Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 23 sur 51

Une porte fermée

Abby

Samuel avait posé son carton au sol sans l’ouvrir.

Abby lui proposa un café. Il refusa, puis accepta lorsqu’elle lui demanda s’il comptait rester debout assez longtemps pour qu’elle se sente obligée de l’imiter.

Il s’assit. Ses yeux étaient rouges.

Elle laissa les photographies sur la table et attendit.

Ce n’était pas le travail, finit-il par dire. Puis il parla suffisamment pour qu’elle comprenne qu’il ne savait plus comment l’en séparer. Une personne était partie, son appartement lui paraissait trop grand et il passait ses journées à refaire des dessins qu’il déchirait le soir.

Abby l’écouta sans lui promettre que cela nourrirait de belles œuvres.

— Tu n’as pas besoin de nous apporter quelque chose aujourd’hui, dit-elle.

Il baissa la tête.

— Je suis déjà en retard.

— Nous avons du temps. Et si nous n’en avions pas, Moira en trouverait. C’est son défaut le plus agaçant.

Il eut un sourire qui ne dura pas.

Ils parlèrent encore. Abby lui demanda s’il mangeait, puis se surprit à penser qu’elle allait devoir avouer cela à Declan. Elle fit apporter de quoi déjeuner et ne regarda pas son téléphone pendant le repas.

Quand Samuel partit, elle avait plusieurs appels manqués.

Deux venaient de Mathew.

Elle répondit d’abord à la demande de Londres, descendit vérifier une livraison et remonta retrouver Moira. Elles réglèrent ensemble les échéances que Samuel n’aurait pas à porter cette semaine-là.

— Il a pu parler ? demanda son amie.

— Oui.

Moira hocha la tête. Abby resta près de la fenêtre avec une tasse qu’elle n’avait pas envie de boire.

— Tu as le droit de rentrer, dit son amie.

— Je suis déjà au-dessus de chez moi. C’est presque un avantage social.

— Alors profites-en.

Abby lui sourit, récupéra ses affaires et trouva Mathew près de l’accueil des bureaux.

Il s’était levé en la voyant.

— Tu ne répondais pas.

— Je travaillais.

— Je passais dans le quartier.

Elle s’arrêta.

Il le vit et ajouta aussitôt :

— Vraiment, Abby. Je sortais d’un rendez-vous. Tu peux appeler Nathan si tu veux vérifier.

— Je n’ai pas besoin de recruter quelqu’un pour contrôler tes horaires. C’est une passion que je te laisse.

Il accepta le coup en resserrant légèrement la mâchoire.

— Tu remontes ?

— Oui.

— Je peux venir prendre un verre.

Elle regarda le bouton de l’ascenseur, puis lui.

— Non.

Il attendit une seconde.

— Tu as quelqu’un ?

— Une quantité de travail suffisante pour organiser une soirée à thème.

— Je ne vais pas te retenir longtemps.

— Tu me retiens déjà.

Il glissa les mains dans ses poches. Elle sentait sa fatigue monter à mesure qu’il continuait à chercher une réponse différente.

— Tu connais chaque pièce de mon appartement.

— Tu veux me faire visiter le local à poubelles pour rétablir un équilibre ?

— Je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas monter une fois.

Abby posa son sac sur son épaule.

— Parce que je ne t’y ai pas invité.

Il regarda autour d’eux. Une employée passa avec un dossier et les salua. Ils répondirent, attendirent qu’elle soit entrée dans un bureau et reprirent plus bas.

— Tu trouves ça normal ? demanda-t-il.

— Tout à fait.

— Nous passons nos nuits ensemble, mais je ne peux pas voir où tu vis.

— Nous passons certaines nuits ensemble. Tu n’as pas acheté une visite privée avec la dernière.

Il eut un petit rire sans amusement.

— Tu as toujours besoin de rendre ça aussi froid ?

Elle le regarda. Le mot la toucha plus qu’elle n’aurait voulu.

— Tu t’en es assez peu plaint jusqu’ici.

— Ce n’est pas ce que je dis.

— Alors choisis mieux tes mots.

Il se détourna brièvement, puis revint vers elle.

— Moira monte. Declan sait où tu es à chaque instant. Je suis le seul à devoir attendre que tu décides de m’accorder une heure.

Abby ne bougea plus.

— Arrêtes.

Il ouvrit la bouche. Elle continua sans lui laisser le temps de reprendre.

— Moira et Declan ne me demandent pas de leur prouver leur importance en me faisant céder sur ce que je veux garder pour moi. Tu pourrais essayer. C’est moins fatigant pour tout le monde.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Oui. Tu estimes avoir mérité davantage. Tu veux aussi une clé, ou on attend la prochaine dispute ?

Il la fixa. Elle avait envie qu’il trouve enfin quelque chose qui ne l’oblige pas à continuer.

— Je veux être avec toi, dit-il.

— Et moi, je veux rentrer chez moi. Ce soir, ça devrait suffire comme réponse.

Elle appuya sur le bouton. Lorsqu’il tendit légèrement la main, elle se recula d’un pas.

— Ne rends pas ça plus pénible.

Il la laissa entrer dans l’ascenseur. Elle attendit que les portes soient fermées pour composer le code du dernier niveau.

Au loft, elle resta un moment devant la baie vitrée sans retirer sa veste. La lumière était encore assez claire pour peindre. Elle aurait dû profiter de cette heure au lieu de perdre du temps à se rappeler son visage vexé.

Elle posa son sac, monta se changer et redescendit pieds nus.

Son téléphone vibra.

« Tu aurais pu me dire que tu avais eu une mauvaise journée. »

Elle lut deux fois la phrase avant de répondre.

« Qui dit que j'ai eu une mauvaise journée ? »

Elle posa l’appareil dans un tiroir de la cuisine.

La peinture ne vint pas tout de suite. Elle changea de pinceau, nettoya une surface qui n’en avait pas besoin et resta trop longtemps devant une couleur déjà sèche.

Elle avait envie de lui. Voilà ce qui l’agaçait le plus. De sa bouche, de ses mains, de cette seconde où il cessait de parler parce qu’elle venait de le surprendre.

Elle avait aussi envie de ne voir personne.

Elle tira une partie des rideaux, alluma une lampe près du canapé et se fit quelque chose à manger. Dans le silence de la cuisine, elle se rappela Samuel qui avait demandé pardon d’avoir pris autant de temps.

Elle lui envoya un message pour lui dire qu’ils reparleraient des dessins lorsqu’il en aurait envie.

Puis elle récupéra son livre et laissa le téléphone loin d’elle.

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