Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 25 sur 51

Ce qu’elle n’a pas promis

Abby

Gabriel lui envoya la photographie d’une valise ouverte sur un tapis.

« Je suis revenu en un seul morceau. »

Abby agrandit l’image. Une chaussure dépassait sous un pull roulé ; il avait probablement commencé à défaire ses affaires avant de décider qu’il existait des choses plus urgentes.

« Tu n’as pas perdu ton sens du rangement. »

« Tu veux venir donner un avis professionnel ? »

Elle sourit.

Ils n’avaient pas cessé de s’écrire pendant son déplacement. Des photographies, quelques plaisanteries, un appel trop court parce qu’elle était en train d’entrer en réunion. Elle savait que son dernier projet l’avait fatigué et qu’il prétendrait le contraire si elle le lui demandait de front.

« Tu viens chez Judith samedi ? » écrivit-elle.

« Oui. Je peux te garder la suite ? »

Elle regarda son agenda pour vérifier qu’elle n’avait rien prévu le dimanche matin.

« Si tu as rangé la valise. Je n’ai aucune envie de me casser une jambe chez toi. »

Il répondit qu’il ferait disparaître les preuves de son retour avant leur arrivée.

Abby posa le téléphone et reprit le dessin qu’elle examinait avec Moira.

— Gabriel est rentré, dit-elle.

Son amie leva brièvement les yeux.

— Son meuble aussi ?

— Celui-là n’a jamais pris autant de vacances que lui.

Moira sourit, puis revint à la feuille. Elles travaillèrent encore un moment. Abby apprécia qu’elle n’ajoute pas immédiatement un autre prénom à la conversation.

Ce fut elle qui finit par le faire, en rangeant.

— Je vais le voir samedi soir.

Moira posa la chemise qu’elle tenait.

— Tu as besoin de m’en parler ?

— Non. Je préférais te le dire avant que tu te demandes ce que je fais.

— Je ne te demande pas de choisir.

Abby hocha la tête. Elle le savait. C’était l’une des raisons pour lesquelles elle avait pu vivre autant d’années auprès de cette femme sans éprouver le besoin de s’en éloigner.

Le jeudi soir, elle rejoignit Mathew après un rendez-vous à l’extérieur. Il avait commandé trop de choses et soutenait qu’elle était libre de critiquer à condition de l’aider à finir.

Elle lui prit une petite assiette avant même d’avoir retiré son manteau.

— Tu essaies de me nourrir pour m’amadouer ?

— Je constate surtout que ça marche.

— Tu devrais regarder mon visage avant de tirer des conclusions.

Il le regarda. Elle finit par rire et lui tendit son manteau.

Ils mangèrent dans le salon. Mathew lui raconta une visite au cours de laquelle un homme avait consacré plus de temps à leur montrer sa cave que ses tableaux. Elle reconnut immédiatement le collectionneur et ajouta un détail qui le fit rire à son tour.

Elle aimait ces moments. Sa manière de reprendre une phrase, la satisfaction presque enfantine qu’il avait lorsqu’il réussissait à la surprendre, le léger retard de son regard quand elle se levait pour aller chercher de l’eau.

Elle revint s’asseoir près de lui. Il posa une main sur son genou.

— Tu viens à quelle heure samedi ?

Elle tourna la tête.

— Chez Judith ? Je ne sais pas encore.

— Je pensais après.

— Je ne viens pas ici après.

Sa main resta sur son genou, immobile.

— Tu as quelque chose dimanche ?

— Mathew, je viens de te répondre pour samedi.

Il retira sa main pour prendre son verre.

— Tu peux me dire où tu vas sans avoir l’impression de rendre des comptes.

Elle le regarda un instant.

— Je vois Gabriel.

Il posa le verre.

— Gabriel est revenu ?

— Oui.

— Et tu comptes passer la soirée avec lui.

— C’est ce que je viens de te dire.

Le silence qui suivit lui fit comprendre qu’elle avait bien fait de répondre directement. Mathew regardait la table basse comme si elle venait d’y poser quelque chose qui n’aurait jamais dû entrer dans son appartement.

— Tu ne trouves pas ça un peu…

Il s’interrompit.

— Choisis bien la suite, dit Abby.

Il releva les yeux.

— Après ces dernières semaines, tu ne crois pas qu’on pourrait au moins en parler ?

— Nous en parlons.

— Tu sais ce que nous faisons ensemble.

Elle se redressa.

— Oui. Et je t’ai dit ce que je ne te promettais pas.

— Tu n’as pas employé le mot.

Abby le regarda, puis eut un petit rire incrédule.

— Très bien. Je vais le faire maintenant. Je ne t’ai promis aucune exclusivité. Je n’en souhaite pas. Je ne te demande pas d’être exclusif non plus.

Il se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Elle le suivit des yeux sans bouger.

— Tu dis ça comme si ça ne signifiait rien.

— Je dis ça pour que tu ne puisses pas prétendre que je t’ai laissé croire le contraire.

Il se retourna.

— Et si ça ne me convient pas ?

La question lui serra un peu la gorge. Elle aurait préféré qu’il la pose plus tôt, avant de lui donner l’impression que chaque refus était une négociation qu’elle devait gagner.

— Alors tu me le dis, répondit-elle. Et nous arrêtons de nous voir de cette façon.

Il resta près de la vitre. Elle sentit le poids de l’alternative, très concrètement. Elle n’avait aucune envie de partir. Elle n’allait pas promettre autre chose pour pouvoir rester.

— Tu pourrais le faire aussi facilement ? demanda-t-il.

— Je n’ai pas dit que ça me ferait plaisir.

Il la regarda mieux.

— Tu attends quoi de moi, Abby ?

— Que tu choisisses en sachant ce que je te propose. Pas que tu acceptes en pensant me faire changer d’avis plus tard.

Il revint lentement vers le canapé et s’assit, à une distance qu’il n’avait pas gardée depuis longtemps.

Elle prit son verre d’eau. Ses doigts étaient un peu froids.

— C’est clair ? demanda-t-elle.

Il fixa la table, puis releva le visage.

— Oui.

— Et tu veux qu’on continue à se voir ?

Il ne répondit pas tout de suite. Elle le laissa chercher sans lui donner une caresse pour l’aider.

— Oui, dit-il enfin.

Elle acquiesça. Il passa une main dans ses cheveux et se mit à parler d’un appel qu’il attendait le lendemain. Le changement de sujet était trop brusque pour qu’elle le prenne pour de l’aisance, mais elle n’y revint pas à sa place.

Un peu plus tard, il lui proposa de l’eau. Elle le suivit dans la cuisine.

— Tu as l’air de préparer une remarque, dit-il en remplissant son verre.

— Je vérifie seulement que tu ne vas pas m’expliquer demain que tu pensais à autre chose pendant cette conversation.

Il posa la bouteille.

— J’ai compris.

Elle soutint son regard.

— Bien.

Il lui prit la taille, doucement d’abord, puis avec cette assurance qui lui donnait envie de lui disputer le moindre geste. Elle l’embrassa parce qu’elle en avait envie, sans lui retirer un mot de ce qu’elle venait de dire.

Le samedi, elle retrouva Gabriel dans l’après-midi pour un café avant la soirée. Il avait déjà perdu une paire de lunettes depuis son retour et l’accusait de rire de ses malheurs.

— Tu as regardé dans ta valise ? demanda-t-elle.

— C’est vexant de devoir répondre oui.

Il lui montra les premières photographies de son prochain projet. Elle reconnut une courbe dont ils avaient parlé plusieurs mois plus tôt, lui demanda ce qu’il avait finalement changé et se laissa entraîner dans une discussion sur un bois trop clair.

Elle était bien avec lui. Elle n’avait pas à effacer cela pour donner à un autre homme la preuve qu’il comptait.

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