Rien à rompre
AbbyGabriel avait attendu qu’ils soient dans l’ascenseur pour lui demander si elle voulait parler.
Elle avait secoué la tête.
Il n’avait pas insisté. Chez lui, il lui avait donné un verre d’eau, trouvé quelque chose de drôle à dire sur sa valise enfin rangée et accepté qu’elle s’asseye au bout du canapé sans chercher à reprendre la soirée là où ils l’avaient laissée.
Elle était rentrée au loft avant minuit.
Le dimanche matin, elle se réveilla avec le téléphone qui vibrait sur sa table de nuit.
Mathew.
Elle laissa sonner. Un message suivit quelques minutes plus tard.
« Tu aurais pu rester pour qu’on s’explique. »
Elle le lut assise au bord du lit. Puis elle posa le téléphone face contre le bois et alla se doucher.
En descendant, elle trouva un message de Moira qui lui proposait de déjeuner ensemble. Elle répondit oui, précisa qu’elle n’avait aucune intention de s’habiller correctement et ouvrit les rideaux du salon.
Le jour lui parut beaucoup trop clair.
Elle prépara du café, but la première tasse debout et alla regarder sa toile. Elle y resta longtemps sans prendre de pinceau.
Une liste pour ne pas les confondre.
Elle se rappela exactement son visage au moment où il l’avait dit. Il avait voulu la blesser. Il aurait beau trouver ensuite une explication plus flatteuse, elle avait vu cet instant-là.
À midi, Moira arriva avec deux sacs et les cheveux dérangés par le vent. Abby lui prit le plus lourd.
— Tu comptes t’installer ?
— J’ai hésité sur ce que tu voudrais manger.
— Tu as donc acheté ce qui restait dans le quartier.
Moira posa les autres affaires sur le comptoir et sortit les boîtes. Abby ouvrit un placard pour prendre des assiettes.
Elles mangèrent un moment avant que son amie parle de la veille.
— Judith m’a appelée ce matin.
Abby reposa sa fourchette.
— Elle a eu un problème de transport avec son tableau ?
Moira la regarda.
Abby baissa les yeux.
— Je sais. Pardon.
Son amie attendit. Abby lui raconta la conversation, sans l’adoucir mais sans en refaire toutes les répliques. Lorsqu’elle arriva à la dernière, elle s’arrêta assez longtemps pour que Moira pose son verre.
— Il a dit ça ?
— Oui.
Moira resta silencieuse. Son visage avait perdu cette douceur qui donnait parfois l’impression qu’il ne pouvait rien s’y passer de violent.
— Je lui avais demandé de faire attention à toi, dit-elle enfin.
Abby leva les yeux.
— Quand ?
— L’autre jour. Après la réunion chez lui.
Elle n’en ajouta pas immédiatement davantage. Abby comprit à son regard qu’elle avait parlé aussi d’autrefois.
— Il t’a promis quelque chose ?
Moira acquiesça.
Abby eut un petit rire qui ne lui fit aucun bien.
— Ses promesses ne valent pas grand chose.
— Il avait l'air d'avoir compris.
— Je sais.
Elle posa les mains à plat sur ses genoux. Elle n’était pas en colère contre Moira. Elle comprenait trop bien ce qu’elle avait essayé d’éviter.
Son téléphone vibra de nouveau sur le comptoir. Elles tournèrent les yeux en même temps.
— Tu veux que je le mette ailleurs ? demanda Moira.
— Non. Il finira bien par comprendre que je ne suis pas à sa disposition.
Le bruit s’arrêta.
— Tu comptes lui répondre ?
— Une fois. Pour lui dire de s’arrêter.
Moira ramassa les boîtes vides. Abby en retint une avant qu’elle la jette, puis la reposa sans l’ouvrir.
— Tu n’es pas obligée de décider de tout aujourd’hui, dit son amie.
— Si tu parles de notre rupture, il faudrait déjà que nous ayons été ensemble.
Moira s’arrêta.
— Je parle de ce que ça te fait.
Abby regarda la surface du comptoir. Une petite tache de peinture y résistait depuis plusieurs jours.
— Je suis en colère.
— C'est normal.
Elle aurait pu ajouter qu’elle était blessée. Qu’elle s’était amusée avec lui, qu’il avait parfois été exactement l’homme dont elle avait envie, qu’elle avait aimé le trouver un peu démuni dans sa cuisine.
Elle prit une éponge et frotta la tache jusqu’à ce que Moira pose doucement la main sur son poignet.
Abby s’arrêta.
— Ça va, dit-elle.
Son amie ne la contredit pas. Elle lui prit simplement l’éponge et la posa près de l’évier.
Dans l’après-midi, Abby répondit à Mathew.
Elle lut les messages avant d’écrire. Il regrettait sa phrase. Il disait aussi qu’elle l’avait poussé à bout, qu’il n’avait pas imaginé la voir agir ainsi devant lui. Puis il demandait de nouveau à la voir pour qu’ils puissent enfin parler calmement.
Elle effaça une première réponse trop longue.
« Je t’ai dit clairement que je ne voulais pas de relation exclusive. Tu as accepté de continuer à me voir. Ta jalousie ne change pas cet accord et ne justifie pas ce que tu m’as dit. Je ne veux plus de rencontres personnelles avec toi. Pour les dossiers en cours, adresse-toi à Moira. »
Elle relut, envoya et désactiva les notifications de leur conversation.
Le silence qui suivit lui fit presque mal aux oreilles.
Le lundi, elle descendit travailler à l’heure habituelle. Declan la croisa près de l’ascenseur et lui demanda si elle avait besoin d’une voiture dans la journée.
— À dix-sept heures. Si je ne décide pas de m’enfuir avant.
— Je peux prévoir plus tôt.
Elle sourit.
— Tu me prends toujours beaucoup trop au sérieux.
— Ça dépend des jours.
Il la regarda une seconde de plus. Elle posa la main sur son bras avant de poursuivre vers le bureau de Moira.
La matinée lui demanda davantage d’efforts qu’elle ne l’aurait cru. Elle relut un courriel, demanda qu’on répète un montant et finit par sortir déjeuner seule pour ne plus avoir à prétendre être attentive.
Le café était à deux rues.
Elle passa devant et continua jusqu’au restaurant suivant.
Le soir, elle monta sur la mezzanine chercher un carnet. Le tiroir du secrétaire était légèrement entrouvert. Elle vit le coin de l’enveloppe, son prénom écrit d’une main qu’elle reconnaîtrait partout.
Elle prit le carnet sans toucher à la lettre.
En bas, la toile l’attendait. Elle alluma la lampe près du chevalet, choisit une couleur et commença par une toute petite surface.
Cette fois, elle continua.
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