Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 3 sur 78

Ce qui lui appartenait

Katherine

— Trois cents exemplaires, dit Lily. Trois cents. Il y a des jours où j’ai envie de vendre des chaises.

Sur l’écran, elle tournait dans son bureau, un livre ouvert à la main. Ses cheveux formaient une petite crête au-dessus du front ; elle avait dû les tirer toute la matinée.

— Montre-moi.

Lily approcha le livre de la caméra. Le chapitre douze s’arrêtait au milieu d’une phrase. Venait ensuite le chapitre seize.

— Le lot de Chicago ?

— Une partie. L’imprimeur vérifie le reste. On a bloqué les expéditions, mais cent quatorze commandes sont parties.

— Tu as joint l’autrice ?

— Elle pleure. Elle s’est excusée de me déranger. J’ai eu envie de prendre ma voiture pour aller lui dire en personne qu’elle avait parfaitement le droit d’être furieuse.

June Mercer avait cinquante-sept ans. Elle avait publié jusque-là dans de petites revues que Katherine avait découvertes dans un dossier de Lily. Son premier roman racontait le retour d’une femme dans une ville minière abandonnée. Elle avait signé huit mois plus tôt et commençait encore ses courriels par des excuses.

Katherine ne lui avait jamais parlé. June connaissait la directrice exécutive, son éditrice, les gens de la fabrication. Elle ignorait qui avait lu son manuscrit derrière les avis du comité, insisté pour qu’on lui fasse une offre et exigé qu’on ne lui demande pas de changer sa fin.

— Tu la rappelles avant ta réunion, dit Kate. Chaque acheteur reçoit un exemplaire corrigé sans avoir à le réclamer. L’erreur est la nôtre, devant les libraires et les lecteurs ; elle n’aura pas à s’en justifier sur ses réseaux.

— Elle a une rencontre samedi.

— Livraison vendredi. S’il faut changer de transporteur, on change. Et on contrôle chaque exemplaire avant le départ.

Lily nota deux lignes.

— Je vais confier ça à quelqu’un qui a dormi cette nuit, ajouta-t-elle avant que Katherine ouvre la bouche.

— J’apprécie quand ma directrice exécutive apprend de ses erreurs.

— Tu deviens agaçante avant même que j’aie besoin de l’entendre.

Le dossier suivant concernait Denver. Sur la première page du compte rendu, Lily avait écrit : Ils sont très confiants. Je le serai quand les chiffres me donneront raison. Les commandes avaient grimpé plus vite que la capacité de préparation ; chaque lancement de Jane Wilkins mobilisait des équipes entières, et le dernier avait révélé des failles qu’un succès plus modeste aurait laissées dormir.

— Les opérations disent qu’on tient trois mois en sous-traitant, dit Lily. Mais on perd la main sur les délais et le suivi des colis.

— Leur projection suppose qu’aucun prestataire ne sera débordé avant Noël. C’est un souhait, pas une hypothèse. Qu’ils refassent les deux scénarios avec des retards, et le coût d’une seconde équipe chez nous.

— C’était aussi mon problème avec leur présentation. Je les fais revenir demain avec des chiffres qui supportent une mauvaise semaine.

Elles travaillèrent une heure. Katherine valida les dépenses qui ne pouvaient plus attendre et laissa les autres en suspens. Lily mènerait la réunion, expliquerait aux responsables ce qui avait été accepté. Mais quand il faudrait engager les fonds pour agrandir, son autorité ne suffirait plus : le document reviendrait ici, dans le bureau fermé, attendre la signature de Kate. Les équipes connaissaient les exigences de la propriétaire. Aucune n’aurait su mettre un visage dessus.

— Qui a supprimé le contrôle de départ sur la série de June ?

— La production. Pour gagner du temps. Le responsable l’a reconnu tout de suite.

— Dis-lui que j’apprécie de ne pas avoir dû chercher le coupable sous trois versions différentes. Mais le contrôle revient aujourd’hui. Si le calendrier ne tient pas, c’est le calendrier qu’on reprend. Pas la qualité qu’on promet aux auteurs.

Elle signa un document à part et le renvoya dans le circuit privé de Margaret. Lily vérifia la réception.

— Tu as toujours ta robe ?

— Quelle robe ?

— Celle pour New York.

Katherine déplaça une tasse vide.

— On n’avait pas fixé de date.

— D’accord.

Le ton était doux. Elle le supportait moins bien que les sarcasmes.

— Je dois travailler sur le chapitre dix-huit.

— Alors, travaille. Et mange sinon je viens te nourrir moi-même.

L’écran s’éteignit. Dans le vitrage de la bibliothèque, son reflet se superposait au ciel et aux livres. C’était dans cette pièce, à peu près à cette heure, qu’elle avait reçu le premier appel du cabinet de Boston, cinq ans plus tôt.

Elle se rappelait le nom avant la conversation : Margaret Ellison. Une voix grave, patiente avec les silences. Elle avait demandé Katherine Winslow.

— Je suis Katherine Whitmore, maintenant.

— Bien sûr. Nous avons retrouvé votre acte de mariage.

La phrase l’avait mise sur ses gardes. Longtemps, les gens qui possédaient des documents sur elle avaient eu du pouvoir sur sa vie. Elle avait demandé qui appelait, d’où venait son numéro, ce qu’on lui voulait.

Une grand-mère était morte.

Katherine n’avait pas demandé quand. Elle avait demandé :

— J’avais une grand-mère ?

Eleanor Winslow laissait une petite maison d’édition, un immeuble à Boston, des placements et des instructions précises. Elle avait cherché sa petite-fille tard, quand la maladie lui faisait compter ses mois. Les premiers courriers étaient partis vers un ancien service de protection de l’enfance ; des dossiers incomplets et des adresses périmées avaient fait le reste. Margaret n’avait pas essayé de transformer trente ans d’absence en belle histoire.

Il y avait une lettre de quatre pages. Katherine ne l’avait lue en entier qu’une fois. Sa mère y apparaissait sous un prénom étranger, Rebecca, avec des choix, des disparitions, de vieux reproches. Eleanor ne prétendait pas tout comprendre et ne demandait pas pardon. Kate avait éprouvé une colère immense contre cette femme qui lui laissait une entreprise quand elle aurait eu besoin d’une chambre et de quelqu’un pour venir la chercher à l’école.

Elle avait appelé Lily, qui avait quitté Boston dès la fin de sa journée et débarqué tard avec un sac de voyage, deux parts de gâteau et un besoin de trouver un coupable qui ne s’était calmé qu’après minuit.

— Tu n’es obligée de rien, avait-elle dit, assise en tailleur sur le tapis. Tu peux tout vendre.

Katherine tenait la photographie jointe à la lettre. Eleanor devant une librairie, les cheveux relevés, un livre contre la poitrine. Les mêmes mains longues.

— Je veux voir les locaux.

À Boston, elles avaient trouvé un escalier raide, une moquette usée, un carton de livres coincé sous une fenêtre qui fermait mal. Margaret avait recommandé Lily pour diriger pendant la succession ; les salariés savaient seulement qu’elle représentait la nouvelle propriétaire. Lily était entrée seule dans la salle où ils l’attendaient. Katherine avait patienté dans un petit salon, un livre sur les genoux, accepté un café, demandé si elle pouvait lire là jusqu’au retour de son amie. Personne ne l’avait regardée deux fois.

Le soir, Lily lui avait tout raconté : les comptes, la peur d’une vente, les auteurs prêts à partir.

— Je vais lire les dossiers, avait dit Kate. Je ne sais pas faire, mais je peux apprendre. Tu me diras quand mes questions sont idiotes.

— Avec une joie dont tu risques de te lasser.

Le partage était resté. Katherine avait lu les contrats avec un dictionnaire, pris des cours de comptabilité, travaillé avec Margaret jusqu’à comprendre ce qu’elle signait. Lily, qui venait de la coordination commerciale, avait accepté la direction pour six mois. Cinq ans plus tard, elle dirigeait toujours, recrutait, négociait, et bâtissait les équipes qui donnaient aux décisions de Kate une réalité quotidienne. Les salariés connaissaient Lilyanne Vance. S’ils croisaient Katherine dans un couloir, ils voyaient une amie venue la chercher pour déjeuner.

Le premier livre que Katherine avait défendu contre l’avis du directeur de l’époque avait rapporté très peu. Le deuxième avait perdu de l’argent. Le troisième avait trouvé son public lentement, par des libraires qui s’en parlaient entre eux. Elle avait gardé les courriels.

Jane Wilkins était venue ensuite.

Margaret lui avait présenté Nora Bell, une éditrice indépendante qui avait travaillé avec Eleanor. Nora avait accepté de lire le manuscrit sous le nom de Jane Wilkins, puis d’en accompagner la réécriture en sachant qui l’avait écrit. Kate avait exigé un avis sans ménagement. Elle avait reçu onze pages, dont deux sur l’inutilité du troisième chapitre. Elle avait supprimé le chapitre et réécrit la moitié du livre.

Elles étaient trois à avoir signé les engagements de confidentialité préparés par Margaret : Lily, Margaret elle-même et Nora. Trois femmes qui savaient que Katherine Whitmore possédait Astera et écrivait sous le nom de Jane Wilkins. Le contrat fixait les limites. Leur fidélité les rendait durables.

Quand le roman était parti chez l’imprimeur, elle avait eu la nausée toute une journée.

Puis les lecteurs avaient écrit.

Le succès avait payé des traductions, un catalogue numérique, une boutique en ligne. L’argent d’Eleanor avait loué le premier entrepôt et financé une équipe de distribution. Le reste, elles l’avaient construit pièce par pièce : les outils, les sites, les droits audio, l’étranger. Les chiffres avaient dépassé depuis longtemps ce que Kate savait imaginer à l’époque où elle comptait sa monnaie pour déjeuner.

Elles n’avaient racheté aucune petite maison pour s’emparer de son catalogue. Les auteurs étaient venus seuls, un par un, puis par groupes, à mesure que leurs contrats expiraient ailleurs. Astera leur versait cinquante pour cent des revenus de chaque livre vendu. Westbridge en laissait quatre. Il n’avait pas fallu de grands discours pour que les agents se mettent à rappeler Lily.

Le choix avait coûté cher avant de rapporter. Les salaires promis, les fournisseurs moins chers refusés parce que leurs pratiques contredisaient les engagements d’Astera, les expéditions moins polluantes. Lily lui avait parfois demandé de ralentir. Elles s’étaient disputées, chiffres à l’appui, et avaient taillé ailleurs, jamais dans les contrats des auteurs.

À présent, des maisons fermaient après avoir perdu leurs meilleurs noms. Kate lisait les articles et ne faisait pas semblant d’ignorer sa part dans ce qui arrivait. Elle n’allait pas dégrader ses conditions pour rendre la concurrence plus confortable. Les créateurs avaient le choix. Si ce choix laissait leurs anciens éditeurs sans catalogue, c’était un problème d’anciens éditeurs.

À chaque étape, on lui avait proposé de céder une part de contrôle. À chaque étape, elle avait demandé ce qu’elle perdrait en échange. Elle n’avait pas toujours refusé les partenariats. Elle avait toujours refusé de devenir inutile à sa propre table.

Le soir du premier rendez-vous à Boston, elle avait attendu Jack avec le dossier sur les genoux. Il avait appelé de l’aéroport.

— Je dois prolonger de deux jours.

— J’ai appris quelque chose aujourd’hui.

— Quoi ?

Une annonce derrière lui. Il avait demandé à quelqu’un de patienter.

— Il s’agit de ma famille.

Il avait cessé de bouger.

— Un problème ?

— Une succession.

— Tu as besoin d’un avocat ? Paul peut te recommander quelqu’un.

— Une avocate s’en occupe.

— Bien. Ne signe rien sans qu’elle l’ait vérifié. Tu me raconteras quand je rentre, Kate. Je dois embarquer.

Elle avait rangé le dossier dans un tiroir.

Des semaines plus tard, il lui avait demandé si la succession s’était réglée. Elle avait répondu oui. Il n’avait pas cherché plus loin, pensant certainement qu’il n’y avait rien de plus à dire. Entre ces deux conversations, quelque chose avait bougé. Elle avait découvert une porte qui n’ouvrait pas sur une attente, des dossiers où l’on attendait sa décision, des heures de travail dont elle voyait l’effet dans les rapports de Lily. Elle n’avait plus eu envie de demander la permission de garder cette pièce de sa vie pour elle.

Elle savait ce que l’explication avait d’incomplet. Il aurait suffi d’une phrase, au petit déjeuner ou dans la voiture. Elle ne l’avait pas dite. Les mois avaient donné à ce silence une épaisseur qu’elle ne savait plus traverser.

Un message apparut sur son écran.

Exemplaires corrigés prêts jeudi. June m’a demandé où envoyer un mot de remerciement. Je lui ai donné le siège.

Katherine ouvrit son roman. Son héroïne se tenait devant une porte depuis trois jours. Elle relut le dernier paragraphe, supprima une phrase inutile et lui fit tourner la poignée.

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