Le secrétariat
MathewLa première rencontre avec l’association dura quarante minutes.
Mathew avait cru qu’il s’agirait surtout de parler du soutien financier. Il se retrouva assis dans une petite salle avec Daniel et une responsable qui avait lu son dossier. Elle lui demanda ce qu’il comptait apprendre de leur travail.
Il commença par une phrase sur l’importance du respect. Il s’entendit avant d’arriver au bout.
La femme attendit sans lui venir en aide.
Daniel ne prit pas la parole à sa place.
Ils parlèrent des engagements proposés, des limites de l’usage du nom de l’association, de ce qui pourrait être annoncé et de ce qui ne le serait pas. Le soutien ne donnerait pas à Mathew un rôle dans les accompagnements. Il ne rencontrerait aucune personne suivie par l’association pour les besoins de sa communication.
— Nous ne dirons pas que votre participation répare ce que vous avez fait, précisa la responsable.
Il acquiesça. Il n’avait pas osé le demander, mais il dut reconnaître qu’il avait attendu quelque chose de cet ordre.
Deux jours plus tard, l’agence organisa sa présence à la soirée de collecte acceptée par l’association. Mathew avait reçu un horaire, un emplacement, les personnes qu’il saluerait et une réponse brève s’il était interrogé. Il porterait un costume sobre, ne viendrait pas avec une femme présentée comme une compagne et ne commenterait pas Abby.
— Je dois aussi vous demander comment tenir mon verre ? demanda-t-il dans la voiture.
— Seulement si vous comptez le lancer, répondit Daniel.
Mathew regarda dehors.
La soirée eut lieu. Il écouta les interventions, remit sa contribution, posa pour les photographies prévues sans tenter de se rapprocher des personnes qui ne l’avaient pas invité à le faire. Quand un journaliste lui demanda si Abby avait accepté ses excuses, il sentit tous les mots inutilisables lui monter à la bouche.
Il donna la réponse convenue.
Dans la voiture, Daniel lui dit que cela s’était bien passé. Mathew regardait déjà la conversation privée restée sans réponse.
Le lendemain, les photographies furent reprises avec des commentaires qui n’avaient rien d’un pardon collectif. Certains relevaient le soutien. D’autres parlaient d’une opération évidente pour restaurer son image.
L’agence réajusta. Elle prépara les engagements suivants, écarta une interview qui exigeait un récit de sa relation et travailla avec les équipes sur les questions des clients.
Le téléphone professionnel continuait pourtant à sonner pour des annulations.
Nathan apporta l’état des dossiers new-yorkais lors d’un appel avec la Californie. Les opérations signées pouvaient être achevées. Les nouvelles demandes ne devenaient plus des mandats. Les clients qu’il avait reçus à la place de Mathew refusaient encore de confier leurs collections à l’antenne.
— Ce n’est plus une question de qui les reçoit, dit-il. Ils savent à qui appartient l’entreprise.
Mathew regarda les coûts de maintien des bureaux. Il pouvait payer longtemps pour une salle de réunion vide. Il ne savait plus ce qu’il promettrait aux employés en appelant cela un avenir.
— Prépare les possibilités de transfert, finit-il par dire. Pour les dossiers et les équipes.
Il n’employa pas le mot fermeture. Nathan le nota quand même.
L’agence reçut également une réponse de celle d’Abby : pas de communication commune. Une rencontre était déconseillée par leurs deux équipes tant que les images d’une même arrivée pourraient être utilisées comme un signe de réconciliation.
Mathew demanda s’il pouvait lui écrire pour dire qu’il acceptait de rester discret.
Daniel le regarda.
— Vous lui avez déjà écrit en privé ?
Il baissa les yeux.
— Quelques messages.
— Des textes seulement ?
— Des vocaux aussi.
Le conseiller posa son téléphone sur la table.
— Il faut me les montrer.
Mathew eut envie de refuser. Il finit par ouvrir la conversation et lancer le premier enregistrement. Sa propre voix occupa la salle avec une familiarité qui lui parut soudain déplacée devant tous ces dossiers.
Daniel écouta jusqu’au bout.
— Vous cherchez à lui faire porter l’issue de la crise. Même quand vous dites que vous ne le lui demandez pas. Et vous contournez la limite qu’elle vous a donnée. Vous arrêtez.
— Vous ne savez pas ce qu’elle entend de tout cela.
— Justement. Vous n’avez aucune réponse. Vous ne pouvez pas remplir ce silence avec ce que vous aimeriez qu’il signifie.
Mathew n’envoya rien ce soir-là.
Le lendemain, après un appel particulièrement mauvais, il écrivit qu’il ne reconnaissait plus sa propre vie. Il effaça, puis enregistra un message où il commençait par s’excuser avant de lui demander comment elle pouvait le laisser sans une seule conversation.
Il l’envoya et regretta la dernière phrase aussitôt.
Il en ajouta une autre pour dire qu’il s’était mal exprimé.
Le vendredi, il reçut enfin un message d’Abby.
« Jeudi 21. 19 h 30. Restaurant Bell. »
Il le relut debout dans son bureau. Pas de bonjour, pas de signature. Une heure de dîner, un établissement qu’il connaissait de nom et aucune garantie qu’elle-même serait présente.
Daniel fut informé de l’organisation par l’agence d’Abby avant que Mathew le rappelle. Le conseiller ne prit pas cette nouvelle pour une victoire.
— Ce n’est pas recommandé, dit-il. De notre côté non plus. Mais elle a demandé la rencontre, et vous souhaitez y aller. Nous allons vérifier les conditions.
Le restaurant serait privatisé. Abby entrerait par l’accès habituel avant son arrivée ; Mathew utiliserait l’entrée de livraison sur la rue adjacente, à une heure différente. Le personnel serait limité, les engagements de confidentialité signés par l’établissement et chaque personne affectée au service. Aucun photographe ne serait convié. Aucune image de couple ne serait proposée en échange d’un récit plus favorable.
Les conseils des deux parties avaient relu les dispositions. Declan avait fait vérifier les accès, le trajet entre la voiture et la salle, la pièce où il resterait pendant le dîner. Mathew ne pourrait pas présenter cette organisation comme un rendez-vous improvisé auquel une photographie aurait échappé par hasard.
— Et si on me demande ensuite si je l’ai vue ? demanda-t-il.
— Vous ne répondez pas sans nous appeler. Vous ne vous servez pas de la rencontre pour annoncer qu’elle vous pardonne.
Mathew accepta les conditions.
Il passa les jours suivants à imaginer ce qu’elle voulait lui dire. À certains moments, il se demandait si ses messages l’avaient enfin atteinte. À d’autres, il les réécoutait et entendait la voix d’un homme incapable de supporter qu’on ne le laisse plus entrer.
Le jeudi, il arriva dans la rue adjacente à l’heure prévue. Un membre du personnel le reconnut et lui fit signe d’attendre que l’accès soit libre.
Il traversa un couloir où les cuisines étaient déjà en activité. Une porte donnait sur la salle réservée. Declan se tenait dans la petite pièce juste avant.
Mathew ralentit.
— Bonsoir, monsieur Carter.
— Bonsoir.
L’homme vérifia qu’il n’avait besoin de rien, puis se déplaça pour lui ouvrir le passage. Il ne souriait pas particulièrement, mais ne faisait aucun geste menaçant.
Mathew eut tout de même une pensée très nette : elle avait peut-être organisé ce dîner pour lui faire expliquer par quelqu’un d’autre qu’il devait disparaître.
— Elle est là ? demanda-t-il.
— Elle vous attend.
Declan ouvrit la porte.
Abby était assise au fond de la salle, devant une table dressée pour deux.
Mathew s’arrêta une seconde.
Elle avait choisi une robe sombre dont l’encolure laissait une épaule nue. La lumière donnait à ses cheveux une profondeur cuivrée qu’il avait déjà cherchée trop souvent dans son souvenir.
Elle le regarda constater tout cela.
Puis elle désigna la place en face d’elle.
— Tu peux t’asseoir.
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