Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 1 sur 78

Vendredi

Katherine

Le vendredi, Katherine cessait d’écrire à dix-sept heures.

Aucun agenda ne l’exigeait. Lily pouvait lui soumettre un contrat à dix-sept heures dix, Nora l’appeler pour une correction, Margaret lui envoyer un document à minuit : elle répondait. Mais le fichier du roman restait fermé. Elle enfilait un autre pull, défaisait ses cheveux et descendait inspecter le réfrigérateur.

À dix-sept heures douze, ce vendredi-là, elle tenait une botte de persil dans une main et son téléphone dans l’autre.

Le dernier message de Jack datait du mercredi.

Je devrais pouvoir venir ce week-end.

Elle avait répondu : D’accord.

Sept lettres, une apostrophe, un point. Elle avait mis vingt minutes à les choisir, ce qui en disait long sur l’état de son mariage, ou sur l’état de ses nerfs. Probablement les deux.

Sur la terrasse, le vent soulevait le coin d’une housse de canapé. La mer avait pris la couleur des fins de septembre, entre l’étain et le bleu. Un voilier regagnait le port. Katherine posa le téléphone, écran contre le plan de travail et sortit deux assiettes.

Il vibra avant qu’elle ait ouvert le tiroir des couverts.

— Dis-moi que tu n’es pas en train de cuisiner pour lui, lança Lily.

— Bonjour à toi aussi.

— Il est dix-sept heures un vendredi. Je te connais.

— Je cuisine aussi pour moi.

— Tu n’aimes pas le persil.

Katherine baissa les yeux sur sa main. Et merde.

— Tu deviens inquiétante.

— Je suis douée. Ça se facture très cher. Ouvre ta messagerie : ton mari nous a encore envoyé une proposition de participation. Margaret a retrouvé ses petits cadeaux habituels en bas de page.

— Tu n’avais pas rendez-vous à seize heures avec ton chirurgien ?

— Mon chirurgien ?

— Celui que tu trouvais charmant mardi.

— Il est anesthésiste. Et il a commencé à parler de Thanksgiving avec ses parents.

— Vous avez dîné deux fois.

— Voilà. Tu comprends le problème.

Katherine sourit et monta à son bureau.

Jack avait conçu cette pièce comme un salon privé, un endroit où elle pourrait lire à l’écart quand ils recevaient. Elle l’avait transformée sans lui en parler. Trois écrans sur une table de bois clair, un meuble bas qui fermait à clé, et sur une étagère les premières éditions des auteurs d’Astera, rangées par ordre d’arrivée, une fiche glissée entre les pages. Les quatre romans de Jane Wilkins étaient parmi les autres. Onze traductions pour le premier, davantage pour le deuxième.

Quand Jack était là, la porte restait fermée et la petite clé dormait dans la poche de Katherine. Il n’y était jamais entré. Il lui suffisait de savoir qu’elle avait un endroit à elle ; il ne s’était jamais demandé ce qu’elle y faisait.

— Je t’écoute, dit-elle en ouvrant le document.

— Volumes garantis, financement du développement et promesse solennelle de respecter notre indépendance, récita Lily. J’hésite à leur renvoyer notre dernier refus en changeant la date.

Katherine reconnut la mise en page, la même photographie d’entrepôt, la même phrase sur « la liberté des équipes » qui l’avait déjà fait sourire le mois précédent.

— Ne sois pas injuste. Ils ont remplacé « accompagnement stratégique » par « partenariat de croissance ». Il y a sûrement eu une réunion pour ça.

— Je suis certaine qu’elle a duré très longtemps.

Elle fit défiler les pages. Jack revenait avec une régularité qu’elle aurait presque trouvée attendrissante si elle n’avait pas su ce qu’il cherchait. Westbridge ne pouvait pas acheter Astera. Alors Westbridge proposait d’y entrer par la petite porte, une participation ici, une exclusivité là, et attendait le jour où la petite porte serait devenue l’entrée principale. Chaque proposition offrait davantage en première page et reprenait un peu plus loin ce qu’elle venait de promettre.

— Où ont-ils caché l’exclusivité, cette fois ?

— Annexe trois. Les données d’achat sont dans une définition, et le droit de regard sur nos lancements se déguise en obligation d’information.

— C’est la quatrième fois qu’on refuse cette clause. Ils ont au moins compris qu’il fallait la changer de place.

Lily éclata de rire.

— Je peux leur répondre ça ?

— Garde-le pour toi. Demande-leur plutôt s’ils ont une offre qu’on n’a pas besoin de lire avec une loupe.

Katherine ouvrit les chiffres de Denver.

— Les opérations ?

— Impossible d’absorber un Noël comme l’an dernier sans agrandir. Le bâtiment voisin ne se vend pas.

— Je n’ai pas demandé s’il se vendait. Il se loue ?

Un silence, un clavier.

— Je fais vérifier.

— Chiffre la location et une seconde équipe. Westbridge voudrait qu’on règle notre problème d’entrepôt en lui ouvrant notre capital. Je préfère encore m’occuper de l’entrepôt.

— Tu es d’humeur tendre.

— Rédige la réponse.

— Avec les mots polis ?

— Quelques-uns. Il faut lui laisser une raison de nous écrire le mois prochain.

Elle annota trois lignes, refusa la participation et précisa que les coûts du nouveau site se calculeraient avec les salaires d’Astera, pas avec ceux du sous-traitant le moins cher, et avec les mêmes critères environnementaux. Elles referaient le point lundi.

Quand elle referma l’ordinateur, la lumière avait changé.

— Kate ?

— Oui.

— Viens à Boston ce week-end. On dîne dehors demain, ou on reste chez moi à dire du mal des gens. Je suis libre.

— Et ton anesthésiste ?

— Je viens de te dire que j’étais libre.

Katherine regarda l’heure.

— Jack doit arriver.

Un temps.

— Il a confirmé ?

— Il m’a dit mercredi qu’il pensait venir.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

Une feuille vint se coller contre la vitre, nervures visibles, puis repartit avec le vent.

— Je sais.

— Bon. Tu m’appelles si tu changes d’avis. Je ne fais pas de discours, je les ai déjà faits. Ils étaient très bons, tu aurais dû prendre des notes.

Katherine éteignit les écrans, rangea les dossiers dans le meuble bas et ferma la porte à clé. Elle préférait ne pas avoir à le faire devant lui.

Dans la cuisine, elle remit une assiette au placard, puis s’arrêta, la main levée. Elle pouvait attendre dix minutes. Elle n’avait pas faim.

Ce qui était faux. Mais elle avait l’habitude des mensonges de dix minutes. Ils devenaient souvent des mensonges d’une heure, et personne ne s’en apercevait jamais. Surtout pas elle.

À dix-neuf heures quarante, la grille s’ouvrit.

Le moteur, puis le gravier. Son estomac se serra avant qu’elle ait décidé ce qu’elle en pensait, et ses mains, ces traîtresses, s’essuyaient déjà sur le torchon. Elle reposa le couteau et marcha vers l’entrée. Elle ne courut pas. Elle en fut assez fière.

Jack refermait la porte derrière lui, sa veste de travail encore sur les épaules, un sac de voyage à la main, la cravate défaite. Il s’immobilisa en l’apercevant. Cette seconde-là suffit à la rendre heureuse d’avoir attendu.

— Bonsoir, Kate.

— Bonsoir. Comment s’est passée ta journée ?

Il posa son sac et vint à elle. Sa main trouva sa taille avec cette assurance qui lui donnait toujours envie de se rapprocher. Il l’embrassa brièvement, puis revint chercher sa bouche quand les doigts de Katherine se refermèrent sur le revers de sa veste. Il avait les joues froides et la bouche chaude, et il la retenait contre lui comme s’il n’avait aucune raison de se presser. Un frisson lui remonta la nuque. Six ans, et son corps réagissait toujours comme la première fois. Ridicule. Délicieux. Ridicule.

— Tu m’accueilles comme ça et tu voudrais que je pense à ma journée ? murmura-t-il.

Son manteau sentait le cuir de la voiture, la ville, son parfum. Quand il recula, il garda la main sur sa hanche.

— Tu as mangé ?

— Pas depuis midi. J’aurais dû prévenir.

— Il y a du poisson.

— Parfait.

Il avait apporté un bouquet dans du papier gris. Des roses blanches et de petites fleurs bleues dont elle ignorait le nom.

— J’ai vu ça en sortant.

— Elles sont belles.

Il la regarda défaire le papier.

— Tu as l’air en forme.

Elle aurait voulu qu’il lui demande ce qu’elle avait fait de sa semaine. Elle lui aurait parlé de la jeune autrice du Montana, si timide dans ses premiers courriels, devenue féroce dès qu’on avait voulu toucher à sa fin. Du contrat allemand. De la machine à écrire trouvée chez un antiquaire. De trois pages dont elle était fière.

— Toi, tu as l’air fatigué.

— Ça ira après une douche.

Au pied de l’escalier, il se retourna.

— Tu veux que je mette les fleurs dans l’eau ?

— Je m’en occupe. Va.

Elle prit le vase bleu, celui de leur premier séjour ici. Jack avait cassé l’anse du sac en le sortant de la voiture, rattrapé le vase contre sa poitrine et ri de son propre juron. Quand elle s’était mise à rire avec lui, il l’avait regardée avec une sorte de fierté surprise, comme s’il venait de lui arracher un son rare.

Elle coupa les tiges une à une.

Ils dînèrent près de la baie vitrée. Jack lui parla d’un entrepôt du New Jersey, d’un logiciel qui avait coûté deux semaines de retard, puis de Daniel qui voulait organiser un dîner le lendemain.

— Ici ?

— Si ça ne te dérange pas. Daniel et Hannah. Miles, peut-être. Je peux réserver en ville.

— Non. Ici, c’est bien.

— Je demanderai à quelqu’un de s’occuper du repas.

Son téléphone vibra contre la table. Il regarda l’écran, le retourna, reprit sa fourchette. Elle posa la main près de la sienne ; il la prit et passa le pouce sur ses doigts pendant qu’il lui exposait un projet d’extension sur la côte ouest. Elle posa une question sur le dernier kilomètre et le vit s’animer. Jack parlait bien quand un problème l’intéressait. Ses phrases s’allongeaient, il cherchait des exemples, dessinait un schéma du bout du doigt sur la nappe.

— C’est absurde, conclut-il. Ils veulent livrer partout au même prix et gagner de l’argent sur chaque commande.

— Ils comptent peut-être se rattraper sur les abonnements.

— Peut-être.

Un sourire bref.

— Je t’ennuie avec ça.

— Non.

Mais il demanda ce qu’il y avait en dessert, et la conversation changea.

Plus tard, elle le trouva sur la terrasse, les mains sur la rambarde. Elle lui apporta un verre d’eau. Il le garda entre ses doigts après avoir bu.

— Tu n’as pas froid ?

— Pas encore.

Il se décala pour lui laisser la place à l’abri du vent. La marée montait. Les lumières de l’autre rive tremblaient sur l’eau.

— J’avais oublié comme c’est calme, ici, dit Jack.

Katherine regarda son profil.

Moi, je n’oublie jamais.

— Oui, répondit-elle.

Il posa une main entre ses omoplates pour la faire rentrer avant qu’elle ait froid. Dans l’encadrement de la baie, elle se retourna. Il baissa les yeux sur sa bouche et la rejoignit sans qu’elle ait besoin de le demander.

Dans leur chambre, il ferma les rideaux et revint se coucher près d’elle. Elle se glissa contre lui ; il leva le bras pour l’accueillir, enfouit le visage dans ses cheveux et posa la main sur son ventre, par-dessus le tissu de sa chemise de nuit. Elle connaissait la chaleur de son corps, son poids dans le matelas, sa façon de la chercher sans se réveiller tout à fait.

— Je t’aime, murmura-t-elle.

Il embrassa ses cheveux. Sa respiration ralentit presque aussitôt.

Elle attendit un peu, comme chaque fois, puis cessa d’attendre.

Quand il était là, elle n’avait aucun mal à croire qu’il la désirait. La difficulté commençait quand il repartait : son corps gardait le souvenir de cette présence pendant des jours où il n’y avait plus personne à toucher.

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