Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 29 sur 51

Sous sa garde

Abby

Moira ne lui tendit pas le téléphone tout de suite.

C’était ce qui inquiéta Abby.

Son amie était entrée sans dossier, avait refermé la porte et lui avait demandé si elle avait vu les messages. Abby pensait encore à une difficulté de livraison lorsqu’elle découvrit son visage.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Moira s’assit près d’elle plutôt qu’en face.

Le premier article était déjà ouvert.

Abby reconnut sa photographie avant le titre. Une soirée à Londres, l’hiver précédent. Elle avait oublié cette robe, mais se rappelait avoir eu froid en attendant sa voiture.

Elle commença à lire.

À la troisième ligne, elle cessa d’entendre le bruit du couloir.

Les mots étaient choisis avec soin. Rien qui ressemble à la brutalité franche d’une insulte ; des questions, des rapprochements, des gens qui auraient parlé et dont aucun nom n’apparaissait. Son indépendance devenait une manière de se servir des autres. Ses rencontres, une stratégie. On lui reconnaissait même du talent avant de suggérer qu’elle possédait d’autres méthodes pour obtenir ce qu’elle voulait.

Elle remonta au début.

— C’est sorti quand ?

— Ce matin.

Moira ne chercha pas à reprendre l’appareil.

Abby arriva au passage sur ses habitudes. Le café, les hommes, les soirs qu’elle passait ailleurs. Un détail qu’elle n’avait donné à personne dans leur milieu lui fit relever les yeux.

Son amie avait compris aussi.

— Le détective, dit Abby.

Moira acquiesça.

Elles n’eurent pas besoin de prononcer son nom.

Abby rendit le téléphone et prit celui qui était posé près de son ordinateur. Plusieurs messages attendaient. Une journaliste souhaitait recueillir sa réaction ; une connaissance lui envoyait un lien accompagné de points d’interrogation. Une autre lui assurait qu’elle n’accordait aucune importance à ce qu’elle venait de lire, mais voulait tout de même lui demander si elle allait bien.

Elle retourna l’appareil.

— Nous avons quoi aujourd’hui ?

Moira la regarda.

— Abby.

— Les rendez-vous. Nous avons quoi ?

Son amie lui répondit. Abby retint deux horaires, demanda qu’on reporte une visite et confirma qu’elle recevrait le représentant d’un artiste dans la matinée. Il avait fait le déplacement ; elle n’allait pas lui demander de repartir parce que quelqu’un avait décidé de commenter son lit.

Elle se leva pour aller chercher de l’eau.

Le verre cogna légèrement contre la carafe. Elle le posa avant que Moira ait besoin de lui proposer de l’aider.

— Tu veux que je reste ? demanda son amie.

— Pour regarder quelqu’un boire avec dignité ? C’est un programme un peu faible.

Moira eut un sourire triste qui faillit la mettre en colère.

— Reste pour le rendez-vous, ajouta Abby plus doucement.

— Bien sûr.

Elles travaillèrent. Abby écouta les propositions, posa les questions attendues et réussit même à rire d’une remarque qui n’avait rien de drôle. Son interlocuteur ne parla pas de l’article. Elle lui en fut reconnaissante sans savoir s’il l’avait lu.

Après son départ, l’accueil appela au sujet de nouvelles demandes de commentaires. Moira les prit en charge et sortit quelques minutes.

Abby resta assise devant les photographies qu’on venait de lui laisser.

Elle avait encore aimé Mathew, à certains moments. Pas comme il l’aurait voulu, pas avec le projet qu’il avait préparé sans elle. Mais elle avait aimé sa présence, son humour, la chaleur de son appartement lorsqu’elle y arrivait après une longue journée.

Il avait reçu cela et décidé que ce n’était pas assez.

Elle se leva trop vite.

Dans le couloir, une employée la salua et lui demanda si elle voulait qu’on fasse apporter son déjeuner. Abby répondit qu’elle n’avait pas faim. Elle allait ajouter quelque chose sur une réunion lorsqu’elle aperçut Declan près du bureau de sécurité.

Il vint vers elle sans se presser.

— Tu as une minute ?

Elle hocha la tête.

Il la laissa entrer avant lui, referma la porte et lui proposa le fauteuil près de la fenêtre. Elle resta debout.

— Tu as vu ? demanda-t-elle.

— Oui.

Elle regarda les écrans sur un autre bureau, puis revint à son visage.

— Il y a des photographies ?

Il prit une courte inspiration.

— Dans une reprise de l’article. Celles du soir où tu as rencontré Oliver. Prises dans la rue.

Elle ferma les yeux.

— D’accord.

Elle savait ce que montraient ces images. Elle se rappelait avoir ri, avoir touché la cravate de cet homme pour lui dire qu’elle était de travers. Une seconde ordinaire. Quelque chose qui lui avait appartenu avant qu’un autre décide de l’emporter.

— Nous filtrons les sollicitations à l’entrée, poursuivit Declan. Tu n’as pas à traverser qui que ce soit pour rentrer ou sortir. Si tu veux monter, je t’accompagne jusqu’à l’ascenseur.

— Je vais avoir l’air de me cacher.

— Tu vas avoir l’air de rentrer chez toi.

Elle ouvrit les yeux. Il était toujours là, avec sa voix habituelle et une attention qui ne lui demandait rien.

— Tu n’as rien à leur expliquer, ajouta-t-il.

Elle se passa la main sur la joue avant de s’apercevoir qu’elle était mouillée.

— C’est ridicule. Je vais me mettre à pleurer pour un article écrit par quelqu’un que je ne connais même pas.

Declan ne lui dit pas que ce n’était qu’un article. Il s’approcha d’un pas.

— Tu veux que je lui règle son compte, à ce Carter ?

Elle le regarda, surprise, puis un rire lui échappa.

— Tu vas encore me facturer des heures supplémentaires.

— Pour celui-là, on trouvera un arrangement.

Elle rit de nouveau. Cette fois, le son se brisa avant la fin.

Declan ouvrit les bras.

Elle vint contre lui sans chercher une autre plaisanterie.

Il la serra, une main dans son dos, l’autre posée haut sur son bras. Abby cacha le visage contre son épaule et pleura avec une violence qui lui coupa le souffle. Elle avait tenu pendant le rendez-vous, devant Moira, au téléphone avec l’accueil. Elle n’arrivait plus à retenir quoi que ce soit.

— Je lui avais dit, murmura-t-elle. Je lui avais dit ce que je voulais.

— Je sais.

— Je ne lui ai pas menti.

Declan resserra légèrement son étreinte.

— Non.

Elle ne lui raconta pas les nuits, la conversation du jeudi, le visage de Mathew près de la bibliothèque. Elle resta là jusqu’à ce que sa respiration cesse de se casser à chaque fois qu’elle essayait de reprendre de l’air.

Il ne lui demanda pas de se calmer.

Quand elle se redressa enfin, elle regarda la marque humide sur son costume.

— Je vais devoir payer le nettoyage aussi.

Il lui tendit un mouchoir.

— Je le mettrais sur ta note.

Elle eut un petit sourire et essuya ses joues. Il lui laissa le temps de se moucher, puis lui apporta de l’eau.

Elle s’assit pour la boire.

Quelques minutes plus tard, Moira frappa à la porte. Declan alla lui ouvrir. Elle regarda Abby, posa le téléphone qu’elle tenait dans son sac et vint s’asseoir près d’elle.

— J’ai reporté le reste de la journée, dit-elle.

Abby acquiesça.

— Tu me laisses monter avec toi ?

Elle hocha de nouveau la tête. Sa gorge lui faisait trop mal pour chercher une réplique.

Declan les accompagna jusqu’à l’ascenseur. Avant d’entrer, Abby lui prit la main une seconde.

— Pas de règlement de comptes pendant que j’ai le dos tourné.

— Je te promet d'essayer.

Elle lui sourit, puis entra avec Moira.

Lorsque les portes s’ouvrirent sur le loft, son amie alla chercher de quoi manger. Abby retira ses chaussures et s’assit sur le canapé. Elle avait laissé son téléphone dans son sac, près de l’entrée.

La toile en cours attendait devant les vitres.

Elle la regarda sans se lever.

Pour cette fois, elle pouvait attendre.

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