Sans réclamer
MathewLe premier appel arriva un jeudi, à dix-sept heures vingt en Californie.
Mathew était dans son bureau. Il regarda le nom d’Abby jusqu’à ce que Nathan lui fasse signe de répondre au lieu de le fixer comme un problème qu’il aurait oublié de préparer.
— Bonsoir, dit-il.
— Tu as cinq minutes ?
Il se leva déjà pour fermer la porte.
— Bien sûr.
— Ne prends pas cette voix. Je veux un avis sur un peintre, pas te demander de venir réparer une fuite.
Il sourit et laissa la porte entrouverte.
Elle lui envoya trois images. Un artiste qu’elle envisageait de rencontrer travaillait sur des ensembles dont elle avait vu une partie à Paris. Mathew connaissait l’un des anciens prêteurs et pouvait lui préciser le parcours de deux œuvres.
Ils parlèrent quinze minutes. Il donna ce qu’il savait, distingua ce qu’il avait vu de ce qu’on lui avait raconté et lui demanda de regarder un détail sur la deuxième photographie.
— Tu as raison, dit-elle.
Il ne répondit pas immédiatement.
— Tu peux noter la date, ajouta-t-elle.
— J’essayais de savourer sans le faire remarquer.
Elle rit.
Puis elle dut raccrocher. Il lui souhaita une bonne soirée et resta quelques secondes avec le téléphone dans la main.
Nathan le regarda depuis le seuil.
— Tu reviens ?
— Oui.
Il posa l’appareil et reprit le dossier.
Il n’envoya pas de message après le dîner pour prolonger l’appel. Il y pensa trois fois.
Le suivant arriva neuf jours plus tard. Abby avait rencontré l’artiste et voulait lui raconter un détail de leur entretien. Ils parlèrent ensuite d’autre chose. Une panne à la galerie, un livre qu’il n’avait pas aimé, la manière dont Moira avait réussi à faire déplacer un dîner dont elle ne voulait pas.
— Elle aurait pu simplement dire non, observa Mathew.
— Tu connais Moira. Elle laisse les gens avoir le plaisir de proposer eux-mêmes la solution qui lui convient.
Il rit. Abby aussi.
Il apprenait à laisser les appels finir avant de les transformer en occasion.
En juin, une réception à New York justifia son premier retour. Il prévint Abby deux jours avant, avec les dates de sa présence et le nom de l’événement. Il ne lui demanda pas si elle était libre.
Elle répondit qu’elle avait une semaine chargée et lui souhaita un bon voyage.
Il relut la phrase à l’aéroport. Il avait laissé un dîner sans réservation le premier soir, par habitude plus que par décision. Il en fit un repas avec Julian et retourna travailler le lendemain.
Abby ne l’appela pas pendant ce séjour.
Il repartit sans passer à la galerie.
Le lundi suivant, elle lui demanda ce qu’il avait pensé d’une œuvre présentée à la réception. Il répondit sans ajouter qu’il aurait préféré la regarder avec elle.
En juillet, elle lui proposa un verre.
Il était en ville pour un dîner auquel plusieurs clients californiens l’avaient invité. Il l’en avait informée comme la première fois. Le message d’Abby arriva alors qu’il finissait son rendez-vous de l’après-midi.
« Dix-neuf heures ? Une heure maximum, je travaille après. »
Il confirma.
Elle arriva avec les manches roulées et une trace de peinture près de l’index. Il se leva pour l’accueillir. Elle lui tendit la joue, puis le regarda avec une attention qui lui donna immédiatement envie de l’embrasser autrement.
— Tu as changé de cravate.
— C’est une décision que je prends assez régulièrement.
— Je vérifiais que tu gardais quelques initiatives.
Il rit et lui tira une chaise.
Ils parlèrent de l’exposition, des œuvres encore visibles, de celles qui attendaient leur départ chez les acheteurs. Elle lui dit qu’elle avait gardé la première toile.
— Celle des tasses ?
Elle acquiesça.
Il regarda son verre.
— Je suis content qu’elle reste chez toi.
— Tu n’as pas encore l’adresse du mur, prévint-elle.
Il sourit sans demander.
À vingt heures dix, elle se leva en constatant qu’elle avait dépassé ce qu’elle s’était accordé. Il la raccompagna jusqu’à la voiture de Declan et la laissa partir.
Elle se retourna une fois avant de monter.
Il était encore là, les mains dans les poches.
Les semaines suivantes ne suivirent aucun rythme qu’il puisse décider à sa place. Parfois elle appelait deux soirs de suite. Puis rien pendant plusieurs jours. Il lui envoyait une information sur un artiste lorsqu’elle l’avait demandée, une photographie d’œuvre lorsqu’elle pouvait réellement l’intéresser, sans s’en servir pour poser quatre questions derrière.
Un dimanche, elle l’appela seulement pour lui raconter qu’elle venait de casser une tasse.
Il se tut trop vite.
— Pas celle de Lily, précisa-t-elle. Respire.
Il se mit à rire avec un soulagement qui la fit rire aussi.
Puis ils parlèrent presque une heure.
Il se surprit parfois à attendre comme autrefois, à regarder un message en espérant que le suivant préciserait ce qu’ils étaient en train de devenir. Il ne réussissait pas toujours à rendre cette attente agréable. Il réussissait davantage à ne pas la lui envoyer.
En août, il revint pour deux événements professionnels. Son statut en Californie lui valait encore des invitations ; cela n’avait pas rétabli une antenne new-yorkaise ni ramené les mandats qu’il avait perdus. Il logeait à l’hôtel, travaillait avec ses équipes à distance et repartait.
Cette fois, Abby proposa un dîner.
Ils mangèrent sans parler de la presse. Il la fit rire assez pour qu’elle pose un moment sa main sur son poignet. Il la garda là sans refermer les doigts aussitôt.
À la fin, elle lui demanda son avis sur une étude qu’elle lui montra sur son téléphone. Ils restèrent devant jusqu’à ce que le serveur s’excuse de devoir débarrasser la table.
Dans la rue, elle l’embrassa sur la joue, près de la bouche.
— Bon retour, dit-elle.
Il ne tourna pas le visage pour prendre davantage.
Sur le trajet de l’hôtel, il retrouva son sourire dans le reflet de la vitre et dut presque s’en moquer pour ne pas lui chercher une signification démesurée.
À Los Angeles, la vie ne s’était pas mise en attente pendant ces voyages. Il travaillait, voyait des amis, poursuivait les engagements pris. Charlotte prenait parfois de ses nouvelles. Sa mère essayait encore, par des chemins détournés, de rétablir une conversation qui ne lui demanderait pas de revoir ce qu’elle avait dit.
Il ne reprit pas cette place-là.
Un soir de septembre, Abby l’appela tard pour lui demander s’il dormait.
Il regarda l’heure en Californie.
— Pas encore. Mais toi, tu devrais peut-être essayer.
— On dirait Declan quand tu dit ça. ?
— Il a de bons arguments.
Elle grogna, puis lui raconta ce qui l’empêchait de poser son pinceau. Il l’écouta pendant qu’elle cherchait des mots pour une couleur qu’il ne voyait pas.
À la fin, elle le remercia.
Il resta après l’appel devant une pièce silencieuse, avec le sentiment moins violent et plus profond qu’elle venait de lui faire une place.
Il n’en demanda pas la taille.
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