Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 28 sur 51

Ce qu’il décide de faire

Mathew

Il lut le message d’Abby jusqu’à connaître l’ordre des phrases.

Aucune exclusivité. Tu as accepté. Je ne veux plus.

Il posa le téléphone sur la table, se leva et fit le tour du salon. La petite toile était éclairée par la lampe qu’il avait tant déplacée le soir où elle était venue.

Il l’éteignit.

Il avait essayé de s’excuser. Elle avait choisi la réponse qui lui permettait de garder le dernier mot, comme toujours. Il lui suffisait de rappeler ce qu’elle avait dit, avec cette précision qu’il avait admirée en affaires, pour faire de lui un homme qui n’avait rien compris.

Il avait compris.

Il se rappelait même la question exacte : voulait-il continuer à la voir ?

Il avait dit oui parce qu’il pensait qu’ils pouvaient encore avancer. Il n’avait pas imaginé qu’elle utiliserait cet échange pour lui faire accepter n’importe quoi.

Le téléphone sonna. Julian.

Il hésita, puis décrocha.

— Tu as cinq minutes ? demanda son ami.

— Pour quoi faire ?

— Prendre de tes nouvelles. Tu es parti bizarrement samedi.

Mathew resta debout près de la fenêtre.

— Je n’avais plus envie d’être là.

— Ça, j’avais compris.

Ils parlèrent quelques minutes. Mathew donna une version abrégée de leur relation, suffisamment vraie pour ne pas avoir à mentir directement, suffisamment incomplète pour que le silence de Julian lui paraisse d’abord approbateur.

— Elle t’avait dit qu’elle ne voulait pas être en couple ? demanda finalement son ami.

Mathew ferma les yeux.

— Les choses n’étaient pas aussi simples.

— Je te demande ce qu’elle t’avait dit.

— Oui. Elle l’avait dit.

Julian attendit un moment.

— Alors laisse retomber. Tu as le droit d’être malheureux, mais tu ne vas pas la convaincre de t’aimer en lui reprochant sa vie.

Mathew sentit la colère lui remonter à la gorge.

— Merci pour le conseil.

— Je suis sérieux.

— J’avais remarqué.

Il raccrocha peu après et posa le téléphone à l’autre bout de la pièce.

Le lendemain, au bureau, une cliente demanda Abby avant même de s’asseoir. Elle avait vu une œuvre à la galerie, souhaitait savoir si Mathew pouvait organiser une acquisition et parlait du regard d’Abby comme d’une garantie dont elle ne voulait pas se passer.

Il répondit avec une courtoisie impeccable.

À midi, un courriel de Moira confirma la marche à suivre pour les derniers dossiers. Abby n’était plus en copie.

Il regarda les destinataires longtemps.

Puis il ouvrit son répertoire personnel.

Les rapports étaient encore là. Gabriel, Oliver, les soirées, les heures de départ et les photographies qu’il avait eu honte de regarder après la visite de Declan. Il les parcourut avec une attention nouvelle, cherchant moins ce qu’Abby faisait que ce qu’on pourrait en raconter.

Il s’arrêta devant une page.

La remarque du détective sur l’absence de relation exclusive occupait plusieurs lignes au-dessous du récapitulatif. Il se rappelait son avertissement au téléphone. L’homme avait même ajouté que des observations ne permettaient pas de déduire les accords privés entre deux personnes.

Mathew n’avait donc rien découvert le jeudi soir. Abby lui avait donné les mots ; il possédait déjà les faits qui auraient dû l’empêcher d’inventer le reste.

Il referma la page et ouvrit les photographies seules.

Le nom d’une journaliste lui revint. Elle tenait une rubrique mondaine dans un magazine culturel dont les articles circulaient surtout parce qu’ils promettaient de raconter ce que les autres taisaient. Elle l’avait interrogé lors d’un dîner, plusieurs mois auparavant. Il avait gardé sa carte pour des raisons professionnelles qu’il trouvait maintenant très faciles à déplacer.

Il retrouva le contact.

Il écrivit d’abord qu’il avait peut-être une histoire pour elle. Puis il effaça « peut-être ».

La réponse arriva en fin d’après-midi. Elle lui proposait un appel.

Il aurait encore pu ne pas répondre.

Il confirma.

Ils parlèrent après le départ de son équipe. La journaliste lui posa des questions dont il apprécia la précision jusqu’à ce qu’elle demande ce qu’il voulait rendre public.

— Rien sur son entreprise, dit-il. Ses compétences ne sont pas en cause.

Il se sentit presque raisonnable en le précisant.

— Vous parlez d’une personnalité connue. Il faut quelque chose de plus qu’une déception privée.

Il regarda les images sur son écran.

— Elle sait parfaitement quelle image elle donne. Il y a ce qu’elle montre, et le reste.

La journaliste le laissa poursuivre. Il raconta les fréquentations, les nuits qui se chevauchaient dans sa mémoire alors que les dates restaient distinctes, l’usage qu’il imaginait qu’elle faisait de son charme. Il ne dit pas qu’elle lui avait proposé d’arrêter s’il ne pouvait pas accepter leur absence d’exclusivité.

Il ne prononça pas non plus la promesse faite à Moira.

Lorsqu’elle lui demanda ce qui pouvait appuyer ses affirmations, il choisit quelques éléments parmi les documents sauvegardés. Il laissa de côté la page où le détective avait formulé ses réserves.

La différence entre ce qu’il savait et ce qu’il venait de transmettre lui resta visible pendant une seconde.

Il envoya quand même.

Pendant deux jours, rien ne parut.

Mathew travailla, répondit à une autre demande de Moira et relut parfois le message d’Abby. Il eut plusieurs occasions d’écrire à la journaliste pour lui demander d’arrêter. Il pensa même à la formulation exacte.

Il ne l’envoya pas.

Le vendredi matin, le premier article arriva dans sa messagerie avant neuf heures.

Une photographie publique d’Abby ouvrait la page. Elle souriait pendant un vernissage, la tête légèrement tournée. Plus bas, le texte opposait sa réputation d’indépendance à une vie privée décrite comme une suite de conquêtes calculées. Les insinuations faisaient le travail qu’aucune preuve ne pouvait faire.

Il retrouva une expression qu’il avait employée au téléphone. Une autre avait été durcie, rendue plus sale. Il la relut sans reconnaître immédiatement qu’il avait fourni tout ce qu’il fallait pour qu’elle existe.

Il avait voulu qu’elle se sente atteinte. Il ne pouvait pas prétendre avoir simplement souhaité qu’on l’écoute.

Son téléphone resta silencieux.

À dix heures, Nathan entra dans le bureau avec une question sur un contrat. Il s’interrompit en voyant l’article sur l’écran.

— Tu as vu ça.

Mathew referma la page.

— Oui.

Nathan hésita.

— C’est assez ignoble.

Mathew baissa les yeux sur le document qu’il lui tendait.

— Qu’est-ce qu’il faut vérifier ?

Ils travaillèrent cinq minutes. Nathan repartit avec une signature et un regard qu’il n’avait pas eu en entrant.

Avant midi, deux autres sites avaient repris les insinuations. L’un parlait de révélations, l’autre de rumeurs persistantes. La photographie devant le bar était apparue dans une publication qui ne citait plus le premier article.

Mathew reconnut le manteau clair.

Il ouvrit la conversation d’Abby.

Elle n’avait pas écrit.

Il avait imaginé sa colère avec une précision honteuse. Sa voix, une accusation, peut-être l’obligation de lui répondre enfin. Il se retrouvait devant un écran où rien ne bougeait, pendant que des inconnus répétaient des choses qu’il avait choisi de leur donner.

La journaliste lui envoya un message pour le remercier de sa confiance.

Il ne répondit pas.

Puis Moira appela.

Il regarda son nom jusqu’à la dernière sonnerie et décrocha.

— C’est toi, dit-elle.

Il ne sut pas si c’était une question. Il chercha une phrase qui lui permettrait de commencer autrement.

— Moira…

— Je t’avais demandé une seule chose.

Il resta debout, une main posée sur le bureau.

De l’autre côté de la ligne, elle respira lentement. Sa voix, quand elle reprit, était toujours calme.

— Ne viens pas à la galerie et pour tout ce qui concerne nos affaires, adresse toi à mon secrétariat.

— Comment elle va ?

Le silence qui suivit lui fit enfin baisser la tête.

— Tu n’as plus le droit de me demander ça, répondit Moira.

Elle raccrocha.

Mathew garda le téléphone contre son oreille quelques secondes encore. Puis il le posa près du contrat signé.

Sur l’écran de l’ordinateur, une notification annonçait une nouvelle reprise de l’article.

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