Ce qu’il ne peut plus demander
MathewMathew resta debout jusqu’à ce que la porte soit refermée.
Sur la table, Abby avait laissé une petite partie de son dessert. Le bord de la cuillère portait une trace claire. Son verre d’eau était presque vide.
Il avait passé les premières minutes à regarder son épaule, sa bouche, cette jambe qu’elle ne cherchait pas à dissimuler lorsqu’elle changeait de position. Elle avait su ce qu’elle lui faisait. Il avait voulu se convaincre qu’une femme indifférente ne prendrait pas cette peine.
Puis elle lui avait raconté le dernier examen.
Il s’assit.
Elle avait repris le sac.
Le détail ne le quittait pas. Il se souvenait de la bouteille contre la porte lorsqu’elle était partie. Il avait pensé au bruit, à la possibilité de la rejoindre dans l’escalier, puis à tous les appels auxquels elle n’avait pas répondu.
Il n’avait pas imaginé ce qu’elle avait fait du dîner en rentrant chez elle.
Une personne du restaurant frappa pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose. Il répondit non. On l’informa que sa sortie serait possible dans quelques minutes, lorsque la voiture d’Abby aurait quitté le secteur.
Même son départ devait attendre qu’elle puisse avoir la paix.
Il regarda son téléphone. Aucun message ne l’invitait à reprendre une conversation après ce qu’ils venaient de se dire.
Daniel avait demandé qu’il appelle en sortant. Il attendit d’être dans la voiture.
— Aucun incident ? demanda le conseiller.
— Non.
— Pas de personne repérée avec un appareil à l’entrée ?
— Pas à ma connaissance.
L’équipe avait fait les mêmes vérifications de son côté. Daniel lui demanda si quelque chose avait été convenu concernant une prise de parole.
— Rien. Elle ne veut pas que cette soirée soit présentée comme un rapprochement.
— C’est aussi ce que nous avions prévu.
Mathew regarda la vitre noire devant lui.
— Je ne vous parle pas seulement de ce qui était prévu. Ne laissez personne suggérer qu’elle m’a pardonné parce qu’elle est venue.
Daniel resta silencieux une seconde.
— Très bien.
Il ne lui demanda pas de raconter le repas. Mathew ne proposa rien.
Chez lui, il posa sa veste sur une chaise. L’appartement portait encore les traces d’une vie qu’il avait préparée pour deux sans que l’autre personne lui ait demandé de le faire. Un paquet de café qu’elle avait choisi, le lait acheté pour ses retours, un livre qu’il avait pensé lui montrer.
Il s’arrêta devant la petite toile.
Sa lettre existait encore, quelque part dans le logement où il n’avait jamais été invité. Abby l’avait gardée fermée pendant neuf ans. Il essaya de se rappeler les mots qu’il y avait écrits, puis renonça lorsqu’il sentit qu’il cherchait déjà à savoir lesquels auraient pu changer quelque chose si elle les avait lus plus tôt.
Le lendemain, l’agence fit son point avec l’équipe juridique et Nathan. Les démarches sur les publications continuaient. Les demandes de correction et les réponses à la presse passaient par les personnes mandatées. Mathew validait les éléments factuels qu’on lui soumettait.
Une nouvelle prise de parole longue fut écartée. Les engagements pris auprès de l’association devaient être tenus, même si les retours d’image restaient mauvais. L’agence poursuivait son travail. Personne n’annonça que la situation était réparée.
Nathan présenta ensuite le dernier état des opérations new-yorkaises.
La liste des nouveaux mandats était toujours vide.
— Nous pouvons terminer ce qui est signé depuis Los Angeles, dit-il. Deux personnes acceptent le transfert. Pour les autres, il faudra prévoir les départs et les indemnités. Le bail ne disparaîtra pas parce que nous rendons les clés, mais nous avons une possibilité de reprise des locaux.
Mathew regarda les documents.
Les photographies de la collecte n’avaient fait revenir aucun des clients qui avaient refusé de lui confier leurs informations privées. Les réponses préparées par Daniel évitaient de créer de nouvelles fautes ; elles ne remplaçaient pas les recommandations perdues.
— Et si nous attendons encore un trimestre ? demanda-t-il.
— Nous aurons payé un trimestre de plus. Nous n’avons rien de solide à promettre à l’équipe.
Nathan semblait fatigué. Mathew pensa aux cartons de leur première semaine, aux sièges qui avaient mis si longtemps à arriver, aux personnes qui s’étaient libérées pour le rencontrer parce qu’Abby travaillait avec lui.
— On ferme, dit-il.
Il entendit le mot avant de regarder son collaborateur.
— Je veux que les dossiers engagés soient menés au bout. Prépare les transferts. Et les propositions pour les employés. Je parlerai à chacun.
Nathan acquiesça.
— Et toi ?
Mathew regarda au-delà de la vitre.
— Je retourne en Californie.
L’annonce extérieure fut préparée avec l’agence. Elle ne raconta pas une nouvelle stratégie brillante. L’entreprise achevait les opérations en cours, transférait les activités résiduelles et renonçait à son implantation new-yorkaise. Les clients seraient prévenus avant que les équipes aient à répondre à des questions dont elles ne connaissaient pas la réponse.
Les conversations avec les salariés furent plus difficiles. Des questions sur les postes, les dates, les frais de déménagement. Une personne refusa de repartir ; sa vie était à New York. Une autre voulait savoir si elle devait chercher ailleurs immédiatement.
Mathew répondit sans invoquer ce qu’il avait espéré en venant ici. Ils n’avaient pas à payer en patience l’échec de son projet.
Les semaines suivantes servirent à transférer les archives, organiser les derniers transports et vider les bureaux. La société continuait sur la côte Ouest. New York était abandonné.
Un soir, Julian accepta de dîner avec lui avant son départ.
— Tu as pu lui parler ? demanda-t-il après un moment.
Mathew posa sa fourchette.
— Elle m’a parlé, surtout.
Il aurait pu raconter le deuil, le dîner acheté après l’examen, la lettre toujours fermée. Il garda ces choses pour lui.
— Elle veut te revoir ?
— Non.
Le mot resta sans délai ajouté. Il ne parla ni de la fermeture ni de son départ comme de raisons qui auraient dû la faire changer d’avis.
Le dernier jour dans les bureaux, il traversa la salle de réunion après le départ des autres. Les fauteuils étaient alignés autour de la table. Un rectangle plus clair marquait l’endroit où une photographie de l’exposition avait été décrochée.
Il éteignit et déposa son badge avec les clés à remettre.
Dans son appartement, la toile d’Abby fut emballée séparément. Il vérifia les documents du transport et regarda le tissu jaune disparaître sous la protection.
Son téléphone était dans sa poche. Il ne le sortit pas pour lui annoncer qu’il partait.
Le vol pour Los Angeles quitta New York le matin suivant.
À l’arrivée, une voiture de l’entreprise l’attendait. Il passa au bureau avant de rentrer. Des dossiers devaient être traités, des personnes avaient besoin d’une décision. Personne ne lui demanda de raconter comment il avait échoué sur la côte Est.
Le soir, seul dans son appartement californien, il ouvrit sa valise et retrouva la chemise qu’Abby avait tachée de peinture.
Il la replia.
Il eut envie de lui écrire quelque chose de petit. Une remarque sur le voyage, la lumière, le fait qu’il avait encore cherché le mauvais interrupteur en entrant.
Il rangea la chemise et laissa son téléphone sur la table.
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