Ce qu’il appelle des progrès
MathewElle lui écrivit le jeudi en fin d’après-midi.
« Tu es chez toi ce soir ? »
Il était en train de parler à Nathan. Il baissa les yeux sur le message, sourit et dut demander qu’on lui répète la dernière phrase.
— Je te laisse, proposa son collaborateur.
— Non. Termine.
Nathan termina. Mathew répondit à Abby avant même que la porte soit refermée.
« À partir de quelle heure ? »
« Je peux te laisser choisir la couleur de la nappe aussi, si tu as besoin de te rassurer. »
Il rit, confirma et déplaça son dîner avec Julian.
Lorsqu’elle arriva, elle avait un film à lui faire voir et l’intention déclarée de se moquer de ses goûts. Ils n’en regardèrent que la moitié. À minuit, elle s’était endormie contre lui sur le canapé, la télécommande encore dans la main.
Mathew resta immobile jusqu’à sentir une crampe dans son bras.
Il avait attendu cela sans savoir exactement quoi nommer : qu’elle vienne sans qu’il demande, qu’elle trouve une raison simple de rester, qu’elle cesse un moment de surveiller chaque place qu’il essayait de prendre.
Le lundi suivant, il lui proposa de remettre la fin du film.
Elle répondit qu’elle voulait terminer une toile.
Il écrivit « demain ? », puis effaça le mot. Il avait une visite prévue à Los Angeles et devait partir tôt le lendemain. Elle le savait. Elle avait tout de même choisi sa toile.
Il appela.
— Tu ne peux vraiment pas t’arrêter une heure ?
— Je pourrais. Je ne veux pas.
Il entendit de la musique derrière elle. Elle parlait sans dureté particulière, comme si la réponse n’avait aucune raison de le contrarier.
— Je pars demain.
— Tu me l’as dit.
— Je me demandais si tu t’en souvenais.
La musique diminua.
— Tu aurais pu m’appeler pour me souhaiter une bonne soirée. Ça nous aurait évité le passage où tu essaies de me faire culpabiliser.
Il s’appuya au bord de son bureau.
— Tu peux aussi entendre que j’ai envie de te voir.
— Je l’entends très bien. Bonne soirée, Mathew.
Elle raccrocha avant qu’il ait choisi entre une plaisanterie et une autre protestation.
En Californie, il travailla deux jours d’une manière qui lui fit du bien. Les collections, les clients et les équipes le connaissaient depuis longtemps. Il retrouvait son rythme sans avoir à réfléchir à ce qu’il devait laisser entendre.
Le deuxième soir, Abby lui envoya la photographie d’un détail de sa toile.
« Voilà celle pour laquelle je t’ai abandonné. »
Il agrandit l’image. Une main, presque perdue dans une zone claire. Il sourit malgré lui, répondit qu’il voyait mal ce qu’elle lui trouvait et reçut une invitation à examiner ses propres mains plus attentivement.
Il appela. Elle ne décrocha pas, mais lui écrivit plus tard qu’elle venait de dîner avec Moira.
Il s’arrêta sur le prénom avant de s’agacer de l’avoir fait.
Dans l’avion du retour, il ouvrit les documents sauvegardés hors connexion. Un dossier personnel se trouvait sous le contrat qu’il cherchait. Il le reconnut avant de voir apparaître la miniature d’une photographie.
Abby, devant un bar. Oliver près d’elle.
Il n’avait plus demandé la moindre observation depuis la visite de Declan. Il avait pourtant gardé le récapitulatif, les images, les pages où quelqu’un d’autre avait noté les heures de sa vie.
Il relut quelques lignes.
Dans le dernier compte rendu, une remarque qu’il avait trouvée inutile était soulignée : rien, dans les éléments recueillis, ne permettait de présenter Gabriel ou un autre homme comme son compagnon exclusif. Les rencontres observées concernaient plusieurs personnes, à des dates différentes.
Le détective l’avait également précisé au téléphone, avant l’arrêt de la mission.
— Vous cherchez lequel est son compagnon, monsieur Carter. Ce que nous voyons ne correspond pas à une relation exclusive. Je préfère vous le dire plutôt que de vous laisser attendre un nom qui expliquerait tout.
Mathew lui avait répondu qu’il savait lire.
Il se rappelait exactement le ton qu’il avait employé.
À présent, la photographie lui semblait plus ancienne qu’elle ne l’était. Cela appartenait à la période d’avant : avant son appartement, avant sa chemise sur les épaules d’Abby, avant qu’elle s’endorme contre lui en tenant une télécommande.
Il referma le dossier.
La femme qui lui souriait dans son lit ne pouvait pas lui accorder exactement la même place qu’à l’homme rencontré au bar. Il le sentait. Il avait trop attendu pour se tromper sur cette différence.
Le vendredi soir, il retrouva Abby devant la galerie. Elle finissait une conversation avec un artiste et lui fit signe d’attendre. Il attendit près de la voiture, surpris d’aimer la regarder travailler même lorsqu’elle l’oubliait pour quelqu’un d’autre.
Elle vint enfin vers lui.
— Tu as survécu à ton voyage ?
— Difficilement. Tu n’étais pas là pour me dire ce que je faisais mal.
— Ça a dû être éprouvant.
Elle l’embrassa brièvement. Dans la rue. Sans regarder si quelqu’un pouvait les voir.
Il lui prit la main pour la garder un instant.
— Il y a un dîner la semaine prochaine. Une fondation, quelques collectionneurs. Viens avec moi.
Elle regarda leurs doigts joints.
— Je suis invitée.
— Alors nous pourrions y aller ensemble.
— Je viendrai directement de la galerie.
Il eut envie de rire de cette manie de rendre toute proposition inutilement compliquée.
— Je peux leur dire que nous serons deux.
Elle retira sa main.
— Ils savent déjà que je serai là. Tu n’as pas besoin de m’ajouter à ta réponse.
— Tu prends tout comme une tentative d’annexion ?
— Tu es très appliqué. Je me méfie du cadastre.
Il rit malgré lui et lui ouvrit la portière de la voiture qu’il avait fait appeler.
— Tu viens quand même ?
— Dîner chez toi ? Oui. Tu peux noter cette victoire-là, si ça te fait plaisir.
Elle s’installa. Il monta à côté d’elle et posa la main sur son genou. Elle la regarda, puis posa la sienne par-dessus.
Il décida de ne pas parler davantage du dîner de la fondation.
Ils auraient tout le temps de régler ces détails.
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