Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 39 sur 51

Ce qu’elle choisit de lire

Abby

La correction du premier magazine parut un jeudi. Nora l’avait fait transmettre à Moira avec le point des démarches en cours.

Elle n’avait ni la même place ni la même photographie que l’article initial. Il fallut à Abby quelques secondes pour trouver l’encadré que Moira lui avait indiqué. Les affirmations sur sa carrière étaient retirées ; le texte reconnaissait que les éléments publiés avaient été fournis dans le contexte d’un conflit personnel et ne permettaient pas de présenter une trahison amoureuse comme un fait.

Elle lut jusqu’au bout.

— D’accord, dit-elle.

Moira attendait près du bureau.

— Tu veux voir les autres réponses ?

— Pas tout de suite.

Son amie referma le dossier, puis resta près du bureau.

— Carter ferme son antenne new-yorkaise. Nathan a confirmé le transfert des derniers dossiers en Californie.

Abby leva les yeux.

— Il repart ?

— C’est prévu. Nous avons les nouveaux contacts pour les transports qui restent à régler.

Elle regarda le catalogue ouvert devant elle. Elle se rappela les bureaux qu’il venait d’installer, le projet Whitfield, son assurance lorsqu’il avait parlé de développer la côte Est.

— D’accord, dit-elle.

Moira ne lui demanda pas ce qu’elle en pensait. Abby en éprouva du soulagement.

Elle n’avait pas voulu fermer son entreprise. Elle avait voulu dire ce qu’il avait fait. Elle ne pouvait pas rendre ces faits moins vrais pour que leurs conséquences lui soient plus faciles à supporter.

Certaines photographies avaient disparu des publications qui les avaient reprises. D’autres restaient accessibles ailleurs. Abby avait cessé de vérifier chaque soir si une nouvelle copie existait. Les personnes qui s’occupaient des démarches lui feraient un point lorsqu’une décision serait nécessaire.

Elle avait du travail auquel elle voulait donner de nouveau une place entière.

Dans l’après-midi, elle descendit voir Samuel. Il avait apporté une toile encore trop humide pour être déplacée correctement et se mit à s’excuser dès qu’elle vit le bord marqué.

— C’est ton habitude, de risquer la peinture fraîche dans le métro ?

— Je voulais que tu voies la couleur.

Elle le regarda, puis se pencha devant l’œuvre.

— Tu avais raison. Mais la prochaine fois, je viendrai.

Ils restèrent longtemps à parler du tableau. Il y avait des choses à reprendre, une autre qu’elle lui demanda surtout de ne pas corriger parce qu’elle lui déplaisait trop vite. Il finit par sourire avec ce mélange d’agacement et de plaisir qu’elle aimait chez les artistes lorsqu’ils sentaient qu’on regardait vraiment.

À dix-huit heures, elle retrouva Moira avec un catalogue ouvert sur la table.

— J’ai envie de retourner à Paris, dit Abby.

Son amie leva les yeux.

— Pour combien de temps ?

— Trois semaines, peut-être. J’aimerais travailler là-bas. Voir l’équipe, puis garder quelques jours où tu n’auras pas le droit de me mettre huit rendez-vous.

— Sept ?

— Moira.

Son amie sourit et prit son agenda.

Elles examinèrent les dates. Abby ne cherchait pas la première possibilité de départ. Elle choisit une période où elle pourrait finir une série avant de partir et revenir avec autre chose qu’une valise de dossiers.

Elle voulait voir les salles, marcher, peindre ailleurs. Elle n’avait pas à justifier ce désir par l’homme qu’elle ne verrait pas pendant ce temps.

Le soir, elle monta au loft et prépara un dîner simple. Declan lui avait demandé si elle comptait enfin essayer les courses qu’il avait fait déposer à sa demande ; elle lui envoya une photographie des légumes avant même de commencer.

« Ne te précipite pas pour me féliciter. Ils ne sont pas encore cuits. »

Il répondit qu’il resterait prudent.

Elle rit, posa le téléphone et mangea en regardant un livre de photographies qu’elle n’avait pas ouvert depuis longtemps.

Après le repas, elle monta chercher une enveloppe dans le secrétaire.

Elle resta debout devant le tiroir ouvert.

La lettre de Mathew se trouvait sous le carnet, avec ce coin de papier devenu familier à force de ne jamais le regarder entièrement. Elle l’avait rangée là en arrivant dans le loft. Avant, elle avait occupé un autre tiroir, puis le fond d’une boîte pendant un déménagement.

Neuf ans à déplacer quelque chose qu’elle n’avait pas choisi de lire.

Abby écarta le carnet et prit l’enveloppe.

Le papier était plus souple qu’elle ne l’imaginait. Son prénom s’inclinait légèrement vers la droite. Elle reconnaissait la petite hésitation sur la dernière lettre, celle qu’il faisait lorsqu’il écrivait trop vite et revenait terminer le mot.

Elle alla s’asseoir au bord du lit.

Elle aurait pu appeler Moira, lui demander de rester au téléphone. Elle n’en avait pas besoin ce soir-là.

Elle ouvrit l’enveloppe avec précaution, puis déplia les feuilles.

« Abby,

Je recommence cette lettre depuis deux jours. Chaque fois que j’essaie de t’expliquer, j’ai l’impression de chercher une phrase qui rendrait ce que j’ai fait moins laid. Je n’en trouve pas.

Je t’ai trompée. Je savais que tu étais seule et que tu avais besoin de moi. Je me suis raconté qu’on ne se voyait plus, que tu n’avais plus de place pour moi, alors que tu essayais simplement de finir tes examens après la mort de Lily. Je voulais que tu viennes vers moi sans avoir à faire l’effort d’être là pour toi.

Je ne sais pas quoi te dire de Charlotte qui ne sonne pas comme une excuse. Elle était là, on me répétait que tout serait plus simple, je me suis laissé flatter. Personne ne m’a obligé à faire ce que tu as vu.

Je suis resté devant ta porte. Moira m’a demandé de partir. Je voudrais te dire que j’ai compris tout de suite qu’elle avait raison, mais j’étais surtout en colère de ne pas pouvoir te parler. J’ai encore du mal à accepter que tu puisses décider de ne plus m’écouter. C’est peut-être la première chose que je devrais apprendre.

J’ai vu le sac que tu avais apporté. Je n’arrête pas d’y penser. Tu avais prévu quelque chose pour nous pendant que je faisais ça.

Je t’aime. Je sais que ces mots arrivent au pire endroit. Je les écris quand même parce que je ne sais pas comment terminer cette lettre en faisant semblant de ne plus les avoir.

Je voudrais que tu reviennes. Je voudrais que tu me pardonnes. Je sais que je veux encore beaucoup de choses alors que je ne t’ai rien donné de ce dont tu avais besoin.

Je ne sais pas si tu liras ceci. Si tu le fais un jour, j’aimerais que tu saches au moins que je ne crois pas que c’est ta faute.

Mathew. »

Abby resta avec les feuilles sur les genoux.

Elle avait attendu longtemps une phrase qu’elle découvrait avoir gardée près d’elle sans l’entendre. Ce n’était pas sa faute.

Elle l’avait su. Elle l’avait répété à Moira, puis à elle-même les jours où elle aurait voulu être une femme qui n’avait besoin de personne. Le lire de sa main lui fit pourtant monter les larmes aux yeux.

Elle ne les retint pas.

Il avait vingt et un ans lorsqu’il avait écrit ces mots. Il savait déjà certaines choses qu’il lui faudrait répéter neuf ans plus tard. Il en ignorait d’autres. Elle ne pouvait plus lui rendre la place de l’homme qu’elle avait attendu au dernier examen.

Elle passa un doigt sur la pliure centrale.

Lily lui aurait peut-être demandé si elle voulait garder cette lettre. Pas si elle devait lui pardonner, pas si elle allait enfin cesser d’être têtue. Seulement ce qu’elle voulait en faire, maintenant qu’elle savait.

Abby prit une inspiration qui se termina un peu de travers.

Elle relut le début, puis la dernière phrase. Elle ne chercha pas son téléphone.

Au bout d’un moment, elle se leva et remit les feuilles dans l’enveloppe ouverte. Elle la reposa dans le tiroir sans la cacher sous le carnet.

En bas, les lampes éclairaient doucement la pièce. La ville continuait derrière les vitres ; elle apercevait des fenêtres allumées, des voitures, un homme qui tirait un rideau au dernier étage de l’immeuble d’en face.

Elle descendit pieds nus, rinça son assiette et posa le livre près du canapé.

Sur son téléphone, Moira avait envoyé deux propositions de dates pour Paris.

Abby choisit la seconde.

Puis elle ouvrit son carnet et nota la première chose qu’elle voulait aller voir.

Envie de lire la suite sans réseau ?

Installer l'appli