Le matin
AbbyElle se réveilla avant lui.
Pendant quelques secondes, elle ne sut plus si elle était chez elle. Il y avait une épaule sous sa joue, un bras autour de son dos et la lumière du loft qui arrivait autrement entre les rideaux. Puis elle reconnut le bord de son lit, la photographie près du secrétaire et sa propre main refermée sur le tee-shirt de Mathew.
Elle ne bougea pas tout de suite.
Elle avait dormi.
Pas quelques heures arrachées entre deux réveils, pas ce sommeil inquiet dans lequel elle surveillait encore ce qu’elle n’arrivait pas à tenir pendant la journée. Elle avait dormi contre quelqu’un, la nuit du 18 mai.
La pensée lui serra la gorge sans lui donner aussitôt envie de pleurer.
Mathew remua légèrement. Elle sentit sa main se déplacer avant de s’immobiliser, comme s’il avait compris qu’elle n’était plus endormie.
— Bonjour, murmura-t-il.
Elle leva le visage.
— Bonjour.
Il avait une marque d’oreiller près de la joue et les cheveux désordonnés. Elle le regarda avec une tendresse dont elle n’avait pas encore décidé quoi faire.
Il ne tenta pas de l’embrasser.
Elle se redressa et ramena le drap sur ses jambes. Mathew retira son bras pour lui laisser de la place, puis s’assit à son tour.
Ils restèrent un moment sans parler.
Le désir revenait doucement avec le réveil, dans une proximité qui avait le poids de toutes leurs autres nuits. Elle le sentit tourner les yeux vers sa bouche. Elle n’aurait pas supporté qu’il prenne ce moment pour la suite évidente de ce qu’elle avait demandé la veille.
Il regarda ailleurs, vers les vitres.
— Tu as bien dormi ? demanda-t-il.
Elle acquiesça.
— Oui.
Il eut un petit sourire qui n’attendait visiblement pas d’être félicité.
Elle baissa les yeux sur ses mains.
— Merci d’être resté.
— Tu n'as pas à me remercier.
La phrase aurait pu être trop grande. Il la dit simplement, sans y ajouter tout ce qu’elle aurait dû lui demander autrefois.
Elle se leva pour aller dans la salle de bains. Quand elle revint, il avait remis son pantalon et attendait près de la chaise où sa veste était posée.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? demanda-t-il.
Abby s’arrêta au bord du lit.
Elle avait envie d’une douche, d’un café, de regarder les tableaux installés en bas sans les voix de la veille. Elle avait aussi envie qu’il reste assez longtemps pour ne pas avoir à décider tout de suite de ce qui venait de se passer.
Ce second désir lui fit comprendre le premier plus nettement.
— J'aimerais être un peu seule, dit-elle.
Il la regarda. Elle attendit le changement de visage, la petite blessure qu’il lui faudrait soigner avant de pouvoir retrouver sa matinée.
— D’accord, répondit-il.
Il prit sa chemise, trouva ses chaussures et lui demanda où il pouvait poser le verre monté pendant la nuit. Elle lui montra la petite table et resta debout pendant qu’il se préparait.
Il n’alla pas lentement pour lui laisser le temps de regretter.
Elle le rejoignit en bas. Il récupéra son téléphone, vérifia qu’il n’avait rien oublié et se tourna vers elle près de l’ascenseur.
— Je reprends mon avion cet après-midi. Je suis joignable si tu as besoin de quelque chose. Pour parler, pour un service, n’importe quoi.
Elle le regarda.
— Tu n’es pas obligé d’organiser un numéro d’urgence à ton nom.
Il sourit.
— Je sais. Tu as déjà une équipe assez efficace.
Elle sentit son propre sourire venir malgré la fatigue.
— Tu vas devoir être patient si tu veux concurrencer Declan sur les petits-déjeuners.
— Je ne vais pas essayer aujourd’hui.
Les portes s’ouvrirent. Il attendit qu’elle recule d’un pas pour entrer.
Il ne lui demanda ni quand il la reverrait ni ce qu’elle comptait lui dire après avoir dormi contre lui. Elle n’eut à repousser aucune main, à rappeler aucun avertissement.
— Bonne journée, Abby.
— Bon voyage.
Il lui sourit encore, puis les portes se refermèrent.
Elle resta dans l’entrée du loft avec un soulagement si inattendu qu’elle dut poser la main sur la table.
Il était parti parce qu’elle le lui avait demandé.
Sans lui faire payer l’effort.
Elle alla se préparer un café et s’assit près des vitres. La veille revenait par fragments : la voix d’un visiteur, une main qui lui serrait la sienne, le visage de Mathew devant les toiles, son bras dans l’obscurité.
Elle ne chercha pas à donner le même nom à tous ces souvenirs.
Moira appela vers onze heures. Abby répondit en fermant le livre qu’elle ne lisait pas vraiment.
— Tu as survécu à l’ouverture ? demanda son amie.
— J’envisage un délai de récupération d’environ douze ans.
— Je vais voir ce que je peux faire pour les rendez-vous de demain.
Abby rit.
Moira lui parla des retours reçus, puis lui demanda si elle voulait descendre regarder les salles avant l’arrivée des visiteurs.
— Oui. Dans une heure.
Un silence passa.
— Il est parti ? demanda son amie.
Abby regarda l’ascenseur.
— Oui.
— Ça va ?
Elle prit le temps de répondre.
— Il a fait ce que je lui ai demandé.
Moira ne commenta pas tout de suite. Abby l’entendit poser quelque chose sur son bureau.
— Je te garde du café en bas.
— Tu m’as déjà entendue réclamer qu’on arrête de m’en donner ?
— Jamais. C’est bien pour ça que je commence par cette proposition.
Après l’appel, Abby alla prendre une douche. Elle rangea le verre, refit le lit et s’arrêta devant la photographie de Lily.
— Tu aurais eu des choses à dire, toi, murmura-t-elle.
Elle posa le doigt sur le bord du cadre, puis redescendit.
En bas, les tableaux avaient l’air plus grands sans la foule. Elle parcourut les salles avec Moira, s’arrêta devant la femme debout et prit le temps de regarder la porte au fond.
Puis elle passa à la suivante.
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