La ville
JackJack avait oublié le dîner du mercredi.
Il s’en souvint le jeudi matin, devant la mention de son agenda : Kate — à confirmer.
Trois mots. Il les regarda quelques secondes, puis prit son téléphone.
Désolé pour cette semaine. Débordé. Tout va bien ?
La réponse arriva pendant son premier rendez-vous.
Oui. J’espère que tu arrives à te reposer un peu.
Il retourna l’appareil et revint aux projections. Une maison d’édition qu’il venait d’acquérir : il en voulait les droits, les auteurs et la diffusion. Une direction distincte n’avait aucun intérêt. Les doublons sauteraient, les contrats seraient harmonisés, le nom survivrait tant qu’il ferait vendre. Il écouta les objections, fit préciser deux coûts et valida le calendrier sans demander qu’on lui raconte l’histoire de l’entreprise.
Les quatre pour cent de ses contrats standards n’avaient rien d’une provocation à ses yeux. C’était la part du créateur dans un système dont Westbridge finançait et contrôlait chaque étape. Astera lui volait des auteurs en brandissant ses cinquante pour cent. Il pouvait contester la méthode. Il ne pouvait plus traiter les résultats comme une anomalie.
Il avait voulu acheter le groupe. L’offre était restée sans suite. Une participation minoritaire suffirait pour commencer : un accès, de l’influence, des besoins à financer. Il savait attendre avant de réclamer davantage. Ce qu’il supportait mal, c’était d’attendre devant une porte que Lilyanne Vance refermait avec le sourire, pendant qu’une propriétaire sans visage décidait jusqu’où il avait le droit d’approcher.
Lily était excellente. Il avait assez négocié contre elle pour le savoir, et assez pour lui demander parfois si elle avait bien lu une clause parfaitement claire, rien que pour voir son regard s’aiguiser. Elle ne l’aimait pas. Par égard pour Kate, ils gardaient des manières ; les affaires fournissaient le reste.
À trente-huit ans, Jack Whitmore mesurait la gravité d’un problème à la vitesse à laquelle on pouvait le formuler. Une chaîne d’approvisionnement rompue, un serveur en panne, une négociation enlisée : il y avait des chiffres, des responsables, des décisions.
Avec Katherine, l’information venait rarement.
Il l’aimait. Il n’avait jamais cessé de tenir à elle en trouvant les semaines trop pleines pour prendre la route. Il aimait la voir entrer dans une pièce, l’entendre rire, retrouver sa main sous les draps. Ces certitudes l’avaient longtemps dispensé d’en chercher d’autres. Depuis qu’il pensait à Célia avant même d’avoir quitté son bureau, elles étaient devenues un problème qu’il ne savait pas ranger.
Auprès de Célia, tout paraissait plus pressant. Il appelait cela de la passion. Il lui arrivait de se demander s’il ne donnait pas un nom trop grand à la nouveauté ; puis il la revoyait et recommençait à y croire.
Il demandait à Katherine si tout allait bien. Elle disait oui. La maison était belle, le personnel discret, ses comptes approvisionnés. Elle lisait, voyait Lily, marchait sur la plage, donnait du temps à des associations dont il retenait mal les noms. Elle n’avait ni métier ni revenu, et n’en avait pas besoin. Il l’avait installée à l’abri et aimait qu’on admire son épouse quand elle l’accompagnait. Il ne s’était jamais demandé ce qu’elle pensait d’une vie dont il avait dessiné les contours si naturellement.
Parfois, pourtant, il surprenait une vivacité qu’elle éteignait dès qu’il se tournait vers elle. Une remarque coupée net au téléphone, une impatience dans le regard, une façon de dire non à Lily sans sourire pour arrondir le mot. Il pressentait qu’elle retenait quelque chose. Elle avait toujours une réponse calme à sa question, et il avait toujours un rendez-vous avant de penser à en poser une deuxième.
J’espère que tu arrives à te reposer un peu.
Il était fatigué. Elle le remarquait toujours avant tout le monde.
À midi, Daniel l’emmena déjeuner dans un restaurant où l’on connaissait ses habitudes.
— Hannah a beaucoup aimé samedi.
— Moi aussi.
— Katherine devrait venir plus souvent en ville.
— Elle préfère la mer.
Daniel le regarda par-dessus son verre.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
Jack ouvrit la carte, alors qu’il connaissait sa commande.
— Tu veux me dire quelque chose ?
— Je viens de le faire.
Daniel ne revint pas sur le sujet. Il avait cette manie irritante de poser ses remarques et de les laisser là, sans les défendre. Ils se connaissaient depuis l’université. Daniel avait bâti moins vite, gagné moins et, de l’avis général, beaucoup mieux dormi. Sa femme pouvait l’appeler en plein déjeuner pour qu’il rapporte du lait ; il répondait devant tout le monde, sans honte d’être nécessaire à des choses aussi simples.
Katherine ne l’appelait jamais pour du lait.
Il avait longtemps apprécié cela.
Son mariage avait conclu une année où sa mère avait transformé chaque repas en entretien d’embauche. Les filles de ses amies, les nièces de ses associés, des femmes rencontrées dans des fondations : on les plaçait à côté de lui avec une application qui lui avait fait annuler plusieurs dîners.
Il avait rencontré Katherine ailleurs. Une vente de livres au profit des jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance. Il était venu signer un chèque. Elle essayait d’empêcher une étagère trop chargée de basculer sur un enfant. Il l’avait retenue à deux mains. Elle avait ramassé les livres tombés, vérifié le garçon, et seulement ensuite s’était tournée vers lui.
— Vous pouvez lâcher.
— Vous êtes sûre ?
— Non. Mais je vais retirer les encyclopédies avant de vérifier.
Elle ne l’avait pas reconnu, ou avait eu la politesse de le lui laisser croire. Quand il lui avait proposé un café, elle avait regardé ses manches pleines de poussière et demandé s’il n’avait pas plutôt cinq minutes pour porter trois cartons.
Il y avait repensé dans la voiture.
Ils s’étaient revus. Il aimait sa façon d’écouter sans remplir les silences, ses réponses qui venaient après un temps de réflexion, et qu’elle n’essaie pas de s’installer dans son agenda comme dans une position stratégique. Quand sa mère avait demandé s’il voyait quelqu’un, il avait dit oui. Quand elle avait parlé de mariage, il n’avait pas trouvé de raison de refuser.
La formule était pauvre. Il ne l’aurait jamais prononcée devant Katherine. Il ne l’avait pas épousée par défaut : il l’avait désirée, estimée, choisie. Il avait cru que cela suffisait pour commencer.
La première année, elle riait davantage. Ils avaient loué une maison au bord de l’océan pour un week-end ; elle s’était levée avant lui pour regarder la marée, et il l’avait trouvée dehors, pieds nus dans le froid.
— On pourrait vivre ici.
Il avait acheté une maison. Elle l’avait regardé comme s’il lui offrait une chose qu’elle n’aurait jamais osé demander, et il s’était senti exactement à sa place. Puis les affaires avaient repris. La route était devenue une heure difficile à caser entre deux réunions. Il avait dormi en ville un soir, puis trois. Elle lui disait de ne pas conduire fatigué.
Il était resté.
— Jack.
— Pardon.
— Je te demandais si tu venais jeudi prochain. Au concert de Hannah. Ma femme. Elle joue du violon. On en parle depuis quinze ans.
— Envoie-moi l’heure.
L’après-midi, son assistante glissa un dossier entre deux rendez-vous. Un projet de soutien aux écoles d’art. Célia Hart avait renvoyé les propositions annotées et demandait dix minutes avant le conseil de sa fondation.
Il la reçut à dix-huit heures.
Célia avait vingt-neuf ans, des cheveux cuivrés et le talent de s’installer dans l’attention des gens avant d’y être invitée. Elle posa son sac, s’assit en face de lui et annonça qu’il avait tort sur le budget.
— Entrée en matière ambitieuse.
— J’ai essayé « bonsoir », mais vous étiez au téléphone. Un désaccord avait plus de chances de vous faire lever les yeux.
Il sourit. Elle aussi, satisfaite de l’avoir obtenu. Sa robe était sobre, son déhanché pas du tout. Quand elle se pencha pour ouvrir le dossier, elle resta de son côté de la table au lieu de regagner sa chaise.
Depuis quelques mois, il attendait ces rendez-vous avec une impatience dont il évitait de chercher l’origine. Célia disait ce qu’elle voulait. Un refus était pour elle le début d’une conversation. Elle savait lui demander une heure de plus sans avoir l’air de la réclamer depuis des années.
Elle avait raison sur deux postes, tort sur le troisième. Il le lui démontra ; elle suivit, reconnut l’erreur et rapprocha sa chaise.
— Voilà pourquoi j’aime venir vous voir. Vous ne me donnez pas raison pour avoir la paix.
— Ce serait une façon coûteuse de gagner du temps.
— Pourtant, vous avez l’air d’apprécier qu’on vous épargne les discussions.
Il leva les yeux. Elle avait parlé légèrement, en regardant son stylo, assez vite pour qu’il puisse choisir de ne pas entendre.
Son regard glissa vers la photographie au bout du bureau. Katherine sur leur terrasse.
— J’ai vu votre épouse au gala de la fondation. Elle est très belle.
— Oui.
— Elle avait l’air si bien, à vous laisser parler. Il faut une certaine nature pour se contenter d’être à côté de quelqu’un qui remplit toute la pièce. Moi, j’en serais incapable. Mais je suppose que c’est reposant, pour vous.
Jack posa son stylo.
— Elle ne se contente pas toujours de ça.
Il revit Katherine lui ordonner de porter des cartons, son rire le jour où il avait prétendu ne pas avoir le mal de mer. Elle l’avait contredit, autrefois. Elle savait encore le faire, d’un regard qu’il comprenait toujours trop tard.
— Je ne la critiquais pas, dit Célia. Elle aime le calme, c’est tout. Moi, j’aurais du mal à ne pas poser de questions. Je voudrais tout savoir.
Elle le dit tourné vers lui, comme une confidence. Il sentit la flatterie. Il y fut sensible quand même.
— Katherine pose des questions.
— Bien sûr. Je ne la connais pas comme vous.
La concession tombait toujours au bon moment. Elle lui laissait le soin de se demander pourquoi ces questions lui paraissaient si rares ces derniers temps. Il aurait pu se rappeler combien de fois il y avait répondu en lisant autre chose. Ce soir-là, il pensa surtout aux repas silencieux.
À dix-neuf heures trente, Célia referma le dossier.
— Vous allez encore dîner ici ?
— J’ai du travail.
— Il y en aura demain. Venez manger avec moi. Je promets de ne parler ni de budget, ni des gens qui savent si bien vous attendre.
Il regarda son téléphone. L’écran était noir.
— Pas ce soir, Célia.
Elle ne se leva pas.
— Vous devez rentrer ?
— Je suis marié.
— Je sais. Mais vous me le rappelez surtout les soirs où personne ne vous attend vraiment.
Il se raidit. Elle l’avait dit avec une douceur qui rendait la phrase plus difficile à repousser.
— Vous ne savez rien de ce qui se passe entre ma femme et moi.
— Non. Je sais que vous êtes ici, avec moi, et que vous avez l’air heureux jusqu’au moment où vous vous le reprochez.
Elle baissa la voix.
— Je ne vous demande de mentir à personne. Mais je ne vais pas faire semblant éternellement de venir pour les tableaux de chiffres.
Il ne l’avait jamais embrassée. Il ne l’avait jamais retrouvée ailleurs en prétendant être au bureau. Il ne voulait pas devenir l’homme qui mène une double vie et laisse sa femme découvrir la vérité dans un message mal envoyé.
Il désirait encore Katherine. Il l’aimait encore ; cela résistait à tous les classements qu’il essayait d’imposer. Mais Célia était là, franche dans son envie de lui, et il crut de nouveau que cette impatience voulait dire quelque chose de plus fort.
S’il devait s’engager avec elle, il fallait d’abord parler à sa femme. Il s’accrocha à cette idée comme à une médaille de bonne conduite. Katherine préférerait la vérité, une séparation correcte, sa sécurité matérielle assurée, plutôt qu’une trahison. C’était une certitude qui ressemblait beaucoup à une justification. Il évita d’examiner la différence trop longtemps.
— Je dois régler ma situation. Je ne vous promets pas un dîner tant que Katherine croit encore que nous avons la même vie devant nous.
Célia ne protesta pas contre la place qu’il laissait à son épouse. Elle avait entendu qu’il envisageait de la lui reprendre.
— Alors faites-le proprement. Je préfère attendre quelque chose de vrai que vous regarder repartir tous les soirs parce que vous ne savez pas choisir.
En passant près de lui, elle posa la main sur le bord du bureau, assez près pour qu’il puisse la retenir.
Il ne bougea pas.
Une fois seul, il pensa appeler Katherine. Sa voix, le bruit de la mer quand elle décrochait sur la terrasse. Elle lui demanderait s’il avait mangé.
Il ne sut pas par où commencer.
Personne ne vous attend vraiment. C’était faux. Kate l’avait attendu mercredi, puisqu’elle avait proposé ce dîner. Elle pouvait se taire parce qu’elle n’avait rien à dire, ou parce qu’il ne lui laissait plus assez de place pour le dire. Il connaissait les deux possibilités. Choisir la première rendait la suite plus facile. Cela n’en faisait pas une preuve.
À vingt-deux heures, il rentra dans son appartement de Manhattan. Quelqu’un avait changé les draps, rempli le réfrigérateur, aligné sur la table basse les revues qu’il ne lisait jamais. Tout était exactement là où il s’attendait à le trouver.
Il mangea debout, près du comptoir, et ouvrit le fil de messages.
Il tapa : Est-ce que tu es heureuse ?
Le doigt resta suspendu au-dessus de l’écran. On n’envoie pas cette question à vingt-deux heures quarante quand on n’est pas prêt à entendre la réponse.
Il effaça.
Je viendrai dimanche. Il faut que nous parlions.
La confirmation de lecture s’afficha presque aussitôt.
Il attendit longtemps les trois petits points.
Ils ne vinrent pas.
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