Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 46 sur 51

Devant les tableaux

Mathew

Il arriva quelques minutes après l’ouverture.

Devant la galerie, des voitures déposaient encore les invités. Il reconnut un collectionneur de Chicago, une actrice qu’il avait croisée lors d’un dîner en Californie, deux conseillers auxquels il n’avait pas parlé depuis la fermeture des bureaux. Certains le saluèrent. L’un lui serra la main avec une politesse si exacte qu’il n’eut aucun mal à comprendre ce qui ne lui était pas rendu.

Il entra sans chercher à s’attarder devant les photographes.

La galerie était pleine d’une lumière plus douce que celle du projet Whitfield. Des voix, des verres, les pas qui ralentissaient en approchant de la première œuvre. On lui prit son manteau. Il refusa une coupe et attendit de pouvoir regarder la salle.

Abby parlait près de l’entrée.

Il la vit avant de reconnaître la femme à laquelle elle répondait. Une robe d’un vert très sombre laissait ses épaules et une partie de son dos découverts. Ses cheveux prenaient le cuivre lorsqu’elle tournait la tête. Elle souriait, mais il connaissait assez son visage pour remarquer l’effort léger au coin de sa bouche.

Elle le vit à son tour.

Le sourire s’immobilisa, puis revint autrement.

Mathew s’approcha après avoir laissé finir la conversation.

— Bonsoir, Abby.

— Bonsoir.

Ils ne se touchèrent pas. La distance entre eux lui parut immédiatement plus précise que toutes celles qu’il avait imaginées dans l’avion.

— Merci pour l’invitation, dit-il.

— Moira peut être têtue quand elle veut.

Il entendit ce qu’elle choisissait de lui donner.

— Je suis heureux de pouvoir voir les œuvres.

Elle regarda brièvement ses yeux, puis la première salle.

— Elles sont là pour ça.

Un invité vint la saluer. Mathew s’écarta avant de lui demander de lui accorder encore quelque chose.

Moira l’accueillit près du passage suivant. Elle lui serra la main et lui indiqua où commencer. Elle ne lui demanda pas de remercier Abby à sa place ni de comprendre pourquoi elle l’avait invité.

— Prends le temps de regarder, dit-elle simplement.

Il alla devant la première toile.

La femme était assise près d’une table. Une tasse devant elle, une autre à côté. Sa main touchait le bois avec une hésitation si légère qu’il fallut à Mathew reculer pour en sentir tout le poids.

Il connaissait ce geste.

Pas exactement une main qu’il aurait vue un jour. Plutôt la manière dont Abby s’arrêtait avant de reprendre son verre lorsqu’une phrase l’avait atteinte. Le corps restait là, prêt à paraître parfaitement à l’aise, mais les doigts avaient cessé de suivre.

Il regarda la seconde tasse.

Dans la pièce, rien n’était abandonné. Quelqu’un avait pensé à l’autre avant qu’il arrive.

Mathew resta devant assez longtemps pour qu’une femme près de lui demande discrètement à son compagnon de revenir plus tard. Il se déplaça pour leur laisser la place sans réussir à quitter l’image des yeux.

La deuxième toile montrait la figure debout qu’il avait vue sur l’invitation. En vrai, la robe n’était pas immobile. Le tissu semblait retenir le mouvement, une colère à laquelle le visage tourné ne donnait pas de mots.

La porte restait au fond.

Elle ne la regardait pas. Tout son corps savait néanmoins qu’elle était là.

Il passa dans la salle suivante.

Les œuvres ne répétaient pas la même scène. L’une était presque claire, une attente qui n’avait pas encore appris à faire mal. Dans une autre, un espace vide près d’une femme devenait plus présent qu’un personnage entier. Ailleurs, la lumière restait de l’autre côté d’une vitre, assez proche pour promettre quelque chose, trop loin pour qu’elle puisse s’en saisir.

Il se rappela Abby lui disant qu’elle avait besoin qu’il soit là.

Puis la chambre, des mois plus tôt. Sa voix avant le baiser : elle était là ce soir. Il avait entendu une limite, puis regardé le corps qui lui répondait pour prétendre que les mots n’étaient pas tout.

Devant les toiles, il comprit ce qu’elle avait réussi à garder ensemble et qu’il avait passé tant de temps à séparer. L’amour n’effaçait ni la colère ni la liberté. Une femme pouvait aimer quelqu’un sans lui remettre les clés de sa vie pour le rassurer.

Il revint devant la figure debout.

Elle l’attendait.

La certitude lui vint si violemment qu’il dut baisser les yeux. Il la reconnut dans ce refus de regarder la porte, dans la main qui ne savait pas s’ouvrir, dans la douceur qui persistait au milieu d’une couleur presque dure.

Il n’avait pas le droit de lui demander d’en faire un aveu.

Il pouvait seulement regarder ce qu’elle avait peint.

Julian le rejoignit près d’une petite toile.

— Tu as tout vu ?

Mathew secoua la tête.

— Je crois que je vais avoir besoin de recommencer.

Son ami regarda l’œuvre.

— Moi aussi.

Ils restèrent côte à côte. Pour une fois, Mathew n’éprouva pas le besoin de donner un avis qui occuperait toute la place. Julian finit par lui parler d’une technique qu’il avait remarquée, puis le laissa revenir seul devant la main posée près d’une table.

Une voix de femme s’éleva derrière lui.

— C’est un grand retour à New York pour vous, monsieur Carter ?

Il se retourna. Une journaliste tenait son téléphone sans le diriger ouvertement vers son visage. Il reconnut la question qui pouvait devenir un titre avant même qu’il réponde.

— Je suis venu voir l’exposition, dit-il.

Une personne de l’équipe de Nora s’approcha, rappela le cadre de la soirée et proposa de répondre aux questions sur les œuvres avec le dossier prévu. La journaliste sourit, accepta le déplacement et le laissa.

Mathew revint à la toile.

Quelques minutes plus tard, Abby apparut à côté de lui.

Il ne l’avait pas entendue approcher.

— Tu as l’air de chercher un défaut.

— Je n’en ai pas encore trouvé.

— Tu peux reconnaître que ça t’énerve un peu.

Il sourit. Elle aussi, brièvement, avec assez de retenue pour lui rappeler qu’il ne devait pas prendre cette seconde pour une permission générale.

— Elles sont extraordinaires, dit-il.

Elle regarda le tableau au lieu de lui répondre immédiatement.

— Merci.

Il voulait dire autre chose. Il sentit le nom qu’il aurait donné à ce qu’il venait de comprendre lui monter dans la gorge.

Il choisit une question sur le bord de la main, la couleur laissée visible sous une reprise.

Abby tourna le visage vers lui.

— Tu l’as vue ?

— Oui.

Elle resta silencieuse un moment.

— Je l’ai gardée parce que je n’arrivais pas à la remplacer sans perdre le geste.

Il hocha la tête. Derrière eux, des invités passaient sans savoir exactement ce qu’ils étaient en train de se dire.

Abby fut appelée de l’autre côté de la salle. Elle leva légèrement la main pour montrer qu’elle avait entendu, mais ne partit pas tout de suite.

Mathew la regarda. Son épaule nue était si proche qu’il lui aurait suffi d’un mouvement pour la toucher.

Il garda les mains près de lui.

— Va, dit-il. Ils t’attendent.

Elle releva les yeux, surprise peut-être par le fait qu’il ne cherchait pas à lui voler la minute suivante.

Puis elle rejoignit les autres.

Mathew resta devant la toile, avec le sentiment d’avoir reçu quelque chose qu’il ne pourrait pas emporter.

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