La Californie
MathewNathan avait gardé le même stylo.
Mathew le reconnut lorsqu’il le posa sur la table, près des documents de la matinée. Ils l’avaient cherché un jour entier dans les nouveaux bureaux de New York avant de le retrouver coincé sous le pied d’un fauteuil. À présent, il se trouvait en Californie, sur une table qu’aucun d’eux n’avait eu besoin de faire livrer.
— Tu as reçu la dernière confirmation ? demanda Nathan.
— Oui. Nous pouvons avancer.
Son collaborateur acquiesça et ouvrit le dossier suivant.
Le travail avait repris depuis plusieurs semaines. Pas exactement comme avant. Certaines conversations s’arrêtaient lorsqu’il entrait ; des clients lui demandaient de confirmer personnellement les conditions de confidentialité ; l’équipe de Daniel restait présente pour les prises de parole qui pouvaient encore ramener l’affaire.
Il avait appris à reconnaître les appels qu’il pouvait prendre sans réfléchir et ceux pour lesquels réfléchir ne suffisait pas.
Ce matin-là, il savait quoi faire. Deux tableaux, une collection à examiner, un propriétaire qui hésitait à se séparer de ce qu’il avait hérité. Il avait préparé des propositions, vérifié les montants et demandé à Nathan de l’accompagner pour la première visite.
L’entretien dura plus longtemps que prévu. Le propriétaire parlait beaucoup de sa femme morte, moins des œuvres. Mathew attendit qu’il ait terminé avant de revenir à la sélection.
Dans la voiture, Nathan lui demanda s’il voulait déjeuner avant le rendez-vous suivant.
— Oui. Choisis un endroit où l’on ne nous connaît pas.
— Ça devient une exigence compliquée dans cette ville.
Mathew sourit. Nathan aussi, brièvement. Ce fut assez pour rendre le trajet moins pénible.
Au restaurant, ils parlèrent du travail, puis d’une maison que Nathan envisageait de louer. Il avait besoin d’un bureau, sa compagne refusait qu’un second ordinateur s’installe dans le salon. Mathew lui conseilla une pièce avec une porte et comprit une seconde trop tard ce que le mot lui rappelait.
Il prit de l’eau.
Nathan poursuivit sans lui demander à quoi il pensait.
L’après-midi, Daniel lui fit parvenir le calendrier des engagements en cours avec l’association. Une réunion devait être maintenue ; une autre ne nécessitait plus sa présence. Le financement prévu avait été versé, les équipes internes poursuivaient le travail annoncé. L’agence proposait une publication courte sur un programme collectif, sans photographie de Mathew.
Il valida les informations qui le concernaient et referma le document.
Il n’avait aucune nouvelle d’Abby.
Il savait seulement ce qu’elle rendait public et ce qui passait encore, de loin en loin, par les dossiers professionnels achevés. La galerie préparait sa programmation. Moira avait confirmé le dernier transport. Le secrétariat accusait réception des éléments utiles, pas davantage.
Il avait cessé de demander si les messages étaient lus.
Le soir, il retrouva son appartement avec le soulagement de n’avoir plus rien à décider jusqu’au lendemain. La toile était accrochée sur le mur du salon depuis trois jours. Il avait d’abord voulu la mettre dans son bureau, puis demandé qu’on l’apporte chez lui.
La fenêtre peinte, la chaise, le tissu jaune.
Sous cette lumière, le jaune paraissait plus chaud qu’à New York. Il s’approcha et retrouva une petite reprise près du bord. Abby avait parlé de serviettes de bain en lui racontant la difficulté à rendre le tissu. Il pouvait entendre son rire avant même de se rappeler sa voix.
Son téléphone se trouvait sur la table.
Il le prit, ouvrit l’appareil photo et cadra la toile. Elle aurait peut-être aimé savoir qu’elle était arrivée intacte. C’était une information simple, sans demande cachée. Il pourrait envoyer cela au secrétariat en précisant qu’il n’attendait pas de réponse.
Il regarda l’image.
Elle n’avait pas demandé à suivre le déménagement de son tableau. Il cherchait seulement une autre manière de frapper à sa porte.
Il effaça la photographie et posa le téléphone.
Quelques jours plus tard, Charlotte l’appela pour un document dont elle avait besoin. Il le retrouva dans les archives, lui proposa de le transmettre et l’entendit hésiter avant de raccrocher.
— Tu es vraiment revenu ?
— Oui.
— Pour rester ?
Il regarda la baie vitrée devant lui.
— Pour travailler ici, en tout cas.
Elle ne dit pas qu’elle avait vu les articles. Ils n’avaient pas besoin de cette précaution-là.
— On peut prendre un café, si tu veux, proposa-t-elle.
Il accepta avant d’avoir décidé ce qu’il pourrait lui raconter.
Le rendez-vous eut lieu le samedi. Charlotte arriva avec quelques minutes de retard, s’excusa sans se justifier et posa son sac sur la chaise à côté d’elle. Elle avait changé de coiffure. Il s’en aperçut avec la gêne de ne pas savoir depuis quand.
Ils parlèrent d’abord de son travail à elle. Il écouta jusqu’au bout, posa une question et la vit sourire.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien. Tu m’as laissé terminer.
Il baissa les yeux vers son café.
Elle ne chercha pas à le mettre davantage mal à l’aise.
Au bout d’un moment, elle lui demanda s’il revoyait Abby.
— Non.
— Tu voudrais ?
Il eut un petit rire.
— Tu poses des questions auxquelles tu connais la réponse.
— Je voulais voir si tu allais me répondre.
Il regarda Charlotte. Elle avait partagé six ans de sa vie, une maison, des dîners où il croyait s’être montré présent parce qu’il avait posé son téléphone à côté de son assiette.
— Oui, dit-il enfin. Je voudrais.
Elle acquiesça. Elle ne parut ni surprise ni satisfaite.
— Alors il va peut-être falloir apprendre à faire mieux que ce que j'ai pu lire.
Il resta silencieux.
La phrase n’était pas prononcée comme une leçon. Charlotte remua simplement son café, goûta et lui demanda ensuite ce qu’il comptait faire de son week-end.
Il n’avait rien prévu.
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