Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 47 sur 51

Dix ans

Abby

À vingt-deux heures, elle avait répondu quatre fois à la même question sur le titre.

La cinquième, elle demanda au visiteur de regarder la toile avant de lui demander ce qu’il devait y voir. Il eut un rire un peu gêné, puis resta assez longtemps devant pour qu’elle cesse de regretter sa phrase.

La soirée était belle.

Elle le savait malgré la fatigue. Les gens ne se contentaient pas de traverser les salles pour être vus ; ils s’arrêtaient, revenaient, discutaient devant les œuvres. Moira lui avait signalé plusieurs demandes d’achat sans chercher à les traiter au milieu des invités. Une critique qu’Abby estimait lui avait parlé de la construction de la série avec une précision qui lui avait donné envie de la laisser continuer toute la nuit.

Elle avait aussi vu Mathew regarder.

Il était revenu trois fois devant la même toile.

Il ne cherchait pas sa place dans la pièce. Il ne se déplaçait pas pour se retrouver au bout de chaque conversation où elle entrait. Il avait parlé à plusieurs personnes, salué ceux qu’il connaissait et laissé les tableaux lui demander davantage de temps que prévu.

Elle aurait aimé ne pas l’avoir remarqué aussi précisément.

Nora la rejoignit près du salon privé pour lui demander si elle souhaitait encore répondre à un entretien court. Abby accepta une question sur la lumière et refusa celle qui essayait de ramener l’absence à une rupture particulière.

— Les tableaux sont là, répondit-elle. Ils n’ont pas besoin que je vous donne un nom pour que vous puissiez les regarder.

Nora déplaça ensuite la conversation sans lui demander de rendre sa réponse plus douce.

Vers vingt-trois heures, la salle se vida enfin un peu. Abby sentit le poids de ses chaussures au moment où elle cessa de marcher. Elle s’appuya au bord d’un meuble, ferma les yeux une seconde et les rouvrit avant que Moira ait le temps de venir vérifier.

Son amie était déjà là.

— Tu veux monter ?

— Pas encore.

Moira regarda autour d’elles. Les derniers invités terminaient leurs conversations. Le personnel débarrassait discrètement les verres loin des œuvres.

— Lily aurait été fière, dit-elle.

Abby baissa les yeux.

Elle avait tenu toute la journée sans ouvrir la petite boîte qu’elle avait sortie sur la mezzanine. Une photographie, une lettre ancienne de sa grand-mère, quelques objets qu’elle n’avait jamais su ranger avec les autres. Elle s’était préparée en leur tournant presque le dos pour ne pas commencer la soirée avec les yeux rougis.

Le 18 mai.

Dix ans depuis la mort de Lily.

Elle avait choisi la date parce qu’elle voulait lui donner autre chose que le souvenir d’une chambre vide et de paroles qu’elle n’avait pas eu le temps de dire. Elle voulait montrer ce qu’elle avait fait de la peinture que sa grand-mère lui avait mise entre les mains.

À présent, elle avait besoin de rentrer et n’avait aucune envie de trouver le loft silencieux.

— Oui, dit-elle enfin. Je crois qu’elle aurait trouvé que je travaillais trop quand même.

Moira sourit.

— Sur ce point, elle aurait eu des alliés.

Abby lui prit brièvement la main.

Les derniers invités furent raccompagnés. Mathew se trouvait dans la première salle, à quelques mètres de la femme assise. Il avait récupéré son manteau. Abby le vit remercier Moira et s’apprêter à partir.

— Mathew.

Il se retourna immédiatement.

Elle lui fit signe d’attendre.

Moira les regarda une seconde, puis alla parler à l’accueil. Elle ne leur fabriqua pas un tête-à-tête ; elle avait simplement encore du travail ailleurs.

Abby s’approcha du tableau.

— Tu as réussi à faire tout le tour ? demanda-t-elle.

— Plusieurs fois.

— Tu cherches toujours le défaut ?

— Non.

Il regarda la femme, puis elle.

— Je cherchais ce que je n’avais pas vu au premier passage.

Elle croisa les bras. Le tissu tira légèrement sous sa poitrine ; il baissa les yeux puis les remonta avec un effort qui lui rappela trop clairement leurs premières réunions.

— Certains réflexes sont très tenaces, observa-t-elle.

Il eut un petit sourire.

— Je pourrais prétendre que je regardais la couture.

— Tu as déjà assez abusé de ma patience avec tes versions créatives de la vérité.

Le sourire disparut un peu, sans qu’il se mette aussitôt à chercher une excuse.

— C'est vrai.

Elle regarda le tableau. Elle n’avait pas voulu lui faire mal avec cette phrase. Ou pas seulement. Elle avait encore besoin de savoir qu’il pouvait l’entendre sans lui réclamer un ton plus aimable.

— Qu’est-ce que tu as vu ? demanda-t-elle.

Il resta silencieux assez longtemps pour qu’elle pense qu’il ne répondrait pas.

— Quelqu’un qui aime, dit-il enfin. Et qui a de bonnes raisons d’être en colère.

Abby sentit sa gorge se serrer.

— C’est une lecture très personnelle.

— Oui.

Il ne la défendit pas comme une démonstration. Il ne lui demanda pas si l’homme attendu lui ressemblait. Elle aurait peut-être préféré se battre contre une phrase trop assurée. Il lui laissait quelque chose de moins facile : la liberté de ne pas répondre.

— Elle ne sait pas s’il reviendra, dit-elle après un moment.

Mathew regarda la main peinte.

— Peut-être qu'elle ne sait si elle aimerait qu'il revienne.

Abby détourna les yeux vers la salle presque vide.

Elle se rappela la lettre ouverte, les mots qu’il avait écrits à vingt et un ans. Neuf années à garder une enveloppe fermée, puis presque une autre année à retrouver cet homme sous des formes qu’elle avait aimées, détestées, regrettées.

Elle était fatiguée de tenir toutes ces choses séparées pour ne pas avoir à en dire une seule.

— Tu as un avion tôt ? demanda-t-elle.

— Non. En fin d’après-midi, demain.

Elle acquiesça. Il ne lui demanda pas pourquoi.

— Tu veux monter boire un verre ?

Mathew la regarda sans répondre immédiatement. Elle sentit son propre cœur se mettre à battre avec une colère presque comique contre la difficulté de prononcer une phrase ordinaire.

— Chez moi, précisa-t-elle. Loin des journalistes, avant que tu cherches un autre sens à la question.

— Avec plaisir, dit-il.

Il ne s’approcha pas pour l’embrasser.

Abby alla retrouver Moira et Declan près de l’accueil. Elle prit son téléphone, vérifia les derniers messages, puis le rangea sans répondre.

— Mathew monte avec moi, dit-elle à Declan.

Il regarda son visage avant d’acquiescer.

— D’accord. Je reste joignable.

Elle le savait. La simplicité avec laquelle il le lui rappela lui fit du bien.

Moira lui tendit le petit sac où elle avait laissé ses chaussures de rechange.

— J’ai fait mettre de quoi manger au réfrigérateur.

Abby eut envie de rire et de pleurer dans la même seconde.

— Vous êtes épuisants, tous les deux.

Son amie l’embrassa sur la joue.

— Nous aussi, on t’aime.

Abby la serra un instant, puis retourna vers l’ascenseur.

Mathew attendait sans être entré.

Elle appuya sur le bouton et le laissa monter avec elle.

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