Le dernier examen
AbbyMathew ne s’assit pas immédiatement.
Abby le laissa regarder. Elle avait choisi cette robe après en avoir écarté une autre, plus sage, qui aurait donné à la soirée une gravité dont elle n’avait aucune envie de lui faire cadeau. L’épaule était nue, la taille ajustée, la fente suffisamment discrète debout pour que le mouvement de s’asseoir change quelque chose.
Il venait de le remarquer.
— Tu as besoin qu’on te fasse assoeir ? demanda-t-elle.
Il leva enfin les yeux vers son visage et prit place.
— Bonsoir.
— Mathew.
La porte se referma derrière lui. Il tourna légèrement la tête.
— Il reste là ?
— Declan veille à ma sécurité.
Mathew senti l'irritation commencée à faire son chemin dans son esprit.
— Tu crois vraiment que…
— Avec toi, je préfères m'attendre au pire maintenant. Et cesse tout de suite ce regard noir sinon je pars.
Il posa les mains sur la table et tenta de calmer sa colère.
— Je vais rester.
— Parfait. Il aurait été dommage de gâcher tous les efforts qui ont été faits pour permettre cette soirée au vu des conditions actuelles.
Il ne sourit pas. Elle n'avais visiblement pas envie de lui faciliter la moindre chose.
— Tu as reçu mes messages ? demanda-t-il.
— Oui. C’est justement pour cela que tu es ici.
Il redressa légèrement les épaules. Elle le vit et continua avant qu’il trouve du réconfort dans la phrase.
— Il me semble que Moira avait été claire quand elle t'avais dit de passer par son secrétariat pour d'éventuelles demandes ou transmissions d'informations.
— Je ne savais même pas si on te transmettait mes messages.
— Tu as donc décidé que le mieux serait de me harceler de messages sur mon portable jusqu'à ce que je me décide enfin à te répondre.
On frappa doucement. Le serveur entra après sa réponse, leur présenta le menu convenu et demanda s’ils souhaitaient du vin. Abby choisit un verre. Mathew prit la même chose, comme si décider autrement aurait demandé une attention qu’il n’avait pas disponible.
Lorsque la porte se referma, il la regarda de nouveau.
— Je voulais que tu m’entendes, dit-il.
— Je t’ai entendu. À vingt-trois heures, un matin avant mon réveil, pendant un déjeuner. Tu as été très soucieux de ne pas manquer un moment de ma journée.
Il baissa les yeux.
Elle eut envie de le laisser là dans son silence. Elle avait pourtant demandé cette rencontre pour parler, pas seulement pour lui montrer qu’elle pouvait maintenant choisir quand arrêter de l’écouter.
— Nous avons le temps de dîner, reprit-elle. Je pars à vingt-deux heures quarante-cinq. J’ai quelque chose de prévu ensuite.
Il releva le visage.
Elle prit son verre d’eau. Le mouvement fit glisser un peu le tissu sur son épaule, qu’elle ne remonta pas immédiatement.
— Un rendez-vous ? demanda-t-il.
Elle posa le verre sans bruit.
— Quelle constance, je peux presque voir les engrenages de ton cerveau qui prennent ce que je viens de dire pour l'additionner à un autre homme que toi et donner cette jalousie maladive qui habite maintenant ton regard.
— Je posais juste une question.
— Tu vas supporter de ne pas avoir la réponse. Il est plus que temps que tu apprennes à ne pas avoir tout ce que tu veux quand tu le désires.
Il regarda sa bouche avant de se reprendre. Elle le vit, lui sourit sans chaleur et attendit.
— Tu trouves ça amusant ? demanda-t-il.
— Ton envie d’avoir une réponse sur ma soirée ? Assez peu. Pour le reste, je te laisse imaginer.
Il inspira et se recula légèrement dans sa chaise.
Elle savait ce qu’elle faisait. Il avait connu cette peau sous ses mains, cette bouche contre la sienne. Elle n’avait aucune envie de lui laisser oublier qu’il n’y aurait plus accès simplement parce qu’il continuait à le désirer.
L’entrée arriva. Le serveur posa les assiettes, vérifia qu’ils n’avaient besoin de rien et repartit.
Abby prit ses couverts.
— J’aurais préféré pouvoir venir par la porte sans qu’une équipe entière prépare le trajet. Me voilà obligée de me cacher comme une voleuse pour avoir la paix. Tu excuseras mon enthousiasme pour la soirée.
Mathew regarda son assiette, puis la salle vide autour d’eux.
— Mon équipe ne voulait pas que je vienne non plus.
— La mienne avait d’excellentes raisons de me le déconseiller. J’ai quand même choisi. Tu vois, on a toujours le choix.
Ils mangèrent quelques bouchées. Le bruit des couverts lui parut soudain trop présent. Elle avait imaginé sa colère plus facile à maintenir devant lui ; elle devait maintenant faire une place à la fatigue de l’entendre respirer si près sans retrouver une seule des choses qu’elle avait aimées dans cette proximité.
— Tu voulais me présenter des excuses à ce que j'ai compris de tes nombreux messages, dit-elle enfin.
— Oui.
— Eh bien je t'en prie, je suis là, en face de toi, c'est plus simple que par textos non ?
Il posa sa fourchette.
— Je n’aurais pas dû t’écrire.
— En effet.
— Daniel me l’avait interdit.
— Un homme sage ce Daniel. Mais il n'aurait pas dû avoir besoin de te l'interdire puisque je te l'avais déjà fait savoir.
Il acquiesça. Elle continua à manger, le laissa attendre et le regarda lorsqu’il chercha de nouveau ses yeux.
— Au début, je voulais surtout empêcher que tout s’effondre, reconnut-il. Je pensais que si nous pouvions parler, il y aurait une manière de calmer la situation.
— Avec moi dans le rôle de la sauveuse.
— Oui mais je ne le formulais pas comme ça.
— C’est pour ça que je le fais.
Il prit son verre, le reposa sans boire.
— Je ne vais pas te demander une déclaration commune.
— Tant mieux, j'aurais refusé.
Il eut un sourire bref, mal assuré. Elle ne le lui rendit pas.
Il parla de l’arrêt de la surveillance, des documents conservés, des pièces choisies pour la journaliste. Abby lui demanda ce qu’il avait volontairement laissé de côté. Le dernier rapport du détective, les réserves sur ce que les observations permettaient de conclure, leur conversation sur l’exclusivité.
— Tu savais donc, dit-elle. Tu ne m’as pas seulement mal comprise dans un moment de colère.
— Je savais ce que tu avais dit.
— Et tu pensais que ton charme suffirait à me faire changer d'avis en un claquement de doigts.
Il ne répondit pas immédiatement. Elle attendit jusqu’à ce qu’il acquiesce.
Ils parlèrent des photographies. Abby n’en prononça aucun détail qui aurait donné à Mathew l’occasion de commenter les hommes qu’il avait fait surveiller. Elle voulait savoir ce qu’il avait gardé, ce qu’il avait transmis et quelles personnes pouvaient encore y avoir accès. Il devait distinguer ce qu’il savait de ce qu’il espérait qu’on avait effacé.
Le serveur revint pour débarrasser. Ils s’arrêtèrent. La porte se referma et elle entendit Declan répondre très bas à quelqu’un dans la pièce voisine.
La présence lui permit de relâcher un peu les épaules.
— Tes clients partent, reprit-elle lorsque Mathew évoqua les rendez-vous annulés. Tu me l’as expliqué dans un message.
Il leva les yeux.
— Je ne voulais pas te rendre responsable.
— Tu me racontais ce que mon discours faisait à ton entreprise. Tu espérais quoi, que je dise aux gens de revenir parce que tu étais très gentil pour peu qu'ils ne couchent pas avec toi et ne te promettent pas le grand amour ?
Il passa une main sur sa nuque.
— Non.
Elle le regarda jusqu’à ce qu’il ajoute :
— J’espérais qu’ils puissent nous voir nous parler. Que ça donne l’impression que les choses n’étaient pas aussi…
Il s’interrompit.
— Aussi vraies ? demanda-t-elle.
— Aussi définitives.
— Pour ta réputation.
Il acquiesça.
Le plat arriva avant qu’elle choisisse une autre phrase. Mathew attendit que le serveur soit reparti pour se pencher légèrement vers elle.
— Je regrette aussi ce que je t’ai fait. Même si tu ne m’aides pas. Même si ça ne change rien à ce qui m’arrive.
Abby regarda sa bouche, puis ses mains posées de chaque côté de l’assiette.
Il baissa la tête.
Elle avait voulu le troubler. Elle en éprouvait encore un plaisir amer lorsqu’il lui fallait un effort pour détourner les yeux de sa robe. Elle découvrait pourtant que cela ne lui rendait rien de ce qui avait disparu entre eux.
Ils mangèrent sans parler pendant quelques minutes. Puis Mathew revint sur la première séparation. Il dit qu’il aurait voulu qu’elle le laisse s’expliquer à l’époque, qu’il n’avait jamais su ce qui s’était passé après son départ.
Abby posa ses couverts.
— Tu ne m’as pas perdue comme on égare quelque chose. Et je ne me suis pas simplement mise à refuser tes appels pour te punir.
Il releva les yeux.
— Je sais que j’avais fait quelque chose d’irréparable.
— Tu sais ce que tu as vu de ma réaction. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Il resta silencieux.
Abby avait cru qu’elle parlerait seulement de la publication. Depuis qu’elle l’avait retrouvé devant cette table, le souvenir du sac revenait chaque fois qu’il disait qu’il n’avait pas voulu lui faire autant de mal.
Elle repoussa légèrement son assiette.
— Tu veux savoir pourquoi je ne t’ai pas répondu ?
Il acquiesça.
---
Le dernier examen avait duré moins longtemps qu’elle ne le craignait.
En sortant, Abby avait eu cette sensation étrange de ne plus savoir ce qu’elle devait faire de ses épaules. Depuis des semaines, elle les gardait tendues au-dessus de ses livres. Elle avait traversé la cour avec ses notes dans un sac et l’envie presque enfantine de prévenir quelqu’un que c’était terminé.
Elle avait pris son téléphone.
Le nom de Lily se trouvait encore parmi les derniers contacts appelés.
Son pouce s’était arrêté avant d’appuyer.
Elle avait rangé l’appareil et marché jusqu’à l’arrêt de bus en regardant ses chaussures. Sa grand-mère aurait demandé si elle avait mangé avant de lui demander comment cela s’était passé. Elle aurait voulu connaître la question la plus difficile, puis prétendu comprendre la réponse.
Abby avait commencé à sourire avant de sentir sa gorge se fermer.
Dans le bus, elle s’était assise près d’une vitre et avait décidé d’acheter quelque chose pour le dîner.
Mathew avait terminé lui aussi. Ils s’étaient peu vus pendant les dernières révisions. Il y avait toujours un travail à achever, une sortie déjà prévue, un appel interrompu parce qu’il devait rejoindre quelqu’un. Elle s’était dit qu’après les examens ils auraient le temps de se retrouver. Elle n’aurait plus à choisir entre dormir, pleurer et essayer de retenir ce qu’elle venait de lire.
Elle voulait une soirée simple. Lui, elle, quelque chose à manger et pas de livre ouvert entre eux.
La bouteille avait coûté plus cher que prévu. Elle était restée un moment devant les étiquettes avant de choisir celle que Lily achetait lorsqu’elle estimait qu’il fallait célébrer quelque chose. Puis elle avait pris deux plats dans un petit restaurant où Mathew aimait commander.
En attendant les boîtes, elle lui avait écrit qu’elle avait terminé.
Il n’avait pas répondu tout de suite.
Elle avait pensé qu’il parlait encore avec ses camarades. Elle n’avait pas ajouté qu’elle venait. Elle aimait l’idée de lui faire cette surprise, de le voir ouvrir la porte avec son sourire avant même de regarder ce qu’elle apportait.
Arrivée chez lui, elle avait utilisé la clé qu’il lui avait donnée plusieurs mois auparavant.
Il y avait des chaussures dans l’entrée, une veste qu’elle ne connaissait pas sur le dossier d’une chaise. Abby avait posé le sac parce que les poignées lui coupaient les doigts.
— Mathew ?
Une voix de femme avait répondu quelque chose dans la chambre.
Pas à elle. À lui.
Abby avait attendu une seconde, le double de la clé encore dans la main. Elle s’était raconté qu’ils travaillaient peut-être ensemble, que quelqu’un était passé, qu’elle n’avait aucune raison de rester plantée dans une entrée à écouter.
Puis elle avait entendu son rire.
Elle connaissait ce rire-là de trop près.
Elle avait avancé jusqu’à la chambre. La porte n’était pas complètement fermée. Elle l’avait poussée du bout des doigts, sans préparer de question.
Mathew était dans le lit. Charlotte aussi.
Pendant un instant, Abby avait surtout regardé le drap. Il y avait un pli près du pied, une zone où le tissu avait glissé, et elle n’arrivait pas à détourner les yeux de ce détail absurde.
Elle connaissait Charlotte. Pas bien. Assez pour reconnaître la femme qui s’était levée d’une place à côté de Mathew lors d’un dîner chez ses parents, celle dont sa mère connaissait les projets, la famille et le moindre succès.
Mathew avait prononcé son prénom.
Abby avait regardé son visage. Il y avait eu cette seconde où il cherchait quoi faire de son corps, de la femme près de lui, de la porte ouverte. Elle n’avait jamais oublié cette seconde-là.
— Je croyais que tu…
Il n’avait pas terminé.
Elle avait attendu la suite avec un calme qui ne lui appartenait pas. Il croyait quoi ? Qu’elle révisait encore ? Qu’elle n’avait plus la force de sortir ? Qu’elle ne viendrait pas parce que Lily était morte et qu’elle savait rester seule lorsqu’il était occupé ?
Il s’était levé en attrapant un vêtement.
Abby avait reculé avant qu’il arrive jusqu’à elle.
— Ne me touche pas.
Ce fut la première chose qu’elle réussit à dire.
Il s’était arrêté. Charlotte avait baissé les yeux. Personne ne s’était excusé assez vite pour que cela puisse encore changer la scène.
Abby avait regardé le double de la clé dans sa main. Elle l’avait posé sur le meuble près de la porte, à côté d’un verre vide.
— J’avais fini, avait-elle dit.
Mathew n’avait pas compris.
— Mon examen. J’avais fini.
Il avait fait un autre pas.
Elle était retournée dans l’entrée, avait repris le sac et ouvert la porte. Il la suivait, parlait, cherchait à gagner quelques secondes sur quelque chose qui avait déjà eu lieu.
Dans l’escalier, elle avait serré les poignées assez fort pour sentir la bouteille cogner contre son genou. Elle n’avait pas voulu lui laisser ce qu’elle avait acheté. Elle n’aurait pas supporté de l’imaginer manger ce dîner après son départ.
Dehors, elle avait marché jusqu’à ne plus reconnaître immédiatement la rue.
Son téléphone sonnait.
Elle l’avait laissé au fond de son sac. Il y avait une bouteille, deux boîtes et un appareil qui continuait à vibrer pendant qu’elle essayait de se rappeler où prendre le bus pour rentrer.
Chez elle, elle avait posé le sac sur une chaise et retiré ses chaussures. Elle n’avait pas pleuré tout de suite. Elle s’était lavé les mains parce que les marques des poignées lui faisaient mal, puis avait ouvert un livre qui n’avait plus aucune raison de l’être.
Lorsque Moira était arrivée, Abby lisait la même ligne depuis assez longtemps pour en avoir oublié le début.
— Tu ne m’avais pas dit que tu allais chez lui ?
Abby avait levé les yeux.
Elle avait voulu raconter normalement. Dire qui était là, ce qu’elle avait vu, le double de la clé. Le nom de Charlotte n’était pas sorti. Celui de Mathew non plus.
Elle avait commencé à pleurer avec l’impression que son corps venait de comprendre en retard ce qu’elle avait déjà vu.
Moira s’était assise près d’elle. Elle avait déplacé le livre, pris le téléphone lorsqu’il avait recommencé à sonner et attendu qu’Abby puisse respirer sans se faire mal.
Plus tard, Abby avait répété qu’elle voulait parler à Lily.
Elle savait pourtant que c’était impossible.
---
Lorsqu’Abby releva les yeux, Mathew ne bougeait plus.
Abby avait les mains froides. Elle les posa l’une sur l’autre au bord de la table.
— Je ne venais pas te demander quelque chose d’extraordinaire, dit-elle. Je voulais passer une soirée avec toi. J’avais tenu jusqu’à la fin des examens en me disant que je pourrais enfin m’arrêter un peu. Ma grand-mère était morte, je n'avais plus que toi. J’avais besoin que tu sois là.
Il passa une main sur son visage.
— Je me souviens du sac.
— Moi aussi.
Il baissa la tête. Elle lui laissa le silence sans chercher à en faire une consolation.
— Mes parents… commença-t-il.
Elle releva les yeux.
— Je sais qu’ils ne m’aimaient pas. Je n’étais pas sourde aux dîners.
— Ma mère me poussait vers Charlotte. Elle répétait que nous n’avions pas le même avenir, que je passais mon temps à essayer de réparer ce qui t’arrivait. J’ai fini par…
Il s’interrompit.
— Tu as fini par choisir la solution de facilité ? demanda Abby.
Il la regarda, frappé.
— Non. Je n'ai jamais penser que ce serait plus facile avec Charlotte.
— Je te parle de ce que tu as fait. Ce que tu pensais, ce jour-là, n’était pas très visible.
Il acquiesça lentement.
— J’étais jeune. Je me croyais capable de faire quelque chose et d’en empêcher les conséquences. Je ne voulais pas te perdre.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Belle réussite.
— Oui.
Ils restèrent silencieux.
— Tu l’as épousée, dit-elle.
Il ferma les yeux brièvement.
— Un an après.
— Je sais. J’ai vu les photos.
Le mariage avait été public. Sa robe à elle, le sourire de sa mère à lui. Abby n’avait pas besoin de lui raconter chaque image pour qu’il sache qu’elle les avait regardées.
— J’ai essayé de me convaincre que c’était la vie que je devais construire, répondit-il.
— Et tu m’as laissée avec l’idée que j’avais simplement été remplacée par la bonne personne.
Il ne protesta pas.
Elle sentit sa gorge se serrer, mais n’avait aucune envie de pleurer devant lui. Elle prit une gorgée d’eau.
— Tu m’as écrit une lettre, ajouta-t-elle.
Il releva vivement le visage.
— Tu l’as reçue ?
— Oui.
L’espoir passa trop vite dans ses yeux. Elle le vit avant de préciser :
— Je ne l’ai jamais ouverte.
Il resta immobile.
— Je l’ai gardée. Ne me demande pas pourquoi. Je n'en ai foutrement aucune idée.
Il acquiesça. Sa bouche s’ouvrit légèrement, puis il renonça à parler.
Le serveur frappa pour demander s’ils souhaitaient attendre avant le dessert.
Abby regarda l’heure et répondit qu’ils pouvaient le servir. Il restait un peu plus de vingt minutes avant son départ.
Mathew ne protesta pas contre cette interruption. Il avait écouté jusqu’au bout, posé deux questions auxquelles elle avait accepté de répondre et renoncé aux autres lorsqu’elle lui avait dit non.
Elle ne savait pas ce qu’il ferait de ce qu’il venait d’entendre.
Quand ils furent seuls de nouveau, il regarda ses mains.
— Je ne vais pas te demander de me dire que je ne suis plus l'homme qui t'as trompé il y a dix ans.
— Encore heureux.
Il acquiesça.
— Est-ce que tu veux que je cesse complètement de t’écrire ?
Elle posa sa cuillère.
— Je veux que tu arrêtes de me prendre pour ta psy. Je ne suis pas là pour réparer tes problèmes d'ego ou de machisme à la con.
Il serra les doigts contre sa serviette.
— D’accord.
— Pour les éléments concernant les publications, tu passes par le secrétariat de Moira. Ton équipe peut transmettre ce qui doit l’être à la nôtre. Tu ne t’en sers pas pour demander chaque semaine si je veux encore dîner.
— Je comprends.
Elle le regarda longtemps.
— Tu sais que tu l’as déjà dit.
Il ne chercha pas une réponse qui lui aurait permis de sourire.
Abby termina quelques bouchées de dessert. Le goût lui revint avec le calme relatif de la salle. Elle avait eu faim en arrivant sans parvenir à le sentir. À présent, elle éprouvait surtout une fatigue lourde dans le dos et les jambes.
Il la regarda prendre son verre.
— Tu as vraiment quelque chose après ? demanda-t-il.
Elle releva les yeux, incrédule, puis se mit à rire. Un rire bref, sans tendresse offerte.
— Tu ne peux pas t’en empêcher.
— Pardon.
Elle se leva à vingt-deux heures quarante-deux. Mathew l’imita et fit un mouvement vers son manteau. Elle leva légèrement la main.
— Je peux me débrouiller, merci.
Il se recula.
Le tissu de la robe glissa sur sa jambe lorsqu’elle contourna la chaise. Il baissa les yeux une fraction de seconde. Elle le vit et ne fit rien pour lui épargner la vue.
Mais elle n’avait plus envie de chercher ce qu’elle pouvait en obtenir.
Elle prit son téléphone et appela Declan.
— Nous pouvons y aller.
Il ouvrit la porte presque aussitôt. Abby remercia le serveur et se tourna une dernière fois vers Mathew.
— Ne transforme pas cette soirée en promesse. Je suis venue pour parler. Nous avons parlé.
— Oui.
Il resta près de la table pendant qu’elle sortait.
Dans la pièce voisine, Declan lui demanda seulement si elle avait besoin de quelques minutes.
Elle secoua la tête.
Ils attendirent le signal de l’équipe qui vérifiait l’accès, puis sortirent par le passage prévu. Aucun téléphone ne se leva devant elle, personne ne lui demanda si elle avait pardonné.
Dans la voiture, elle s’adossa et laissa tomber la main qui serrait encore sa pochette.
— La suite de la soirée est maintenue ? demanda Declan.
Abby regarda l’heure.
Elle avait réservé le reste pour elle, sans avoir promis à personne ce qu’elle en ferait. Mathew pouvait continuer à se demander quel homme l’attendait. Elle n’avait aucune obligation de lui offrir une certitude, même pour le rassurer sur une jalousie qu’il n’aurait plus à exercer.
— Je vais rentrer, dit-elle. J’ai assez vu de monde pour aujourd’hui.
Declan acquiesça et indiqua l’adresse au conducteur.
Elle ferma les yeux avant que la voiture quitte la rue.
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