Ce qui circule
MathewMathew retrouva le même paragraphe sous trois titres différents.
Un site citait le magazine. Un autre parlait de révélations qui se multipliaient. Le troisième annonçait que le silence d’Abby entretenait les interrogations. Il passa d’une page à l’autre avec l’impression de suivre quelque chose qui changeait de forme chaque fois qu’il essayait de le saisir.
Sur une photographie, il reconnut le manteau clair qu’elle portait en sortant du bar.
Il avait envoyé cette image dans un dossier. Elle se trouvait maintenant entre une publicité et une invitation à commenter sa vie.
Il ouvrit la conversation avec la journaliste, écrivit qu’elle devait l’appeler et attendit avant d’envoyer. Elle avait déjà son numéro. Elle savait très bien comment le joindre lorsqu’elle avait besoin d’un élément.
Il effaça la phrase et revint à l’article.
Personne ne parlait de lui.
Il parcourut les textes une nouvelle fois pour le vérifier, chercha son nom dans les pages, puis se détesta assez pour refermer l’ordinateur.
Nathan frappa quelques minutes plus tard.
— La visite de lundi est confirmée. Ils demandent si nous pouvons commencer une demi-heure plus tôt.
Mathew regarda son agenda.
— Oui.
— Et Eleanor a validé la dernière date de transport. Je préviens Moira.
Il acquiesça. Nathan s’apprêtait à partir lorsqu’il désigna l’écran fermé.
— Tu as vu ce qui sort sur Stevens ?
Mathew garda la main sur le bord du bureau.
— Oui.
— C’est assez ignoble. J’espère qu’ils vont lui laisser un peu de tranquillité.
Il n’attendit pas de commentaire et retourna à son travail.
La journée continua. Des clients confirmèrent des horaires, un acheteur demanda une autre reproduction, une fondation transmit les noms des personnes qui assisteraient au rendez-vous. Mathew répondit, signa et prit un appel de Californie. Il devait parfois faire répéter une question parce qu’une notification venait d’apparaître sur son téléphone.
Il avait voulu une réaction d’Abby. Il regardait maintenant des inconnus se répondre entre eux.
À midi, la journaliste qui avait reçu les pièces lui envoya un message pour lui demander s’il disposait d’autres éléments. Il le lut sans répondre. L’assurance tranquille de la question lui fit comprendre qu’elle n’avait aucune raison de s’arrêter là simplement parce qu’il ne supportait plus de regarder.
Il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et revint s’asseoir.
Le premier appel d’un autre journal arriva dans l’après-midi, par le standard de l’entreprise.
— Ils préparent un sujet sur les réactions du milieu, lui expliqua son assistante. Comme nous venons de travailler avec madame Stevens, ils voudraient votre commentaire. Je transmets à la communication ?
— Oui.
Il resta un instant avec le téléphone dans la main.
Ils ne lui demandaient pas s’il était responsable des publications. Ils cherchaient le partenaire de l’exposition, l’homme qui avait présenté les œuvres avec Abby, quelqu’un de suffisamment proche pour donner du poids à leurs questions.
Une deuxième sollicitation suivit. Celle-ci demandait si les rumeurs auraient un effet sur leur collaboration.
La responsable de communication de Carter l’appela avant de préparer une réponse. Elle proposait de confirmer simplement le cadre professionnel du projet et de ne pas commenter la vie privée d’Abby.
— Vous avez parlé directement à l’un de ces journalistes ? demanda-t-elle.
Mathew regarda l’écran.
— À celle du premier article.
— À quel sujet ?
Il passa une main sur son visage.
— Je vais avoir besoin de vous expliquer certaines choses.
Elle ne remplit pas le silence. Il finit par lui dire qu’il avait transmis des informations personnelles et que les reprises allaient plus loin que ce qu’il s’était représenté.
La responsable demanda les échanges avant de lui proposer une formulation. Elle le rappela après les avoir lus.
— Nous ne donnons aucun commentaire dans l’immédiat. Je veux faire le point avec notre conseil et un spécialiste de crise avant de vous laisser répondre comme partenaire professionnel.
Il se redressa.
— Personne ne m’accuse de quoi que ce soit.
— Non. Mais vous venez de me dire que vous êtes à l’origine des éléments publiés. Je ne vais pas vous faire parler de cette affaire sans savoir exactement ce que vous avez fait.
Elle lui donna le nom de Daniel, avec lequel l’entreprise avait déjà travaillé en Californie. Il pourrait les rejoindre à distance pour un premier échange, puis venir si la situation le nécessitait.
Mathew accepta.
Il aurait préféré qu’on lui propose de retirer les pages, de récupérer les photographies ou de faire taire le téléphone. On commençait par lui demander d’attendre et de ne rien ajouter.
Le soir, chez lui, il ouvrit la conversation d’Abby.
Il écrivit qu’il n’avait pas imaginé tout cela. Il regarda la phrase, puis la supprima sans l’envoyer.
Sur une nouvelle page, quelqu’un venait de reprendre la même photographie en lui donnant une autre légende.
Il posa le téléphone à l’envers. Quelques secondes plus tard, il le retourna.
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