Chez elle
MathewL’ascenseur s’ouvrit directement sur la lumière du loft.
Mathew laissa Abby sortir avant lui. Elle posa son sac sur une table, retira ses chaussures et resta pieds nus près de l’escalier avec un soupir qui lui fit mesurer la longueur de la soirée.
— Tu peux entrer, dit-elle. je ne vais pas te manger.
Il sourit et avança.
Il avait imaginé un appartement magnifique. Il trouvait un endroit où elle avait vécu assez pour ne pas arranger chaque objet en fonction de celui qui le regarderait.
La pièce réunissait le salon, une grande table, la cuisine et les chevalets près des vitres. Des piles de livres occupaient plusieurs surfaces, certaines trop proches des pots de peinture pour ne pas avoir reçu de traces. Un fauteuil gardait un plaid froissé sur un accoudoir. Un carnet ouvert était lesté par un objet en céramique qui avait peut-être été beau avant de servir de presse-papier.
L’escalier menait à une mezzanine. Il ne regarda pas davantage là-haut.
Abby passa derrière le comptoir.
— Tu veux quoi ?
— Du vin si tu as.
Elle prit deux verres. Il remarqua un torchon plié près de l’évier, des instructions griffonnées sur une feuille, une tasse ébréchée qu’il aurait reconnue si elle n’avait pas changé de couleur sous l’éclairage.
Il s’approcha.
— Celle-ci venait de chez Lily ?
Abby baissa les yeux vers la tasse.
— Oui.
— Elle y mettait les pinceaux qui ne tenaient plus debout.
Un petit sourire passa sur son visage.
— Ceux qu’elle prétendait pouvoir récupérer. Elle ne jetait rien.
— Tu l’avais appelée une résidence pour pinceaux retraités.
Abby rit doucement, puis se tut.
Il aurait voulu garder ce rire un peu plus longtemps. Il préféra prendre le verre qu’elle lui tendait.
Elle alla jusqu’aux vitres. Les rideaux étaient encore ouverts ; la ville formait un autre ensemble de pièces éclairées au-delà de la sienne.
— Personne ne peut voir ce qui se passe ici, précisa-t-elle lorsqu’il regarda les immeubles d’en face. Même avec la lumière.
Il revint à elle.
— Tu as pensé à tout.
— J’ai surtout des gens très compétents pour m’empêcher d’oublier le reste.
Elle posa son verre et le laissa regarder. Il reconnut ses goûts dans le bois choisi pour la table, dans un fauteuil trop profond pour qu’elle ne s’y replie pas avec un livre, dans la place dégagée pour reculer devant une toile. Même les petits désordres avaient une logique qu’il connaissait : ce qu’elle voulait voir, ce qu’elle voulait atteindre sans lever les yeux, ce qu’elle oubliait dès qu’elle travaillait.
Il ne se sentait pas devant une visite qu’il aurait méritée après tant de refus.
Il était chez elle.
Cette différence lui serra la gorge.
— Ton inspection se passe bien ? demanda Abby après un moment.
— Je cherche seulement où j’ai le droit de poser mon verre sans ruiner quelque chose.
Elle désigna la table basse.
— Là. Je t’accorde une marge d’erreur raisonnable.
Ils s’assirent. Elle ramena les jambes sous elle et ferma brièvement les yeux. Quand elle les rouvrit, il vit que la fatigue ne suffisait plus à expliquer son visage.
— C’était une belle soirée, dit-il.
— Oui.
Elle regarda la pièce presque vide de tableaux.
— Je suis contente de les avoir montrés.
Il attendit. Elle passa un doigt sur le bord de son verre, puis le reposa.
— C’est aujourd’hui, ajouta-t-elle.
— Quoi ?
— Ca fait dix ans qu'elle n'est plus là. Lily...
Mathew ne bougea pas.
Le 18 mai. Il avait noté la date de l’exposition sans la retrouver ailleurs que sur son carton d’invitation. Il se rappela maintenant un appel, sa voix à elle, les jours qui avaient suivi et auxquels il avait donné moins de place qu’à ses propres révisions.
Abby baissa les yeux.
— J’ai choisi ce jour parce que je voulais faire quelque chose. Pas attendre qu’il passe comme les autres années.
Il posa son verre.
Elle se passa une main sur le visage.
— Elle aurait aimé les voir. Elle aurait trouvé quelque chose à reprendre dans un coin, pour que je n’aie pas trop la grosse tête.
Il sourit sans essayer de faire rire davantage.
— Probablement.
Abby inspira, mais sa respiration s’arrêta un peu avant la fin.
— Je pensais que ce serait plus simple après le vernissage.
Mathew se rapprocha légèrement, puis attendit. Elle regarda sa main sur le canapé et posa la sienne à côté, sans la toucher.
— Tu veux que je parte ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête immédiatement. La rapidité du mouvement le toucha plus qu’une phrase.
— Non.
Il resta là.
Elle regarda l’escalier, puis lui. Pendant une seconde, il vit revenir la femme qui avait dû demander trop souvent des choses simples à quelqu’un d’occupé à décider ce qu’elles signifiaient.
— Je voudrais que tu dormes avec moi, dit-elle.
Il ne répondit pas assez vite. Elle reprit, un peu plus bas :
— Je ne veux pas être seule cette nuit.
Il sentit le désir, toujours là, et quelque chose de plus fort qui lui retira toute envie d’en faire une question.
— D’accord.
Elle le regarda encore un instant.
— Tu n’es pas obligé de…
— Je peux rester, Abby.
Elle acquiesça.
Ils montèrent. Elle lui montra la salle de bains, trouva une serviette et disparut quelques minutes pour retirer sa robe. Il attendit près de la fenêtre, sans ouvrir un tiroir ni chercher ce qu’elle avait rangé autour de son lit.
Sur le secrétaire se trouvait une petite photographie de Lily. Mathew reconnut son sourire avant de regarder ailleurs.
Abby revint avec un tee-shirt et les cheveux un peu humides près du visage. Elle avait retiré ses bijoux. Sans le maquillage de la soirée, elle paraissait plus fatiguée, moins occupée à tenir son regard devant celui des autres.
Elle se glissa sous le drap et lui laissa une place.
Il retira ses chaussures, se changea suffisamment pour ne pas dormir dans son costume et s’allongea près d’elle. La lampe resta allumée un moment.
Abby vint contre lui d’elle-même.
Il passa un bras dans son dos et la laissa choisir où poser sa tête. Elle se serra contre son épaule, les doigts refermés sur le tissu de son tee-shirt.
— Tu es bien ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête.
Il éteignit.
Dans l’obscurité, il l’entendit pleurer doucement. Il ne lui demanda pas si c’était à cause de Lily, des tableaux ou de ce qu’ils avaient fait de leur histoire. Elle avait demandé une présence. Il resta assez immobile pour qu’elle n’ait pas à la négocier.
Au bout d’un moment, sa respiration changea.
Il pensa au sac du dernier examen et à la soirée qu’elle avait voulu lui offrir pour pouvoir enfin se reposer. Il n’y avait aucune manière de lui rendre celle-là.
Il pouvait seulement ne pas manquer celle-ci.
Abby remua un peu, chercha son bras et le ramena plus près d’elle.
— Tu dors ? murmura-t-elle.
— Pas encore.
— D’accord.
Elle n’ajouta rien. Quelques minutes plus tard, elle dormait.
Mathew resta avec sa tête contre son épaule et le poids de sa main sur sa poitrine.
Il n’imagina pas le petit-déjeuner.
Il finit par s’endormir aussi.
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