Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 24 sur 51

L’homme qu’il aurait voulu être

Mathew

— Elle a toujours eu beaucoup de caractère, dit Victoria.

Mathew regarda l’écran de son ordinateur sans lire ce qu’il affichait.

Il n’avait pas prévu de parler d’Abby. Sa mère avait posé une question, puis une autre, et il avait fini par lui dire qu’ils se revoyaient. Elle avait accueilli la nouvelle avec une satisfaction prudente qui l’avait d’abord soulagé.

— Oui, répondit-il.

— Ce n’était pas toujours simple pour elle, à l’époque. Il y avait tant de différences.

Il se redressa.

— De revenus, surtout. Tu peux dire le mot.

Victoria resta silencieuse.

— Tu sais très bien que je ne réduis pas les gens à cela.

— Alors pourquoi est-ce la première chose qui te revient ?

Il entendit une porte se fermer derrière elle. Elle reprit sur un ton plus bas.

— Je pensais à votre âge. À ses difficultés. À ce que nous aurions pu éviter si…

— Si quoi ?

— Mathew, je ne veux pas qu'on se dispute.

Il posa la main sur le bord du bureau.

— Elle n’était pas un problème à résoudre. Elle travaillait, elle étudiait, elle essayait de tenir après la mort de sa grand-mère. Et moi, je lui demandais de venir dîner pour que tu puisses vérifier si elle savait se tenir à table.

— Tu es injuste.

— Peut-être. Mais elle ne sera plus obligée de l’être à ma place.

Victoria ne répondit pas tout de suite. Quand elle demanda si Abby envisageait de venir en Californie, il se surprit à dire qu’ils verraient plus tard, au lieu de préciser qu’il ne l’avait jamais invitée.

Il raccrocha après avoir promis d’appeler son père.

Puis il prit son téléphone personnel.

Il avait envie de raconter cette conversation à Abby. Qu’elle sache qu’il n’avait pas laissé passer la remarque, qu’il avait enfin dit les choses comme il aurait dû les dire autrefois.

Il écrivit une phrase, puis l’effaça.

Elle lui demanderait peut-être ce qu’il attendait en échange.

À dix-sept heures, Moira arriva pour vérifier les derniers documents de l’exposition. La plupart des ventes étaient confirmées ; il restait des transports à organiser et un prêt à prolonger.

Ils travaillèrent avec Nathan une demi-heure. Lorsque celui-ci partit chercher une signature, Moira referma son dossier mais ne se leva pas.

Mathew attendit.

— Je voudrais te parler d’Abby, dit-elle.

Il sentit immédiatement ses épaules se raidir.

— Elle t’a demandé de venir ?

— Non.

— Alors…

— Je ne viens pas te transmettre un message.

Il se tut. Moira avait les mains posées sur son sac. Elle n’avait ni changé de ton ni cherché une manière plus douce de commencer.

— Tu ne l’as pas vue après votre séparation. Moi, si.

Mathew regarda brièvement vers la porte.

— Je sais que je lui ai fait du mal.

— Tu le sais. Tu ne l’as pas vue.

Il revint à elle.

Moira baissa les yeux un instant, comme si elle choisissait ce qu’elle pouvait lui confier sans trahir son amie.

— Elle venait de perdre Lily. Elle essayait de terminer ses examens. Elle n’avait plus envie de manger, elle dormait mal. Elle continuait pourtant à préparer une soirée avec toi parce qu’elle avait besoin de quelque chose de simple à attendre après tout ça.

Il sentit son estomac se contracter.

— Je me rappelle ce qu’elle avait apporté.

— Moi aussi. J’ai jeté ce qui était resté dans le sac, plusieurs jours après.

Mathew baissa les yeux vers son propre bureau. Il n’y avait rien, dans ce qu’il pouvait répondre, qui lui permette de se tenir mieux devant elle.

— Je ne vais pas recommencer, dit-il.

Moira le regarda longtemps.

— Tu ne peux pas seulement vouloir qu’elle revienne à ce que tu imagines. Il faut aussi accepter la femme qu’elle est maintenant et ce qu’elle te dit.

Il passa une main sur sa bouche.

— Elle compte pour moi.

— Je ne te demande pas de me convaincre que tu tiens à elle. Je te demande de ne pas lui faire de mal.

La douceur de sa voix lui rendit la phrase plus difficile à supporter qu’un reproche crié.

— Je te le promets, répondit-il.

Moira acquiesça sans sourire. Nathan revint avec le document. Elle le vérifia, le remercia et se leva.

Mathew la raccompagna jusqu’à l’ascenseur. Il lui tint la porte comme à la fin de n’importe quelle réunion et resta seul dans le couloir après son départ.

Il écrivit à Abby en rentrant.

« J’ai insisté pour monter alors que tu avais répondu. Et je n’avais pas à parler de Moira et Declan comme je l’ai fait. »

Elle répondit après vingt heures.

« En effet.»

Il regarda les mots sans chercher de phrase pour les contourner.

« Désolé. »

Il posa le téléphone. Il n’ajouta ni invitation ni question.

Une heure plus tard, elle appela.

— Tu es chez toi ?

Il se leva du canapé.

— Oui.

— Je peux passer. Je te préviens, j’ai déjà mangé.

Il ferma les yeux une seconde.

— Tu peux venir quand même.

— Quelle générosité.

Elle arriva avec les cheveux encore un peu humides et une veste qu’elle lui mit dans les mains. Elle avait marché jusqu’à la voiture sous quelques gouttes de pluie et prétendait que cela suffisait à justifier son humeur.

Il la regarda retirer ses chaussures.

— Tu as eu une bonne journée ? demanda-t-elle.

La question le surprit assez pour qu’il ne réponde pas immédiatement.

— Longue.

Elle le regarda mieux.

— Tu as l’air fatigué.

Il aurait pu lui raconter sa mère, Moira, la sensation de ne plus savoir quel homme il devait lui montrer. Il dit seulement qu’il avait beaucoup parlé et peu déjeuné.

Abby alla ouvrir le réfrigérateur.

— Tu me fais la morale sur mes horaires et tu vis d’eau gazeuse ?

— Il y a autre chose.

— Oui. Un citron très courageux.

Elle le lui montra. Il se mit à rire, la rejoignit et passa les bras autour de sa taille pendant qu’elle examinait une boîte restée sur l’étagère.

— Tu comptes manger ou m’empêcher de t’aider ? demanda-t-elle.

— Je n’ai pas encore décidé.

Elle tourna le visage et l’embrassa, brièvement.

Il resta près d’elle pendant qu’elle préparait une assiette. Il n’avait rien demandé. Elle était là, à lui donner tort et à lui faire à manger dans la même minute.

Quand elle s’installa en face de lui avec un verre d’eau, il eut envie de dire à Moira qu’elle pouvait cesser de s’inquiéter.

Il ne le fit pas. Il garda la main d’Abby lorsqu’elle voulut reprendre un morceau de pain et l’embrassa au bout des doigts.

— Mange, dit-elle. Tu deviens sentimental à jeun.

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