Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 26 sur 51

Devant lui

Mathew

Il avait eu deux jours pour décider de ne pas aller chez Judith.

Le samedi soir, il se retrouva pourtant devant sa porte avec une bouteille et l’espoir ridicule qu’Abby ait changé d’avis.

Judith le salua, prit son manteau et lui demanda s’il avait reçu son message sur une exposition en Californie. Il répondit, promit un contact et entra dans le salon.

Abby était déjà là.

Elle parlait avec une femme près de la fenêtre, un verre à la main. Gabriel se tenait un peu derrière elles. Il lui dit quelque chose à l’oreille ; elle tourna la tête, sourit et posa brièvement les doigts sur son bras.

Mathew s’arrêta pour saluer Julian.

— Tu as l’air épuisé, lui dit celui-ci.

— Une mauvaise semaine.

— Tu arrives à temps pour la terminer.

Il lui mit un verre dans la main. Mathew le remercia et essaya de trouver un intérêt à la conversation qui suivit.

Il n’avait pas dormi correctement depuis jeudi.

Il revoyait Abby assise dans son salon, prononçant le mot comme si elle l’avait posé entre eux pour qu’il n’y ait plus d’endroit où se cacher. Aucune exclusivité. Elle lui avait demandé s’il souhaitait continuer. Il avait dit oui.

Il le savait.

Il avait cependant espéré qu’elle mesure ce que cela lui faisait, qu’elle se ravise par égard pour ce qu’ils vivaient. Elle avait préféré venir avec Gabriel.

Une femme lui posa une question sur une vente. Mathew répondit avec assez de précision pour qu’elle propose de l’appeler le lundi. Il prit son numéro, échangea une plaisanterie et regarda involontairement au-delà de son épaule.

Gabriel aidait Abby à poser son verre sur une table encombrée. Il écarta une petite assiette, elle lui prit quelque chose dans la main et ils rirent d’un échange qu’il n’entendit pas.

Il connaissait maintenant ce rire au réveil. Il connaissait la façon dont elle se penchait sur la table de sa cuisine, pieds nus, sa chemise sur les épaules.

Il n’arrivait pas à remettre cette femme-là dans la même soirée que celle qui riait avec Gabriel.

Au dîner, Judith lui demanda son avis sur une œuvre qu’elle envisageait de prêter. Il regarda la photographie et lui conseilla de vérifier les conditions de transport.

— Abby m’a dit la même chose, répondit-elle. Je vais finir par obéir.

De l’autre côté de la table, Abby leva les yeux.

— Je te donne encore trois jours pour demander à quelqu’un d’autre.

Tout le monde rit. Mathew sourit aussi, avec l’impression que son visage venait de se déplacer sans lui.

Après le repas, il la trouva près de l’entrée du petit salon. Elle venait de terminer un appel et remettait son téléphone dans sa pochette.

— Tu as une minute ?

Elle le regarda, puis jeta un coup d’œil vers les autres invités.

— Pour quoi faire ?

— Te parler sans public.

Elle entra dans la pièce. Il la suivit, laissa la porte entrouverte et attendit qu’elle se retourne.

— Tu cherches à me faire passer un message ? demanda-t-il.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Il me semblait avoir été assez claire jeudi.

— Je parle de ce soir.

— Moi aussi.

Il posa son verre sur une console. Il avait peur de le briser s’il continuait à le tenir.

— Tu aurais pu avoir la délicatesse de ne pas m’imposer ça devant tout le monde.

Abby resta immobile.

— Je t’ai prévenu que je voyais Gabriel. Tu savais qu’il serait là. Tu es venu. Je ne t’impose rien.

— Tu peux vraiment faire comme si ce qui se passe entre nous ne comptait pas ?

— Arrête de remplacer ce que je te dis par ce qui t’arrange.

— Je passe des nuits avec toi, Abby. Nous dînons ensemble, tu viens chez moi, tu t’endors dans mes bras. Ce n’est pas…

— Une promesse d’exclusivité, termina-t-elle. Non. Et je te l’ai dit. Tu m’as répondu que tu avais compris.

Il secoua la tête.

— Je pensais que tu comprendrais aussi ce que je ressens.

— Comprendre ne m’oblige pas à vouloir la même chose.

Elle parlait bas, mais chaque phrase tombait avec assez de précision pour lui donner envie de la faire réagir autrement. Il aurait préféré une colère qui déborde, une gifle, n’importe quoi qui lui permette de cesser d’être seul à se sentir humilié.

— Tu savais ce que j’espérais.

— Et tu savais ce que je ne te promettais pas. Tu pouvais refuser. Je t’ai même proposé d’arrêter si cela ne te convenait pas.

Il regarda sa bouche. Il avait encore envie de l’embrasser, ce qui lui rendit sa propre colère plus honteuse.

— Tu n’as donc aucun problème à passer de mon lit au sien.

Elle releva légèrement le menton.

— Ce qui se passe dans mon lit ne te regarde pas au-delà de ce que je choisis de partager avec toi.

— Tu as au moins une liste pour ne pas les confondre ?

Le silence arriva d’un seul coup.

Il vit la phrase atteindre son visage avant qu’elle bouge. Elle ne pleura pas, ne rougit pas. Elle le regarda simplement comme s’il venait de rendre quelque chose très clair.

— Voilà, dit-elle.

Il sentit son cœur cogner.

— Abby…

— Non. Ne cherche pas une autre formulation. Celle-ci était très bien.

— Je suis en colère.

— Tu es jaloux. Ça ne te donne pas le droit de me parler comme à une femme que tu méprises.

— Je ne te méprise pas.

— Alors apprends à reconnaître ce qui sort de ta bouche.

Elle récupéra sa pochette sur le meuble. Mathew fit un pas vers elle.

— On ne va pas tout arrêter pour une phrase.

Elle leva les yeux.

— Tu n’as pas à décider combien il m’en faut.

Il s’immobilisa.

— Tu vas retourner avec lui ?

Elle resta devant lui une seconde de plus, puis hocha lentement la tête, comme si cette dernière question achevait un raisonnement qu’elle avait espéré pouvoir interrompre.

— Ne m’appelle pas pour continuer cette conversation. Pour le travail, tu as les coordonnées de Moira.

Elle ouvrit la porte davantage et sortit.

Mathew resta seul dans la pièce, les mains vides. Il regarda son verre sur la console. La surface de la boisson était parfaitement immobile.

Quand il rejoignit le salon, Abby parlait à Judith. Elle avait posé une main sur le bras de leur hôtesse, s’excusait peut-être de partir plus tôt. Gabriel se tenait près d’elle avec son manteau.

Il les vit traverser l’entrée. Gabriel ne chercha pas à le regarder. Abby non plus.

Julian lui demanda s’il voulait prendre l’air.

— Je vais rentrer.

Il remercia Judith, récupéra son manteau et descendit jusqu’à la voiture.

Sur son téléphone, la conversation du jeudi était encore visible.

« Tu es libre demain ? » avait-il écrit après le dîner.

Elle avait répondu qu’ils en avaient déjà parlé.

Il verrouilla l’écran et demanda au chauffeur de partir.

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