appelleras quand tu seras arrivée ?
— Oui. Mais tu ne montes pas avec moi, et tu ne débarques pas le lendemain avec une valise en prétendant que tu passais par là.
— Putain de forêt, lâcha Lily. Putain de dragon.
Katherine attendit la fin.
— Très bien. Je n’aime pas ça, je ne ferai pas semblant. Mais je ne vais pas t’obliger à te battre contre moi en plus du reste.
— Merci.
Lily entendit ce que le mot lui coûtait.
Pour le reste, Kate avait déjà donné ses instructions au cabinet. Le cottage appartenait à une société immobilière du groupe ; contrats, assurance et prestataires passaient par ceux qui géraient ces biens. Pas de publication, pas de photographie, aucune adresse qui circule. Une maison privée ne deviendrait pas une information mondaine.
— Il va te chercher, dit Lily.
— Tu crois ?
— Il va vouloir savoir comment tu vas. Et il risque de confondre ça avec le droit de venir vérifier.
Katherine pensa à la main de Jack sur son épaule, dans l’entrée.
— Je ne pourrai pas. S’il vient. S’il me demande d’ouvrir. Pas au début.
Lily ne demanda pas pourquoi.
— Alors il n’aura pas ton adresse.
Après l’appel, Kate mangea debout une moitié de tomate et deux bouts de pain, puis s’obligea à s’asseoir pour finir. Ce petit effort délibéré lui donna l’impression d’être à la fois très vieille et très jeune.
L’après-midi, elle ouvrit la première proposition du cabinet de Jack. Elle la lut une fois, puis une deuxième, un stylo à la main. La maison. Un capital conséquent. La prise en charge de certains frais. Des formules prudentes, faites pour éviter que leur séparation devienne une guerre.
Elle fut reconnaissante de ne pas avoir à se défendre contre la cruauté. Puis elle s’en voulut de cette gratitude. On n’avait pas besoin de faire mal exprès pour laisser quelqu’un sans savoir où poser son amour.
Margaret appela à seize heures.
— Prenez le temps de réfléchir avant de répondre.
— Je ne veux pas de la maison.
— C’est une décision personnelle. On peut la traiter à part.
— Je ne veux pas non plus qu’il finance ma nouvelle vie.
— Je l’ai compris. Mon rôle est quand même de vous dire à quoi vous renoncez.
Kate la laissa parler jusqu’au bout. Pas de part de Westbridge, pas de pension, pas de capital, pas de maison.
— Je ne veux rien de lui. Il n’y a pas de contre-proposition à préparer. Je veux seulement qu’on termine.
Elle n’ajouta pas qu’une bataille sur l’entreprise de Jack lui donnerait une raison de regarder du côté de la sienne. Il ignorait ce qu’était devenu l’héritage. La valeur d’Astera, ses contrats, son organisation ne servirait pas d’arguments dans leur divorce.
— Je ne veux aucune discussion sur nos patrimoines. Ce n’est pas une manœuvre pour préparer une autre demande. Je veux des renonciations claires.
Margaret connaissait assez les affaires de Kate pour savoir que ce refus ne lui coûtait rien, et assez la femme pour ne pas confondre sa fermeté avec une absence de chagrin. Aucun état des actifs du groupe ne partit chez Jack.
Le soir, Katherine reprit la scène de la porte. Elle fit retirer à Mara la chaise calée sous la poignée, puis effaça le paragraphe. Son héroïne ne céderait pas pour arranger la suite du livre. Elle rouvrit les notes de Nora et recommença, plus patiemment.
Elle termina à vingt-trois heures. La maison était vide, mais personne n’était censé y rentrer. Elle essaya de mesurer ce que cette différence lui permettait déjà.
En montant, elle passa devant le salon privé et laissa la clé dans la serrure pour la nuit.
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