Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 31 sur 51

Ce qu’elle peut prouver

Abby

Moira trouva le café froid sur le comptoir et l’assiette intacte près du canapé.

Abby était assise devant les vitres, les jambes ramenées sous elle. Elle avait passé un pantalon et un pull sans se rappeler à quel moment. Le livre ouvert à côté d’elle n’avait pas changé de page depuis la veille.

— Tu as dormi ? demanda Moira.

Abby hocha la tête, puis secoua légèrement le menton.

Son amie posa son sac.

— Combien de temps ?

— Je n’ai pas regardé.

La nuit avait été faite de petits morceaux. Elle avait fermé les yeux, entendu le téléphone vibrer dans son sac, puis compté les fenêtres éclairées de l’immeuble d’en face jusqu’à ce qu’elles disparaissent une à une. Elle avait fini par se lever avant le jour pour ne plus attendre le sommeil.

Moira alla chercher un verre d’eau.

Abby ne le prit pas tout de suite. Sa gorge lui faisait mal. Elle n’avait pas faim, pas envie de se laver, pas envie d’ouvrir le sac où son téléphone continuait à recevoir des nouvelles d’une vie devenue publique sans elle.

— Je vais rester un peu, dit son amie.

— Tu as du travail.

— Il y a des gens pour s’en occuper.

Moira s’assit près d’elle et la regarda prendre enfin le verre. Ce regard fit monter une irritation fragile, aussitôt épuisée.

— Tu n’es pas obligée de vérifier si je respire.

Son amie baissa les yeux vers l’assiette.

— Je vérifie surtout si tu manges.

Abby suivit son regard. Une croûte de pain avait séché près d’un morceau de fromage. Elle ne se rappelait plus l’avoir préparé.

Elle voulut trouver quelque chose de drôle à dire. Rien ne vint.

Moira resta avec elle jusqu’à ce qu’elle accepte quelques bouchées. Elle ne parla pas des articles. Elle rangea la cuisine, demanda si elle pouvait ouvrir un peu les rideaux de l’autre côté et posa un plaid sur le dossier du canapé.

Abby se laissa faire.

Dans l’entrée, lorsque Declan arriva avec les informations du matin, Moira lui parla assez bas pour croire qu’elle ne l’entendait pas.

— Elle recommence. Elle dit qu’elle n’a pas faim, elle reste assise toute la nuit. La dernière fois, je pouvais passer une journée entière à essayer de lui faire avaler quelque chose.

Declan ne répondit pas immédiatement.

— Je ne veux pas la revoir comme ça, ajouta Moira.

Abby ferma les yeux.

Elle se rappelait très bien la dernière fois. Les repas déplacés d’un endroit à l’autre, Moira qui lui parlait pour la maintenir dans une pièce où elle aurait préféré n’être nécessaire à personne. Elle n’avait pas envie de lui imposer de nouveau ce travail. Cette pensée ne suffisait pourtant pas à lui donner faim.

Le dimanche, Moira l’aida à prendre rendez-vous avec son médecin. Abby protesta une fois, sans force, puis accepta. Elle n’avait rien à prouver en restant plusieurs nuits sans dormir.

Personne ne lui demanda de se reprendre.

La galerie poursuivait son activité. L’équipe habituelle de communication avait retiré les demandes de presse de ses boîtes de réception et les transmettait à une agence de crise appelée par Moira. Les artistes recevaient leurs réponses. Les rendez-vous personnels d’Abby étaient déplacés sans qu’on lui demande de choisir une excuse.

Le lundi, une femme vint au loft à l’heure convenue. Nora, l’associée de l’agence, posa son ordinateur sur la table et demanda à Abby si elle préférait qu’elles restent là ou qu’elles descendent.

— Ici, répondit Abby.

Elle n’aurait pas réussi à traverser les bureaux avec ce visage-là.

Nora ne commença pas par les chiffres de diffusion. Elle expliqua ce que son équipe prenait en charge : les sollicitations, les publications à traiter avec leur conseil, la surveillance des reprises, les demandes des partenaires. Abby pouvait décider de ne pas parler tout de suite. L’agence préparait néanmoins plusieurs options pour qu’elle ne soit pas obligée d’en choisir une dans l’urgence.

— Et si je parle ? demanda Abby.

— Il faut savoir ce que vous voulez reprendre en main. Les faits, votre image, une position plus large. Cela peut se rejoindre. Mais ce ne sont pas exactement les mêmes prises de parole.

Abby regarda son téléphone enfin sorti du sac. Il était éteint.

— Je ne vais pas expliquer que je suis une femme convenable parce que je ne couche pas autant qu’ils le racontent.

Nora ouvrit son carnet.

— Alors nous partons de là.

Ce fut la première phrase depuis deux jours qui donna à Abby envie de répondre autrement que par oui ou non.

Elles parlèrent vingt minutes. Pas davantage. Nora lui demanda ce qu’elle refusait de laisser entendre, les mots qu’elle employait elle-même, ce qu’elle souhaitait garder hors du débat. Quand Abby commença à fatiguer, elle referma son ordinateur.

— Je vous apporte des propositions. Vous n’avez pas à écrire une réponse cette nuit.

Abby leva les yeux. Elle n’avait pas réalisé qu’elle venait déjà de se préparer à le faire.

Le mardi, elle demanda à voir Declan.

Ils se retrouvèrent dans un petit bureau. Abby avait préféré descendre ; elle ne voulait plus squatter son canapé en espérant que le monde l’oublierait.

— Je veux être certaine, dit-elle. Avant de choisir ce que je vais dire de lui.

Declan posa son dossier.

Il avait déjà établi que l’agence de surveillance travaillait pour Mathew. Les images publiées venaient de la même série que celles prises pendant les déplacements d’Abby. Il restait à documenter leur transmission à la rédaction.

— Je ne veux pas lancer une enquête publique, précisa-t-elle. Je veux savoir ce qu’il a fait. Et garder de quoi répondre s’il décide que je l’ai diffamé en disant son nom.

— C’est ce que nous préparons avec votre conseil.

Il lui montra ce qui était confirmé et ce qui ne l’était pas encore. Un contact dans le milieu de la presse avait identifié une personne directement intervenue dans la préparation de l’article. Elle acceptait de parler en privé, pas de faire une déclaration devant des caméras. Leur conseil devait recueillir ce qu’elle pouvait personnellement attester et examiner les pièces qu’elle avait reçues pour son travail.

— Tu connais tout le monde ? demanda Abby.

— Pas tout le monde. Assez de gens pour demander à qui il faut parler.

Elle regarda les documents sans les toucher.

— Je ne te demande pas de casser des phalanges.

— Je préfère quand même te le préciser.

Un petit rire lui échappa. Il lui fit presque mal après deux jours à garder le visage immobile.

Declan referma le dossier avant qu’elle passe trop de temps devant les photographies.

— Je te donne les éléments vérifiés. Tu n’as pas besoin de regarder chaque image pour que nous puissions les conserver.

Elle acquiesça.

En remontant, elle trouva Moira dans la cuisine. Son amie préparait quelque chose sans lui demander si elle avait faim.

Abby s’assit à la table.

— Tu peux m’en mettre un peu.

Moira ne se retourna pas immédiatement.

— Bien sûr.

Sa voix resta normale. Abby vit pourtant sa main s’arrêter sur le bord de l’assiette avant qu’elle la prenne.

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