Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 43 sur 51

La place laissée

Abby

Moira entra avec un sac de provisions et trouva toutes les toiles tournées vers le mur.

Elle s’arrêta près de l’ascenseur.

— Tu as décidé d’exposer les châssis ?

— Ne commence pas. Je pourrais trouver un acheteur.

Abby essuya ses mains sur un chiffon et le posa hors de portée des vêtements propres. Elle portait un jean trop large, les chaussettes dépareillées et une mèche qui refusait de tenir derrière son oreille.

Elle avait appelé Moira dix minutes plus tôt pour lui demander si elle pouvait monter seule.

Son amie déposa le sac dans la cuisine sans déballer.

— Tu veux que je regarde ?

Abby hocha la tête.

Elles avaient déjà examiné certaines œuvres séparément. Un début, une couleur, un format qu’il fallait pouvoir déplacer. Mais Moira n’avait pas vu l’ensemble depuis des semaines. Elle avait appris à ne pas retourner une toile qu’Abby avait mise à l’écart, même en venant lui apporter le dîner.

Abby prit la première et la posa sur le chevalet.

Une femme était assise près d’une table, le visage partiellement détourné. Rien ne disait si elle allait se lever. Sa main reposait sur le bois, près d’une seconde tasse qui n’avait pas été touchée.

Moira s’approcha, puis recula.

Abby attendit en tenant encore le chiffon.

— La lumière est juste, dit son amie à voix basse.

Elle ne parlait pas des vitres du loft.

Abby posa le chiffon. Elle aurait voulu quelque chose de plus facile à recevoir qu’une phrase si courte.

Moira regarda longtemps. À un endroit, la couleur disparaissait presque sous le clair ; ailleurs, le bord d’une main retenait tout ce qui aurait pu devenir trop doux. Elle inclina la tête et revint vers la table peinte.

— Montre-moi la suivante.

Abby la déplaça et prit la deuxième.

Cette fois, la femme était debout dans une pièce ouverte. On voyait son dos, une épaule, le mouvement d’une robe sombre. Une porte se trouvait au fond, mais son corps n’était pas dirigé vers elle. Elle avait l’air de refuser de l’attendre tout en sachant exactement où elle était.

Moira ne dit rien.

Le silence commença à coûter à Abby.

— Tu peux être désagréable, tu sais. Tu ne vas pas perdre ta place dans mon testament.

Son amie se tourna vers elle.

— Je regarde.

Abby acquiesça, moins sûre d’avoir envie d’une réponse.

Elles poursuivirent. Certaines œuvres étaient plus petites. Un visage près d’une vitre ; une chaise légèrement déplacée dans une pièce trop vaste ; deux silhouettes dont l’une n’existait que dans le reflet d’une autre surface. Une toile très sombre gardait au centre une lumière presque chaude, avec une femme dont la main se fermait au bord de sa jupe.

Ce n’était pas toujours la même attente. Parfois elle avait quelque chose de paisible. Parfois elle semblait une humiliation que la figure peinte refusait d’accepter. Une colère traversait les rouges les plus profonds, puis cédait dans une autre toile à une douceur dont Abby avait eu honte pendant plusieurs jours avant de décider de la garder.

Moira avait fini par laisser son manteau sur une chaise.

Abby posa la dernière œuvre au milieu des autres. Il n’y avait pas de personnage entier, seulement une main sur une table, la marque ronde d’une tasse et un espace clair vers lequel le regard revenait malgré lui.

Son amie s’assit.

— Quoi ? demanda Abby.

Moira leva les yeux. Ils brillaient légèrement.

— Elles sont magnifiques.

Abby baissa la tête vers une trace au sol.

— Tu les trouves terminées ?

— Oui.

— Toutes ?

Moira regarda de nouveau l’ensemble.

— C’est ce que tu as fait de plus beau.

Les mots lui firent un effet presque physique. Elle resta debout, incapable pendant quelques secondes de décider ce qu’elle pouvait faire de ses mains.

— Tu as le droit de le répéter, finit-elle par dire.

Son amie sourit, puis revint des yeux à la deuxième toile.

— Elle attend quelqu’un.

Abby ne demanda pas de qui elle parlait.

— Pas toujours, répondit-elle.

— Elle essaie de ne pas le faire. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Abby croisa les bras.

— Tu veux me vendre ma propre collection ?

Moira secoua la tête. Elle regardait les femmes, les espaces, ce qui restait près d’elles sans jamais être occupé complètement.

— Elle est en colère, dit-elle. Elle est triste aussi. Mais elle aime cet homme.

Abby sentit la phrase atteindre un endroit qu’elle avait réussi à laisser tranquille tant que personne ne prononçait les mots.

Elle alla jusqu’à la cuisine, prit un verre et le remplit trop lentement.

Moira ne la suivit pas.

— Je ne sais pas ce qu’elle attend de lui, ajouta son amie après un moment.

Abby but une gorgée.

— Moi non plus.

Elles restèrent silencieuses. Puis Moira se leva et retourna devant la première toile comme si la réponse n’exigeait pas une décision immédiate.

Abby la rejoignit.

— Je voudrais les montrer ensemble, dit-elle.

— Oui.

— Sans en disperser la moitié avant que les gens puissent les voir.

— Nous fixerons les conditions.

Moira avait retrouvé ce calme précis qui rendait les choses possibles. Abby sentit ses épaules se détendre.

Elles parlèrent de la première salle, des formats, des distances. Pour une fois, son amie laissa les dossiers en bas et prit des notes dans le carnet qu’Abby lui tendit. Le déjeuner les attendit jusqu’à ce que Moira le remarque.

— Nous mangeons, maintenant.

— Encore cinq minutes.

— Tu l’as déjà dit il y a vingt minutes.

Abby protesta, puis vint s’asseoir.

Pendant le repas, Moira lui demanda si elle avait une date en tête.

Abby regarda les tableaux.

— Le 18 mai.

Son amie posa sa fourchette.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Moira ne demanda pas pourquoi. Elle nota la date, la regarda encore une seconde et reprit son assiette.

Elles choisirent le titre plusieurs jours plus tard. Abby avait écarté les propositions trop explicites, les mots qui auraient donné au visiteur une réponse avant même qu’il voie une toile.

« La place laissée. »

Moira le lut à voix haute.

Abby regarda la première femme, la main près de la tasse.

— Garde celui-là.

Le soir, Declan trouva les toiles disposées au milieu du loft et la table encombrée de plans.

Il s’arrêta devant l’une d’elles sans parler, puis revint vers la cuisine.

— Tu peux enfin dormir cette nuit ?

Abby leva les yeux.

— Tu veux dire que je n’ai plus d’excuse valable ?

— C’est à peu près ça.

Elle sourit, regarda de nouveau ce qu’elle avait peint et le laissa poser son dîner devant elle.

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