Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 35 sur 51

La place qu’elle reprend

Abby

Le lendemain du discours, quelqu’un lui envoya une photographie d’une feuille punaisée dans un atelier.

« Nous n’avons pas à réussir exceptionnellement bien pour mériter qu’on respecte notre liberté. »

La phrase était écrite au feutre, de travers, au-dessus d’une table pleine de pots. Abby resta longtemps devant l’image.

La femme qui l’avait envoyée ne lui demandait rien. Elle écrivait seulement qu’elle avait eu besoin de l’entendre.

Abby répondit merci.

Puis elle ferma l’application. Nora lui avait conseillé de ne pas lire seule toutes les réactions. L’équipe en faisait une synthèse ; Moira lui transmettait les messages personnels qu’elle choisissait de recevoir. Elle n’avait pas à passer ses soirées entre le soutien d’une inconnue et l’insulte de quelqu’un d’autre.

Le discours circulait beaucoup. Certaines reprises en avaient gardé le propos sur la liberté sexuelle. D’autres ramenaient tout au nom de Mathew et à leur histoire. L’agence corrigeait les citations fausses, proposait des entretiens qu’Abby pouvait refuser et empêchait autant que possible la galerie de devenir un lieu où l’on viendrait filmer ses sorties.

La vie ne reprit pas toute seule parce qu’elle avait parlé devant une salle.

Elle se réveillait encore trop tôt. Certains matins, elle avait l’estomac serré avant même de prendre son téléphone. Moira venait déjeuner avec elle sans annoncer qu’elle vérifierait ce qu’elle mangeait. Abby le savait, et préférait ce prétexte à la solitude.

Un jeudi, son amie la trouva avec le calendrier qu’elles n’avaient pas repris depuis plusieurs jours.

— Je peux recevoir Samuel cet après-midi, dit Abby.

Moira regarda l’heure, puis elle.

— Si tu en as envie.

— J’en ai envie. Ne prends pas cet air étonné, je vais finir par croire que tu comptes me remplacer.

Son amie lui tendit un crayon.

— Commence par corriger cet horaire. Tu as écrit deux fois quinze heures.

Abby rit et se remit au travail.

Dans la galerie, une collectionneuse lui parla de courage, puis ajouta que sa vie prêtait tout de même aux commentaires.

— Ma peinture prête aux commentaires, répondit Abby. Pour le reste, vous venez de choisir de m’en faire un.

Elle la conduisit ensuite devant les dessins qu’elle était venue regarder. Elle pouvait rester aimable sans aider la femme à transformer sa remarque en compliment.

L’entretien avec Samuel lui fit davantage de bien. Il lui montra de nouvelles feuilles, défendit une couleur et oublia de surveiller son téléphone pendant qu’elle lui répondait. Elle oublia le sien aussi.

En fin de journée, Nora et Moira l’attendaient avec le point des sollicitations.

L’agence de Mathew avait demandé un échange entre leurs équipes. Elle souhaitait savoir si une rencontre privée pourrait permettre un apaisement, sans déclaration commune annoncée à ce stade.

— Ils cherchent une image de sortie de crise, expliqua Nora. Rien ne vous oblige à y participer. Et je déconseille une rencontre pour le moment. Si elle est photographiée, même sans un mot de vous, elle pourra être présentée comme une réconciliation.

Abby écouta sans toucher au dossier.

— Nous n’avons pas prévu de nous voir.

Moira acquiesça. Le secrétariat avait également reçu des demandes directes de Mathew. Elles étaient conservées avec les messages transmis par son agence. Personne ne lui promettait une réponse à chaque nouvel appel.

Ce soir-là, Abby retrouva pourtant son nom sur son téléphone privé.

Elle regarda la notification, la fit disparaître et retourna chercher de l’eau.

Il avait déjà envoyé plusieurs textes. Elle les avait laissés sans réponse. Puis les messages vocaux avaient commencé. À l’entendre dans la pièce, seule, elle avait eu l’impression qu’il venait encore de trouver un moyen d’entrer sans invitation.

Elle ne les écoutait pas tous immédiatement.

L’un disait qu’il voulait s’excuser. Un autre expliquait que les équipes compliquaient tout et qu’ils avaient autrefois su se parler sans intermédiaire. Elle s’était arrêtée au milieu, furieuse de l’entendre employer leur passé pour réclamer un accès de plus.

Le suivant mentionnait les clients qui se retiraient.

Elle avait laissé celui-là aller jusqu’au bout.

Le lundi suivant, elle posa le téléphone devant Moira.

— Je veux le voir.

Son amie leva les yeux.

— Pour répondre à ses demandes ?

— Pour répondre à ce qu’il continue à faire. Et dire enfin ce que je veux qu’il entende. Une fois.

Moira écouta les passages qu’elle lui fit entendre. Nora fut prévenue dans la matinée.

— Mon avis reste le même, dit-elle lorsqu’elles se retrouvèrent. Il suffit d’une photographie de vous deux pour que des semaines de travail soient relues autrement.

— Je ne lui offre pas une photographie. Je lui accorde un dîner.

Nora attendit.

— C’est personnel, ajouta Abby. Je ne vais pas lui demander de valider un communiqué. Je veux pouvoir lui parler sans que les phrases soient écrites pour nous deux.

La conseillère ne chercha pas à faire passer cette décision pour une bonne stratégie. Elle distingua les risques de ce qu’Abby choisissait de faire malgré eux.

— Alors nous travaillons sur les conditions. Pas sur une mise en scène publique.

Declan fut associé à l’organisation. Un établissement qu’ils connaissaient pouvait fermer pour une réservation privée. Les arrivées seraient séparées, par deux accès différents. L’équipe de service serait réduite au strict nécessaire. Les engagements de confidentialité seraient préparés avec leurs conseils et signés avant la soirée, pour l’établissement comme pour les personnes présentes.

Abby écouta la liste avec une irritation qu’elle n’adressa à personne dans la pièce.

— J’aimerais assez pouvoir sortir par une porte normale sans en faire un projet de groupe.

Declan leva les yeux de son plan.

— Nous allons faire en sorte que tu puisses dîner sans avoir à penser aux portes.

Elle lui sourit faiblement.

— Tu es très optimiste.

Moira prit les informations qui seraient transmises à l’autre agence. Mathew devrait accepter les conditions. Une arrivée photographiée ensemble était exclue, et personne ne présenterait la soirée comme le signe d’un rapprochement.

Le soir, Abby écrivit elle-même le message qui lui était destiné.

Une date, une heure, le nom du restaurant. Rien d’autre.

Elle regarda la conversation avant d’envoyer. Elle n’avait pas répondu à ses questions. Elle venait de choisir ce qu’elle ferait des siennes.

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