Les chambres disponibles
KatherineLe lundi, Lily annula deux réunions et dormit jusqu’à sept heures dans la chambre voisine.
Katherine l’entendit jurer contre un robinet tourné dans le mauvais sens. Puis des pas, un coup frappé, une tête passée par la porte sans attendre de réponse.
— Je peux entrer ?
— Tu es entrée.
— Une partie de moi seulement.
Elle portait un tee-shirt de Kate et son propre pantalon, froissé par une nuit en boule. Ses cheveux partaient dans trois directions.
— Tu as dormi ?
— Un peu.
— C’est déjà ça. Moi, j’ai rêvé que je frappais un avocat avec une courge. Je ne sais pas lequel, mais il l’avait mérité.
Katherine émit un son bref qui ressemblait à un rire. Lily s’assit au bout du lit.
— Qu’est-ce que tu veux faire aujourd’hui ?
La question était immense. Katherine la réduisit à quelque chose de possible.
— Appeler Margaret. Et travailler.
— Travailler vraiment, ou rester devant un écran pour ne rien sentir ?
— Je ne sais pas encore.
— Honnête. On prend.
Margaret écouta sans l’interrompre. Elle connaissait la succession, Astera, Jane Wilkins, les précautions de ces cinq dernières années ; Katherine n’aurait pas à raconter son histoire à une inconnue.
— Je m’en occupe. Donnez mes coordonnées au cabinet de votre mari. Et vous pouvez me parler de ce que vous voulez pour vous, pas seulement de ce qu’il faut protéger pour l’entreprise. Vous n’avez pas à tout régler aujourd’hui.
— Je voudrais seulement commencer.
— Alors, commençons.
L’entretien dura vingt-cinq minutes. Des documents, des obligations, un calendrier. Il était presque reposant d’entendre parler de choses qui avaient un nom et un emplacement. Katherine précisa qu’elle voulait protéger sa vie privée, pas bâtir son départ sur un mensonge qui la rattraperait.
— Nous veillerons aux deux. Laissez-moi mener les échanges avec son avocat. Vous n’avez pas à en débattre seule avec lui.
Quand elle raccrocha, Lily avait préparé des œufs et du pain grillé, avec une quantité de beurre qu’elle défendait du regard.
— Tu vas manger ça.
— C’est une déclaration de guerre ?
— De soutien. Avec moi, la nuance est fine.
Elles mangèrent dehors, emmitouflées dans des plaids. Lily raconta comment un directeur commercial lui avait conseillé de sourire davantage pendant une négociation.
— Tu as souri ?
— De toutes mes dents.
Le rire de Kate la surprit elle-même. Il lui fit mal à la gorge.
— Je ne veux pas rester ici, dit-elle ensuite.
Lily posa sa tasse.
— Viens chez moi. Je libère la chambre aussi longtemps qu’il faudra.
— Je sais. Mais je ne veux pas vivre à côté du siège ni rentrer chez toi le soir pendant que tu te demandes si je tiens debout. J’ai besoin d’un endroit à moi.
Lily serra les lèvres. Elle comprenait trop bien l’objection pour faire semblant de ne pas l’avoir entendue.
Katherine regarda la mer. C’était la première fois qu’elle envisageait de la quitter vraiment, et pas de partir deux jours en espérant trouver Jack au retour.
— Un endroit où je peux marcher sans tomber sur ses amis. Sans regarder si sa voiture est devant la maison quand je rentre. Tu te souviens du Vermont ?
Leur première escapade remontait à une douzaine d’années. Une chambre au-dessus d’un café, une voiture à bout de souffle, et un ciel dont elles avaient parlé pendant des mois parce qu’elles ignoraient qu’on pouvait voir autant d’étoiles.
— Le matelas a failli nous tuer, dit Lily.
— Je me souviens surtout des arbres.
— Ça te ressemble plus.
Lily repartit pour Boston en fin de matinée. Katherine refusa qu’elle revienne le lendemain.
— Je t’appellerai. Mais j’ai besoin de faire certaines choses sans personne pour vérifier si je tiens debout.
Son amie pinça les lèvres. Katherine l’embrassa avant qu’elle trouve une nouvelle objection.
Elle chercha seule.
La première maison avait une vue magnifique et des voisins de chaque côté. La deuxième ressemblait à un hôtel. La troisième avait un ruisseau et un chemin que l’annonce qualifiait d’« aventure saisonnière ». Katherine voulait vivre en forêt, pas transformer chaque livraison en opération de secours.
Vers midi, elle trouva une maison de pierre et de bois au bout d’un chemin bordé d’érables. L’annonce disait cottage. Les photographies montraient une demeure d’architecte dont l’allure traditionnelle cachait des volumes généreux : pierre claire autour de larges baies, chêne des boiseries jusqu’aux terrasses couvertes, une véranda chauffée sur une prairie étroite, puis la forêt. Une grande suite, trois chambres d’amis, un bureau, une cuisine où une vraie table tiendrait sans gêner le passage. La fibre, un chemin entretenu toute l’année.
Elle prit rendez-vous pour le jeudi.
La route lui fit du bien. Personne à qui demander si la musique convenait, si la pause pouvait attendre, pourquoi elle avait cessé de parler. Elle s’arrêta quand elle eut faim et mangea un sandwich devant une colline rousse avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’insignifiant et d’indispensable.
Ben, l’agent, l’attendait devant la maison. Le cabinet de Margaret l’avait contacté ; il savait par qui passeraient les documents et ne posa aucune question.
De près, la qualité sautait aux yeux. Les dalles de pierre venaient mourir au ras d’une porte de chêne dont les joints disparaissaient dans les moulures. Parquet à larges lames, boiseries nettes, cheminée de pierre qui prolongeait le sol. Aucun cadre retiré, aucune trace de meuble, aucune réparation visible ne lui imposait ceux qui avaient vécu là avant elle. La lumière venait aussi de sources qu’elle ne distinguait pas tout de suite. Le chauffage ne faisait aucun bruit. Elle avait connu assez de belles maisons pour reconnaître le prix de cette discrétion.
Elle l’aima tout de suite. Ce luxe-là ne lui demandait pas de vivre dans un décor de réception. Elle pouvait s’y voir pieds nus au petit matin, un livre et un café, poser ses bottes près de la porte, laisser un livre ouvert sur la table sans le ranger pour recevoir. Dans le bureau, elle sut aussitôt où mettre ses écrans et à quelle heure le soleil toucherait le parquet.
Puis elle vit Jack dans l’encadrement de la porte.
Veste retirée, col défait, demandant si elle comptait le faire attendre pendant qu’elle finissait son chapitre. Trop grand pour le fauteuil qu’elle n’avait même pas encore acheté. Elle le vit pourtant s’y asseoir, étendre les jambes, la regarder par-dessus sa tasse.
Katherine serra les dents.
Il trouvait encore le moyen d’occuper une maison où elle venait précisément pour ne plus l’attendre.
— Quelque chose ne vous convient pas ? demanda Ben.
— Au contraire. Je regardais où mettre mon bureau.
Elle tourna le dos à l’encadrement vide et demanda les rapports d’entretien. Ben lui montra le chauffage par le sol, le local technique, l’alimentation de secours. Elle testa la connexion, vérifia le contrat de déneigement, demanda qui intervenait sans délai en cas de panne. À l’étage, la suite donnait sur les arbres, avec une salle de bains où la pierre mate et le bois remplaçaient l’éclat froid qu’elle détestait. Elle la choisit pour sa lumière du matin et ouvrit les autres chambres sans y attribuer de place à personne.
Dans la cuisine, elle s’arrêta devant la fenêtre. La table irait là, près de la cheminée. Elle pourrait travailler tard, descendre préparer du thé et reprendre une phrase sans qu’une partie de son esprit écoute en même temps une allée vide.
— Vous souhaitez revoir certains points ?
— Non. Je la prends. Transmettez les documents au cabinet. Au prix indiqué.
Ben rangea les brochures qu’il avait prévu de lui laisser pour réfléchir.
Sur la véranda, elle s’attarda. Elle avait envie de revenir. Cette envie lui appartenait, même si Jack était venu s’y inviter.
Elle déjeuna dans une auberge à quelques kilomètres. Le téléphone vibra pendant qu’on lui servait une soupe.
Paul va contacter ton conseil. Dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
Pour la première fois depuis dimanche, elle avait faim. Elle posa le téléphone le temps de goûter le pain, puis répondit : Merci. Mon avocate a les coordonnées.
Lily appela pendant le trajet du retour.
— Tu l’as visitée sans me le dire ?
— Je voulais la voir seule avant d’en parler.
— Et tu l’as achetée.
— Elle me plaît, elle correspond à ce que je cherche et je peux la payer. Je me suis épargné trois jours à faire semblant d’hésiter.
— Tu es insupportable, Madame Raisonnable. Tu le sais, ça ? Tu deviens raisonnable avant que j’aie fini de m’inquiéter.
Kate sourit à la route.
— Prends ton temps. Je ne te demande pas d’arrêter.
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