Depuis Paris
Abby— Pose ça, dit Declan.
Abby ne tourna pas la tête.
— J’ai presque fini.
Il attendit. Le pinceau se déplaça encore de quelques centimètres avant de s’immobiliser. Elle recula, fronça les sourcils et porta la main vers la palette.
Declan lui présenta une assiette à la place.
— Maintenant.
Elle regarda enfin ce qu’il tenait.
— Tu es très autoritaire pour un homme qui ne sait pas où je vais mettre ce bleu.
— Sur la toile, après le déjeuner.
Elle grogna, posa le pinceau sur le bord prévu à cet effet et le suivit jusqu’à la table.
Il poussa son carnet pour faire une place, mit un verre d’eau près de son assiette et récupéra le café qu’elle avait oublié depuis assez longtemps pour qu’une pellicule se forme à la surface.
— Je le buvais.
— Depuis neuf heures.
— Tu surveilles mes tasses ?
Il ne répondit pas. Elle prit sa fourchette avec un soupir qui ne l’impressionna pas.
Les carnets de Paris occupaient la moitié de la table depuis son retour. Elle y avait passé les trois semaines prévues, vu l’équipe, travaillé, rapporté des études et une façon de regarder les espaces qu’elle ne voulait surtout pas perdre. La valise avait été vidée par endroits. Un pull attendait encore sur le dossier d’une chaise, près d’une paire de chaussures qu’elle n’avait plus remise.
Elle avait peint le soir de son arrivée. Puis le lendemain matin. Au bout de quatre jours, elle avait appelé Moira pour lui demander de prendre toute la gestion courante, y compris ce qu’elle prétendait habituellement vouloir vérifier elle-même.
— Tu me remontes seulement ce qui ne peut pas attendre, avait-elle dit.
— Tu vas encore m’accuser de prendre des décisions sans toi ?
— Certainement. Ce serait dommage de perdre nos bonnes habitudes.
Moira avait ri, puis retiré les rendez-vous de la semaine. Ceux qui demandaient un avis artistique avaient été regroupés sur un créneau qu’Abby respectait en protestant. Le reste se réglait sans elle.
Dans le loft, les journées avaient changé de forme.
Elle remarquait parfois qu’un repas avait été remplacé par un autre, qu’une bouteille d’eau était pleine alors qu’elle l’avait laissée vide, qu’on avait lavé le tee-shirt posé sur la mezzanine. Elle se rappelait vaguement une porte d’ascenseur, la voix de Moira, Declan près de l’évier.
Ils ne lui demandaient plus à chaque passage si elle voulait quelque chose. Ils savaient ce qu’elle oubliait.
Après le déjeuner, Declan attendit qu’elle ait mangé assez avant de lui laisser reprendre son pinceau. Il n’insista pas pour qu’elle termine ce qui restait lorsqu’elle leva les yeux vers la toile avec cet air qu’ils connaissaient.
Elle se leva presque aussitôt.
Il débarrassa derrière elle.
Une heure plus tard, il était parti. Abby ne s’en aperçut que lorsque Moira lui demanda depuis combien de temps elle portait les mêmes chaussettes.
— Elles ont une valeur sentimentale, répondit-elle.
— Elles vont surtout prendre une douche avec toi si tu continues à gagner du temps.
Abby posa une touche, recula et releva enfin les yeux vers son amie.
— Tu viens de dire quelque chose ?
Moira désigna l’escalier.
— Douche. Puis tu regardes les photographies de Samuel. Après, je te laisse tranquille jusqu’au dîner.
— Je suis propre.
— Tu as de la peinture derrière l’oreille.
Elle y porta la main, découvrit une trace sur ses doigts et soupira.
— Ce n’est pas sale. C’est de la couleur.
Moira attendit.
Abby finit par monter, en grommelant suffisamment fort pour que son amie l’entende. Sous l’eau, elle trouva d’autres traces sur ses poignets, son coude et une partie de sa jambe dont elle ne comprit pas immédiatement le trajet.
Lorsqu’elle redescendit, les photographies étaient étalées près d’une tasse propre. Moira avait posé un pull à côté.
— Tu as froid quand tu t’arrêtes, dit-elle sans lever les yeux de son ordinateur.
Abby passa le vêtement et s’assit.
Elles travaillèrent quarante minutes. Abby examina les dessins, posa deux questions, appela Samuel et revint à sa toile avant que Moira ait fermé le dossier.
Son amie la laissa faire.
Cette fois, elle n’était pas assise à attendre que le jour passe. Elle bougeait, se disputait avec une couleur, riait parfois toute seule lorsqu’un rapprochement devenait évident. Le soir, il fallait l’arracher au chevalet. La nuit, elle trouvait encore le moyen de noter quelque chose au bord du lit avant d’éteindre.
Un mercredi, elle descendit trois marches avec un carnet à la main, persuadée de pouvoir travailler seulement quelques minutes pendant que tout le monde la croyait couchée.
Declan se trouvait près de la cuisine.
Elle s’arrêta.
— Tu habites ici, maintenant ?
— Non. Tu as oublié ton téléphone près du chevalet. Moira m’a demandé de te le monter en passant.
Il regarda le carnet.
— Tu as oublié autre chose ?
Elle leva les yeux au plafond.
— J’ai eu une idée.
Il alla chercher le crayon posé près de la table et le lui tendit.
— Note-la. Là-haut.
Elle le prit avec une mauvaise grâce qu’il connaissait depuis longtemps, remonta et lui souhaita bonne nuit sans se retourner.
Il attendit qu’elle soit arrivée sur la mezzanine avant d’éteindre les lampes de l’atelier.
Au matin, elle retrouva une feuille sur la palette : « Petit-déjeuner dans le réfrigérateur. À manger, pas à regarder. »
Elle sourit, l’emporta jusqu’à la cuisine et ouvrit le réfrigérateur.
Puis elle tira la première toile terminée hors de la rangée et la tourna vers la lumière.
La femme qu’elle avait peinte ne regardait pas la porte.
Pas encore.
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