Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 34 sur 51

Son nom dans sa bouche

Mathew

Il regarda la vidéo sans la mettre en plein écran.

Le cadre restait petit, entouré d’autres fenêtres, de courriels et d’un agenda qui ne lui servaient plus à rien. Abby parlait avec les mains posées sur la table. Il reconnut sa manière de se redresser avant une phrase qu’elle n’accepterait pas de répéter.

Il avait pensé qu’elle ferait lire un communiqué.

Il n’avait pas imaginé entendre sa vie sexuelle décrite de sa propre voix, sans gêne, devant des gens qui prenaient des notes. Il sentit d’abord une colère stupide contre ce qu’elle disait d’eux. Puis elle précisa qu’elle ne citerait aucun autre partenaire, et il se rappela qui avait commencé à livrer ces informations.

Lorsqu’elle prononça son nom, il se recula dans son fauteuil.

Mathew Carter.

Elle n’hésita pas. Elle exposa la surveillance et la transmission des pièces à la presse, puis affirma disposer des éléments nécessaires pour établir sa responsabilité. Daniel prit une note de l’autre côté du bureau. Mathew regarda Abby prononcer son nom sans détourner les yeux des journalistes.

Il arrêta la vidéo.

Il resta quelques secondes à regarder son visage immobile, puis relança.

« Mon consentement à une nuit n’était pas un renoncement à ma liberté. »

Il revit sa cuisine, son canapé, la place qu’elle avait prise près de lui en s’endormant. Il s’était servi de chacun de ces instants pour en faire une promesse qu’elle n’avait pas prononcée.

La vidéo continua.

À la fin, elle avait presque retrouvé son humour. Une réponse sur l’amour fit rire la salle. Mathew eut l’impression brutale qu’elle venait de réussir à vivre quelque chose sans lui alors que lui-même n’arrivait plus à quitter cette chaise.

Nathan frappa à la porte. Il lui tendit son téléphone.

— Notre standard reçoit des appels. Il faut décider qui répond.

Mathew regarda la liste. Des journalistes qu’il connaissait, d’autres qu’il n’avait jamais entendus citer. Son nom apparaissait dans les premiers titres consacrés au discours d’Abby.

— Transmets au cabinet, dit-il.

Nathan acquiesça, mais ne sortit pas immédiatement.

— Elle a raison, ajouta-t-il.

Mathew leva les yeux.

Son collaborateur n’avait pas élevé la voix. Il ne semblait même pas vouloir ouvrir une discussion.

— Je sais que ce sera compliqué pour l’équipe, répondit Mathew.

— Je ne parlais pas seulement de l’équipe.

Il partit avant que Mathew trouve quoi dire.

À quatorze heures, le collectionneur qui devait leur confier ses premières acquisitions new-yorkaises appela. Nathan participa à la conversation. L’homme ne parla ni de délai ni de commission.

— Je vous ai parlé de ma collection, dit-il. De ma famille, de ce que je voulais vendre sans que tout le monde le sache. Comment voulez-vous que je vous confie cela après ce que je viens d’entendre ?

— Cette affaire ne concernait pas un client, répondit Mathew.

Daniel releva immédiatement les yeux de l’autre côté du bureau.

— Elle concernait quelqu’un avec qui vous aviez travaillé, répliqua le collectionneur. Ce n’est pas plus rassurant.

Nathan reprit la parole pour confirmer le traitement des éléments déjà reçus. Mathew le laissa terminer avec l’envie de retirer le téléphone des mains de tout le monde.

Quand l’appel prit fin, Daniel referma le dossier devant lui.

— Vous ne prenez plus ces appels sans que nous ayons convenu de qui répond.

— Je ne vais pas disparaître de mon entreprise.

— Votre entreprise essaie de garder ses clients. Vous venez de leur expliquer que la confidentialité dépend de votre relation avec eux.

Mathew se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et revint.

— Elle me nomme devant tout le monde. Vous avez entendu ? Elle me désigne personnellement, et je devrais rester assis ?

— Vous avez fourni des documents sur elle à une journaliste. Son équipe a travaillé, ses conseils ont vérifié ce qu’elle pouvait dire. Vous ne répondez pas à cela avec une phrase de colère.

L’agence préparait les réactions depuis l’annonce de la prise de parole. Des versions avaient été envisagées, modifiées, écartées. Après la désignation publique, aucune ne permettait de présenter la responsabilité de Mathew comme une rumeur.

Le texte retenu fut relu avec son conseil. Il reconnaissait un comportement personnel inacceptable, confirmait l’arrêt de toute surveillance et indiquait que les mesures nécessaires étaient prises pour traiter l’utilisation des informations. Il ne demandait pas à Abby d’accorder un pardon, ne racontait pas leurs nuits et ne cherchait pas à réfuter l’absence d’exclusivité.

Mathew corrigea un mot, demanda si une phrase était indispensable et finit par valider. L’équipe diffuserait la réponse. Il ne la commenterait pas ensuite de son côté.

Avant seize heures, une fondation suspendit sa proposition. Une conseillère refusa de continuer à engager son nom dans leurs présentations. Julian répondit qu’il ne recommanderait plus Mathew auprès de nouveaux collectionneurs.

Nathan posa les confirmations sur le bureau.

— Ceux-là sont perdus.

Mathew regarda les noms. La salle de réunion, de l’autre côté de la vitre, n’accueillerait aucun de leurs propriétaires cette semaine-là.

Daniel poursuivit malgré son silence.

— Nous allons travailler sur ce qui peut être reconstruit. Les paroles seules ne suffiront pas.

Il avait déjà demandé à son équipe de prendre contact avec une association qui accompagnait les victimes de sexisme dans le milieu professionnel. Une soirée de collecte et une rencontre de travail figuraient dans les possibilités. L’agence voulait également un programme interne de prévention, distinct d’une simple publication sur leurs réseaux.

— Vous voulez que je pose devant un logo ? demanda Mathew.

— Je veux que vous commenciez par écouter des gens que vous avez de bonnes raisons d’entendre. Ensuite, nous verrons ce qui peut être rendu public sans leur faire porter votre opération de communication.

— Vous venez de me dire que c’était pour mon image.

Daniel soutint son regard.

— Oui. C’est pour cela que vous me payez. Et aucune association sérieuse n’acceptera de vous servir d’excuse à condition que vous signiez un chèque. Il faudra un engagement que nous puissions expliquer et qu’elle accepte de recevoir.

Mathew regarda la liste. Une présence encadrée, un soutien financier sans contrepartie sur les dossiers des personnes accompagnées, des rendez-vous auxquels il devrait se tenir. Son entreprise serait représentée ; aucune réplique ne serait improvisée devant les photographes.

— On ne va pas sauver New York avec une soirée de bienfaisance, dit-il.

Nathan ne répondit pas. Daniel non plus.

Ce silence le mit davantage en colère que le reste.

Sa mère appela en fin d’après-midi.

Il répondit presque avec soulagement.

— Mathew, j’ai vu ce qu’elle a fait.

Il ferma les yeux.

— Ce qu’elle a dit, maman.

— Enfin, t’exposer ainsi devant tout le monde. C’est d’une vulgarité. Je n’ai jamais aimé cette femme, tu le sais. C’est précisément pour cela que nous avions essayé de vous faire entendre raison, autrefois.

Il s’immobilisa.

— Nous faire entendre raison ?

— Vous séparer, si tu préfères employer un mot brutal. Nous pensions à ton avenir.

Il entendit son propre rire, sec, avant de trouver une phrase.

— Tu n’avais jamais dit les choses aussi clairement.

Victoria reprit plus doucement, persuadée peut-être d’avoir ouvert une conversation où elle pourrait enfin le consoler à sa manière.

— Tu étais aveuglé. Elle n’avait pas nos habitudes, pas notre éducation. Tu te sentais responsable de toutes ses difficultés. Ce n’était pas une base pour construire une vie.

Il se leva si vite que le fauteuil recula contre la bibliothèque.

— Tu ne sais rien de ce que nous aurions pu construire.

— Nous savions ce que nous voyions.

— Vous voyiez une fille avec une bourse et des chaussures qu’elle avait payées trop cher pour venir dîner chez vous sans se sentir déplacée. C’est tout ce que vous avez voulu regarder.

— Tu es injuste.

— Tu lui demandais combien elle devait à l’université. Tu lui expliquais quelles familles connaissaient les bonnes personnes. Et chaque fois qu’elle n’était pas là, Charlotte apparaissait à un dîner où elle n’était pas annoncée.

— Charlotte faisait partie de notre entourage.

— Tu t’assurais qu’elle fasse partie du mien.

La voix de sa mère se durcit.

— Tu étais libre de tes choix.

— J’aurais pu être avec Abby. Je n’en serais pas là avec elle si tu n’y avais pas mis ton grain de sel.

Les mots sortirent avec une violence qui lui fit du bien pendant une seconde. Il avait enfin trouvé quelqu’un à qui remettre une partie de ce qu’il ne supportait plus de porter.

Victoria ne répondit pas immédiatement.

— Je ne t’ai pas obligé à la tromper, dit-elle. Et je n’ai envoyé aucun document à cette journaliste.

Mathew resta debout, une main serrée sur le bord du bureau.

— Non, répondit-il après un moment. Ça, c’est moi.

— Alors tu devrais peut-être cesser de m’accuser lorsque cette femme décide de salir notre nom.

Il releva le visage.

— Elle parle de ce que j’ai fait. Tu comprends ? Elle n’a pas inventé cette histoire pour nous embarrasser.

— Une femme convenable ne parle pas publiquement de ses amants.

— Une femme convenable, pour toi, c’est surtout une femme qui se tait quand on lui fait du mal.

— Je ne te permets pas…

— Alors ne m’appelle plus pour me dire que tu avais raison de la mépriser. Je ne te demanderai pas de m’aider à continuer.

Il raccrocha avant qu’elle termine.

Le silence du bureau lui parut trop grand.

Il aurait voulu que la dispute lui laisse au moins la certitude d’avoir défendu Abby. Il ne voyait que le moment où il avait essayé de rendre sa mère responsable d’une vie qu’il avait lui-même abîmée.

Il se rassit.

Dans les courriels reçus, une invitation portait encore leurs deux noms, chacun sur une ligne distincte. Il avait cru, quelques semaines plus tôt, qu’il suffirait de les rapprocher dans une réponse.

Lorsque Daniel le rappela pour confirmer les horaires du lendemain, Mathew lui demanda s’il pouvait au moins envoyer un message d'excuses à Abby.

— Non. Vous garder vos distances, de ce que j'ai pu en voir, Mme Stevens n'a fait qu'établir des faits. J'ai l'impression qu'elle n'a pas tout dit et qu'il ne serait pas dans votre intérêt qu'elle soit plus en colère qu'elle ne l'est déjà.

Mathew regarda le téléphone personnel posé à côté de lui.

— Je veux qu’elle sache que je ne vais pas contester ce qu’elle a dit.

— Le texte validé le montre. Pour une demande personnelle, nous utilisons le canal convenu. Vous n’avez pas besoin d’ajouter un message ce soir.

Il resta silencieux.

Après l’appel, il ouvrit pourtant la conversation privée.

« J’ai entendu ton discours. Je ne vais pas te répondre dans la presse. »

Il envoya avant de décider s’il devait ajouter quelque chose. Puis il enregistra sa voix, trop basse au début, plus nerveuse à mesure qu’il essayait d’expliquer que tout devenait impossible autour de lui.

— Je ne te demande pas de me défendre. Mais je voudrais qu’on se parle sans que dix personnes choisissent les mots pour nous.

Il s’arrêta, écouta le message une fois et l’envoya.

Abby ne répondit pas.

Il resta devant l’écran jusqu’à se rappeler qu’on lui avait précisément interdit ce qu’il venait de faire.

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