Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 32 sur 51

Une sortie acceptable

Mathew

— Vous ne contactez pas madame Stevens sur son téléphone privé.

Daniel avait posé la phrase au milieu de la réunion comme une règle dont Mathew avait déjà essayé de trouver les exceptions. Le premier échange à distance avait été suivi de l’examen des documents avec leurs conseils. Il était arrivé de Californie la veille pour préparer les réponses aux sollicitations et les risques que Mathew leur avait enfin exposés.

— Je veux m’excuser. Pas faire une déclaration.

— Un message peut être transmis, enregistré, publié. Votre intention ne rentre pas en ligne de compte.

Mathew repoussa la tasse devant lui.

L’agence avait préparé un état de la situation. Les demandes venaient de journalistes qui le sollicitaient comme partenaire professionnel d’Abby. Aucun article ne le désignait comme leur source. Les rendez-vous commerciaux étaient maintenus ; l’équipe traitait les dossiers habituels. Mais Daniel avait désormais lu les échanges et savait ce qu’une question innocente pouvait pousser Mathew à révéler ou à nier publiquement. Le conseil de l’entreprise participait aux préparatifs.

— Nous pouvons proposer une prise de contact par l’intermédiaire de madame Vance, reprit Daniel. Un message bref, relu ensemble. Sans demande de pardon formulée comme une condition pour corriger les publications.

— Vous allez écrire mes excuses aussi ?

Daniel le regarda.

— Nous allons éviter que vous les transformiez en nouveau reproche.

Mathew eut envie de lui demander de sortir. Il l’avait pourtant fait venir pour ne pas laisser la situation continuer à lui échapper. À présent, chaque chose qu’il voulait faire semblait devoir être soumise à un homme qui lui répondait non avec une patience professionnelle.

Nathan entra avec les nouvelles demandes de presse. L’une souhaitait savoir si Mathew avait été surpris par ce qui se racontait sur Abby ; l’autre demandait s’il entendait continuer à travailler avec sa galerie.

— Les clients ont reçu ces questions aussi ? demanda Daniel.

— Pas à notre connaissance. Ceux que j’ai eus ce matin m’ont parlé de leurs œuvres et de leurs rendez-vous.

Le conseiller acquiesça et revint aux sollicitations.

— Pour les journalistes, aucune appréciation sur madame Stevens. Nous confirmons seulement le cadre du projet professionnel quand c’est utile. Vous ne vous présentez pas comme un ami inquiet et vous ne proposez pas une explication de sa vie privée.

Mathew regarda le document qu’on lui tendait. La réponse tenait en quelques lignes. Elle ne contenait rien qui lui permette de reprendre la main sur les articles.

— Et s’ils me demandent comment je la connais ?

— Ils passent par l’équipe. Vous ne cherchez pas à satisfaire leur curiosité au téléphone.

Nathan repartit confirmer une visite. Mathew resta assis devant les formulations préparées pour éviter qu’une demande de réaction ne devienne un nouvel envoi de sa part.

Il finit par se lever pour prendre de l’eau.

— Une déclaration avec Abby permettrait de calmer les choses.

Daniel attendit qu’il revienne.

— Est-ce qu’elle la souhaite ?

— Elle ne me parle plus.

— Ce n’est pas un accord.

Il avait déjà dit cela. Mathew commençait à détester les phrases qu’il n’arrivait pas à faire évoluer en les reposant autrement.

Dans l’après-midi, le secrétariat reçut la demande de rendez-vous préparée par l’équipe. Daniel lui montra l’envoi, puis l’accusé de réception. Rien n’y indiquait qu’Abby lirait le message.

Mathew attendit une heure avant d’appeler lui-même.

— Je peux prendre votre message, monsieur Carter.

— Je voudrais être certain que la demande de rendez-vous a été transmise.

— Votre courriel a été reçu.

— C’est important. Pour Mme Stevens également.

— Je le note. Avez-vous autre chose à ajouter ?

Il regarda le bureau de Daniel dans la salle voisine.

— Non. Merci.

Il raccrocha sans avoir obtenu autre chose qu’une confirmation administrative.

Le soir, Daniel lui demanda s’il avait contacté quelqu’un en dehors des échanges préparés. Mathew répondit qu’il avait appelé le secrétariat. Il répéta ce qu’il avait dit, mot pour mot.

Le conseiller acquiesça sans l’encourager à recommencer.

— Pas de téléphone privé, rappela-t-il.

— J’avais entendu.

À vingt-trois heures, chez lui, Mathew ouvrit pourtant la conversation d’Abby.

Il connaissait son numéro sans avoir à regarder le nom. Il l’avait retrouvé dans un dossier neuf ans après la dernière fois où elle avait cessé de répondre. Toute la journée, des gens avaient parlé à sa place ; il voulait seulement qu’elle entende sa voix à lui.

Il écrivit : « Tu as reçu ma demande ? »

Il regarda la phrase plusieurs secondes, puis appuya sur envoyer.

Rien ne se passa.

Il ajouta qu’il ne cherchait pas à lui demander de retirer quoi que ce soit, seulement à pouvoir lui parler. Il lut ce second message après l’avoir envoyé et comprit qu’il avait déjà fait exactement ce qu’il s’était interdit pendant la première heure de la soirée.

Il posa l’appareil.

Puis il le reprit.

Le message vocal commença trop vite.

— Abby, c’est moi. Je sais que tu ne veux pas passer par là, mais je n’arrive pas à savoir si tu reçois seulement ce qu’on te transmet. Je voudrais que tu m’entendes avant de décider que je…

Il s’arrêta. Le silence occupa plusieurs secondes avant qu’il termine par une demande de rappel.

Il l’envoya aussi.

Le lendemain matin, son téléphone ne contenait aucune réponse d’elle. Daniel, lui, avait envoyé les horaires de la journée et la liste des appels qu’il ne devait pas prendre.

Mathew regarda les trois messages adressés à Abby.

Il n’en parla pas pendant la réunion.

Avant midi, le secrétariat de Moira confirma qu’aucun rendez-vous n’était prévu.

Il eut envie de demander si Mme Stevens le savait. Il se contenta de relire la réponse jusqu’à ce que Nathan frappe à sa porte.

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