Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 45 sur 51

La liste

Abby

— Carter ?

Moira leva la tête de son écran.

Abby tenait la liste des confirmations, un doigt posé sur la ligne qu’elle venait de lire.

— Oui, répondit son amie.

— Mathew Carter ?

— Je n’en connais pas d’autre que nous aurions invité.

Abby posa les feuilles sur le bureau.

Moira ne détourna pas les yeux.

— Tu lui as écrit quand ?

— La semaine dernière. Avec la série d’invitations professionnelles envoyées à la côte Ouest.

— Tu as trouvé une manière très géographique de ne pas me le dire.

Son amie prit une inspiration.

— Il fait toujours partie du monde de l’art. Il aurait été difficile à expliquer qu’il ne soit pas au moins invité à une exposition de cette importance.

— À qui ? À moi ? Je crois que j’aurais compris assez vite.

Moira baissa les yeux une seconde, puis revint à elle.

— Tu as décidé de lui parler. Tu n’as pas demandé qu’il soit exclu de tout ce qui concerne la galerie.

— Je n’ai pas non plus demandé que tu l’ajoutes à ma soirée dans mon dos.

Le silence se fit entre elles.

Dans le couloir, quelqu’un frappa à la porte voisine. Abby attendit que les pas s’éloignent avant de reprendre.

— Tu aurais pu m’en parler.

— Oui, dit Moira.

Elle ne chercha pas à donner une autre raison à cette omission. Abby en fut presque plus désarmée que par une défense interminable.

— Et il a répondu ?

— Il vient.

Abby regarda la liste.

Elle avait passé des semaines à peindre des femmes qui essayaient de ne pas se retourner. À présent, son amie lui annonçait qu’il entrerait dans la salle où elles seraient toutes accrochées.

— Demande moi la prochaine fois.

Moira acquiesça.

— Et ne prends pas cet air soulagé. Je peux encore trouver de quoi te faire regretter ta créativité.

Son amie sourit un peu.

— J’en suis certaine.

Nora apprit la confirmation de Mathew dans l’après-midi. Elle ne demanda pas à Abby de lui donner un sens qu’elle n’avait pas encore choisi.

— Il sera accueilli comme les autres invités. Pas de photographie organisée à deux. Pas de demande de réaction à votre discours. Notre équipe a déjà précisé le cadre à la sienne.

Abby hocha la tête.

Les journalistes conviés recevraient les informations sur les œuvres, les horaires et les conditions de leur présence. Nora leur rappellerait expressément qu’aucune question indiscrète ni commentaire sur la vie privée d’Abby et Mathew n’aurait sa place dans cette réception. S’ils tentaient tout de même leur chance, l’équipe interviendrait. Elle ne promettait pas qu’un souhait écrit empêcherait chacun d’ouvrir la bouche.

— Je peux aussi répondre, observa Abby.

— Je n’en doute pas. Je préfère vous laisser parler de peinture.

Elle eut un petit sourire.

L’exposition prenait une place à laquelle Abby ne s’était pas préparée pendant qu’elle travaillait en chaussettes devant son chevalet. Des personnalités confirmaient leurs voyages depuis Los Angeles, Chicago, Washington. Des collectionneurs étrangers demandaient des visites. Les réservations d’hôtels, les demandes d’entretiens et les invitations à dîner commençaient à se croiser autour d’une soirée qu’on présentait déjà comme l’un des événements de l’année à New York.

Nora avait choisi de montrer peu d’images avant l’ouverture. Assez pour laisser voir la force de la série, pas assez pour que les œuvres soient déjà épuisées par leur reproduction. Le titre circulait. Les critiques demandaient à découvrir l’ensemble. Moira maintenait les mêmes conditions pour tous les acheteurs : aucune toile ne quitterait l’exposition avant la fin.

Dans les salles, Abby retrouvait un travail qu’elle reconnaissait mieux.

Elle changea trois fois la place de deux tableaux, fit reculer un banc et demanda qu’on baisse légèrement la lumière d’un angle. La femme près de la porte ne devait pas apparaître comme une silhouette qui attendait dans un décor. Il fallait pouvoir sentir l’espace qu’elle occupait et celui qu’elle refusait de regarder.

Moira suivit les déplacements sans discuter chaque décision.

— Là ? demanda-t-elle enfin.

Abby resta devant les deux œuvres.

— Oui.

Son amie nota la position sur le plan.

Ce soir-là, le loft lui parut étrangement grand sans les tableaux. Elle avait gardé une étude près des vitres et une toile inachevée, mais les endroits où elle avait vécu pendant des mois étaient vides.

Declan lui apporta un repas pendant qu’elle restait au milieu de la pièce.

— Tu cherches quelque chose ?

— Je me demande ce que je vais faire de tout cet espace.

Il posa le plateau sur la table.

— Tu peux commencer par manger dedans.

Elle rit et vint s’asseoir.

Ils avaient cessé de se relayer aussi étroitement depuis qu’elle dormait des nuits entières. Moira lui avait rendu une partie des réunions. Declan ne lui retirait plus un pinceau avant le dîner.

Il vérifia pourtant qu’elle prenait son verre avant de repartir.

— Tu sais que je te vois, dit-elle.

— C’est plutôt bon signe.

Elle leva les yeux au ciel et but quelques gorgées pour lui faire plaisir.

Plus tard, elle ressortit la liste des confirmations.

Mathew Carter.

Elle la replia, la rangea dans son dossier et alla regarder la robe qu’elle avait prévue pour la soirée.

Elle l’essaya une fois.

Puis une deuxième, avec d’autres chaussures.

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