Dimanche, onze heures
KatherineLe message resta sur la table de nuit jusqu’au matin.
Elle le relut deux fois. Elle connaissait les formules de Jack. Il faut que nous parlions, n’annonçait pas une conversation dont il ignorait l’issue. Il avait décidé. Il viendrait lui exposer sa décision.
Elle dormit par à-coups. À cinq heures, elle descendit boire de l’eau. La maison faisait ses petits bruits : un tuyau dans la cloison, le bois près de la baie, la branche du magnolia contre la gouttière. Dehors, l’horizon n’existait pas encore.
Le vendredi, elle travailla comme d’habitude. Elle valida les couvertures d’une collection, refusa une offre d’adaptation trop vague et passa vingt minutes à chercher un mot dans son propre manuscrit. Le mot existait. Il refusait de venir.
Lily comprit à la troisième réponse trop courte.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Jack vient dimanche. Pour parler.
Le visage de son amie se figea à l’écran.
— Il t’a dit de quoi ?
— Non.
— Demande-lui.
— Je le verrai dimanche.
— Kate…
— S’il te plaît.
Lily se tut. Elle avait appris ce ton-là dans des chambres où dormaient d’autres enfants, quand Kate avait besoin d’une heure sans questions pour réussir à respirer normalement.
— Je garde mon téléphone.
Le samedi passa en gestes inutiles. Katherine changea les draps de la chambre d’amis, où personne n’allait dormir. En vidant un tiroir, elle retrouva un reçu de leur premier été : deux places pour une excursion en bateau. Jack avait eu le mal de mer et refusé de l’admettre pendant quarante minutes.
Elle s’assit au bord du lit, le reçu entre les doigts.
On oubliait facilement qu’ils avaient été maladroits autrement. Qu’il lui avait posé des questions dont il attendait la réponse. Qu’un soir, à l’hôtel, il avait traversé tout un couloir pour obtenir une autre chambre parce que la leur n’avait qu’une petite fenêtre sur un mur. Elle n’avait rien dit. Il l’avait vue s’arrêter sur le seuil.
Ce souvenir lui fit plus mal que les absences.
Le dimanche, à dix heures, elle mit de l’eau à chauffer. À dix heures vingt, elle éteignit la bouilloire. À dix heures quarante-cinq, elle se força à manger une tranche de pain qu’elle trouva sèche malgré le beurre.
Jack arriva à onze heures trois.
Il n’avait pas de sac.
Elle le remarqua depuis la fenêtre du petit salon. Elle porta la main à son ventre, la laissa retomber et alla ouvrir.
— Bonjour, Kate.
— Bonjour.
Il se pencha pour l’embrasser. Elle tourna légèrement la tête ; sa bouche trouva sa joue.
— Tu veux un café ?
— Oui. Merci.
Elle avait besoin du temps qu’il fallait pour le préparer. Il la suivit et resta debout près de l’îlot. Quand le moulin s’arrêta, elle entendit sa respiration.
Il avait une petite coupure au-dessus du pouce. Elle se demanda comment il se l’était faite. La question avait quelque chose de grotesque : elle était sur le point de perdre sa vie et s’intéressait à une égratignure.
— On peut s’asseoir ?
Elle posa la tasse sur la table du petit salon, à l’endroit où il lisait les nouvelles, et s’assit en face, les pieds bien à plat sur le sol.
Il ne toucha pas au café.
— J’ai beaucoup réfléchi.
— D’accord.
Il attendit autre chose. Une question. Elle n’avait pas l’intention de l’aider à dire cette phrase.
— Je crois que notre mariage ne fonctionne plus, Kate.
Dehors, un oiseau heurta le bord de la mangeoire. Le bois rendit un petit son creux. Elle s’accrocha à ce bruit, puis à la dernière syllabe de son prénom.
— Et tu veux divorcer.
Il baissa les yeux.
— Oui.
Elle avait donc bien compris. Deux jours à imaginer cette réponse ne l’y avaient pas préparée. Sa gorge se noua si fort qu’elle eut peur que sa voix sorte en morceaux, et le fauteuil, elle l’aurait juré, venait de bouger sous elle.
— J’aurais dû t’en parler plus tôt. J’ai laissé les choses s’installer. Ce n’est pas juste pour toi.
Elle aurait voulu de l’eau. Il n’y avait que du café sur la table, et se lever l’aurait obligée à vérifier si ses jambes fonctionnaient.
— Depuis quand ?
— Depuis quand j’y pense ?
— Depuis quand il y a quelqu’un.
Il releva la tête. Il pouvait encore mentir. Elle le vit envisager cette possibilité, ou crut le voir.
— Nous nous connaissons depuis plusieurs mois.
— Son nom ?
— Célia Hart.
Un prénom facile à imaginer dans sa bouche. Deux syllabes plus légères que Katherine. Célia. Évidemment. Un prénom qui riait tout seul.
— Je la connais ?
— Je ne crois pas. Elle travaille pour une fondation avec laquelle nous avons un programme.
— Est-ce que vous…
La question s’arrêta. Elle ne voulait pas d’images. Elle n’avait pas besoin qu’il les lui fournisse.
— Il ne s’est rien passé entre nous. Physiquement.
Elle hocha la tête une fois.
— Mais tu l’aimes.
Il inspira.
— Oui. Je crois que oui.
Katherine regarda la tasse qu’elle avait choisie. Sa préférée à lui, la plus lourde, celle dont l’anse tenait bien dans sa grande main. Elle l’avait sortie sans réfléchir pour qu’il vienne lui annoncer qu’il en aimait une autre.
— Je suis désolé.
On ne répondait rien à cela. Ce n’est rien aurait été faux. Moi aussi aurais offert à ses excuses une valeur de consolation qu’elle ne pouvait pas leur accorder.
— Je vais appeler Margaret. Je préfère que des gens compétents règlent les détails, plutôt que d’avoir cette conversation dix fois.
Il s’immobilisa.
— Évidemment. Je veux que tu gardes la maison. Et que tu aies de quoi…
Il s’arrêta.
— De quoi ?
— Recommencer sans inquiétude.
Il était sincère. Il avait sans doute préparé ce passage. Il savait rendre une séparation sûre, confortable, acceptable. Elle s’accrocha au fait qu’il essayait au moins de ne pas la lâcher dans le vide.
— On verra avec les avocats.
— Kate, tu peux me dire ce que tu veux.
Elle le regarda enfin en face. Il avait les traits tirés. Il n’était pas venu de gaieté de cœur. Elle eut envie de le rassurer, et l’élan fut si familier qu’elle en eut honte avant de l’avoir suivi.
Je veux que tu rentres. Je ne veux plus compter les jours. Je veux que tu me demandes de venir avec toi, et que ça veuille dire que tu as envie de me voir.
— Pour l’instant, je voudrais être seule.
— Tu veux que j’appelle Lily ?
— Non, merci.
— Je peux revenir plus tard.
— Ce n’est pas nécessaire.
Il passa la main sur sa nuque. Un geste qu’elle connaissait : il cherchait un levier.
— Tu as des questions ?
Elle en avait tant qu’elles ne formaient plus rien d’intelligible. Ce qu’il avait dit d’elle à cette femme. Si elle connaissait son anniversaire. S’ils avaient ri ensemble dans des restaurants où Katherine n’était jamais allée. Pourquoi avait-il apporté des fleurs quinze jours plus tôt. Pourquoi il lui avait tenu la main sur la plage. S’il se savait déjà amoureux d’une autre à ce moment-là.
Elle ne voulait entendre aucune réponse.
— Pas maintenant.
Il se leva lentement. Elle le raccompagna parce qu’elle ne savait pas rester assise pendant qu’il cherchait son manteau. Il enfila une manche, puis l’autre, regarda l’escalier, la porte de la cuisine.
— Tu peux m’appeler. N’importe quand.
Il fit un pas vers elle. Reculer lui aurait demandé une énergie qu’elle n’avait plus. Il posa les doigts sur son épaule.
— Je ne voulais pas te faire de mal.
Elle regarda sa main avant de relever les yeux.
— Je te crois, Jack. Mais ne me demande pas de te rassurer là-dessus aujourd’hui. Je n’ai pas encore trouvé comment me rassurer moi-même.
Il retira sa main. Elle connaissait la réponse facile, celle qui lui aurait permis de partir soulagé. Pour une fois, elle ne la donna pas.
La porte se referma sans claquer. Le moteur démarra. Elle attendit que la grille ait fini de bouger.
Le café de Jack était intact.
Elle porta la tasse dans la cuisine et la posa trop près du bord. Elle voulut la rattraper, la heurta du poignet, la regarda tomber.
Le bruit fut violent.
Elle resta debout devant les morceaux, la main encore tendue. Puis elle s’accroupit. Un éclat entra dans son doigt. Le sang apparu, très rouge sur la céramique claire. Elle pensa qu’il faudrait faire attention aux pieds nus. Elle pensa que Jack aimait cette tasse. Elle pensa qu’elle ne pourrait pas lui en racheter une exactement pareille.
Le premier sanglot lui coupa le souffle avant de faire le moindre bruit.
Elle s’assit par terre, entre la table et le lave-vaisselle, la main blessée contre la poitrine.
Le téléphone vibrait quelque part. Elle le laissa sonner, puis le chercha quand l’appel recommença. Lily. Katherine décrocha sans réussir à dire bonjour.
— Il est parti ?
Aucun mot ne sortit.
— Je prends la route, dit Lily. Il me faudra du temps depuis Boston, mais je viens. En attendant, dis-moi seulement où tu es.
Katherine regarda les morceaux autour d’elle.
— Dans la cuisine. J’ai cassé quelque chose.
La voix de Lily l’accompagna pendant qu’elle se relevait. Elle lui fit poser le téléphone près de l’évier, chercher la trousse de secours, regarder sa main. L’éclat était minuscule. Katherine le retira, désinfecta, mit un pansement, soudain très appliquée à faire les étapes dans le bon ordre.
— Maintenant, tu mets des chaussures et tu laisses le reste pour plus tard. Je t’appelle de la voiture.
Il lui fallut une bonne partie de l’après-midi pour ramasser les morceaux. Elle s’arrêtait, reprenait, allait boire de l’eau et oubliait le verre sur la table. Quand elle réussit à manger un peu de pain, le soleil avait changé de place sur le carrelage.
Lily arriva en début de soirée. Elle posa son sac sans demander comment Katherine avait pris la nouvelle. Elle regarda son visage, le pansement, et l’attira contre elle.
— Je suis là.
Kate avait réussi à tenir debout, à parler au téléphone, à ramasser les derniers éclats sous la table. Elle ne réussit pas à répondre à ça.
Elle pleura contre l’épaule de la seule personne dont la présence ne lui coûtait aucun effort. Lily la fit asseoir et resta près d’elle, sans chercher la phrase qui rendrait les choses acceptables.
Quand Katherine put enfin parler, elle ne dit pas qu’il l’avait quittée. Elle dit :
— Je savais comment il prenait son café.
Lily ferma les yeux.
— Je sais.
— C’est idiot.
— Non. Ce n’est pas idiot de connaître quelqu’un comme ça.
La cuisine était presque sombre. Lily alluma la petite lampe près de la fenêtre et demanda ce qu’elle avait mangé. Katherine montra le pain sans le regarder.
— D’accord. On commence par quelque chose de chaud.
Elle remplit la bouilloire et resta à portée de voix.
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