Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 21 sur 51

À ses conditions

Abby

— Tu veux que je te garde vendredi ? demanda Moira.

Abby releva les yeux de la photographie qu’elles examinaient.

— Pourquoi tu me garderais vendredi ?

— Le rendez-vous. À dix heures.

— Ah. Oui.

Moira nota l’horaire sans la regarder. Abby reprit la photographie et vit, au bout d’un moment, que son amie souriait.

— Tu te moques ?

— Un peu. Tu viens de passer trois minutes à examiner le verso.

Elle retourna la feuille, découvrit l’image et éclata de rire.

— J’évaluais la qualité du papier.

— Bien sûr.

Elles travaillèrent jusqu’à midi. Moira avait prévu de déjeuner dehors ; Abby l’accompagna, heureuse de quitter un bureau dans lequel on venait de déposer beaucoup trop de cartons d’échantillons.

Au restaurant, son amie lui raconta qu’elle avait finalement trouvé un manteau qui lui plaisait. Abby exigea de voir la couleur avant de lui accorder son approbation.

Puis son téléphone vibra.

« Je commence à m’inquiéter pour les voisins. Tu travailles vraiment jusqu’à cette heure-là ? »

Elle sourit et répondit qu’il pourrait toujours aller se coucher sans elle.

— Tu le revois ce soir ? demanda Moira.

Abby posa le téléphone.

— Oui.

Moira attendit. Elle ne cherchait pas à lire l’écran.

— Tu peux poser ta question, dit Abby.

— Je voulais savoir si tu allais bien.

— Je vais bien.

— D’accord.

Son amie prit son verre. Abby la regarda le reposer trop soigneusement.

— Tu en as une autre.

— Est-ce que vous attendez la même chose ?

Abby se redressa légèrement.

— Je lui ai dit ce que je voulais. Et ce que je ne voulais pas. Plusieurs fois, même.

— Je sais que tu peux être claire.

— Tu doutes de sa capacité à comprendre ?

Moira resta silencieuse une seconde.

— Je me demande surtout ce qu’il accepte d’entendre.

Abby baissa les yeux sur son assiette. Elle avait eu la même pensée le samedi matin, lorsqu’il avait proposé le déjeuner avant même qu’elle ait fini son café.

— C'est à lui de voir, dit-elle.

— Alors on verra j'imagine.

Moira lui tendit la corbeille de pain. Elles parlèrent ensuite d’un film qu’elles voulaient voir. Abby promit de rester éveillée cette fois. Son amie exigea une séance avant vingt heures.

À vingt-deux heures vingt, Abby arriva chez Mathew avec un sac de nourriture et les épaules douloureuses.

Il ouvrit en tenant un téléphone qu’il éloigna immédiatement de son oreille.

— Je te rappelle demain, dit-il.

Elle entra et le regarda raccrocher.

— Tu devrais vérifier que je reste avant de sacrifier ta vie sociale.

— C’était un appel de travail.

— Encore moins de raisons de regretter.

Elle posa le sac sur la table et retira sa veste. Il regarda ses mains tachées de peinture.

— Tu viens directement de l’atelier ?

— Non, j’ai peint dans la voiture pour gagner du temps.

Il rit et voulut l’embrasser. Elle lui présenta le sac entre eux.

— Mange d’abord. Je suis beaucoup plus difficile à supporter quand j’ai faim.

— Tu as prévu pour deux ?

— J’avais l’intention de tout manger sous tes yeux. Mais tu peux tenter ta chance.

Il déballa les boîtes, lui apporta des couverts et la regarda s’installer sur le canapé en retirant ses chaussures. Elle sentit ses jambes se détendre enfin.

Ils mangèrent en commentant un catalogue qu’il avait laissé sur la table. Elle y trouva une erreur de reproduction, il défendit une œuvre qu’elle n’aimait pas, puis elle lui reprit une boîte qu’il avait presque terminée.

— Tu viens de me dire que tu n’en voulais plus, protesta-t-il.

— Je ne voulais plus t’en donner. Nuance.

Il lui attrapa le poignet avant qu’elle récupère ses couverts. Elle leva les yeux et le trouva beaucoup trop près.

— Tu vas aussi négocier ce qu’il y a dans mon assiette ?

— J’envisageais autre chose.

— Tu envisages beaucoup. Tu exécutes moins vite.

Il la débarrassa de la boîte. Elle rit avant qu’il l’embrasse, puis cessa de rire assez longtemps pour lui donner raison sur la suite.

Plus tard, elle retrouva une trace de couleur sur sa chemise.

— C’est de ta faute, dit-elle.

Il regarda son poignet.

— Je vais garder cette version.

Elle essaya de nettoyer la tache avec un peu d’eau, puis abandonna sous son regard amusé.

— J’avais une chemise comme ça, autrefois, reprit-il.

— Tu en avais dix.

— Celle sur laquelle tu t’étais essuyé les mains.

Elle releva le visage. Le souvenir lui revint : un dimanche, une toile trop grande pour la chambre, Mathew qui l’avait prise par la taille sans regarder ce qu’elle tenait.

— Tu l’avais mérité.

— Je l’ai gardée longtemps.

Elle sourit encore une seconde, puis son sourire diminua lorsqu’il lui prit la main.

— On avait de bons moments, Abby.

Elle retira doucement ses doigts.

— Oui. Je me rappelle aussi du reste.

Il regarda la chemise, puis la posa sur une chaise.

— Je n’essayais pas de…

— Alors ne le fais pas.

Ils se turent. Elle n’avait pas envie de gâcher la soirée ; elle n’avait pas davantage envie de le laisser réécrire ce qui l’avait suivie pendant neuf ans.

Elle alla boire de l’eau dans la cuisine. Il la rejoignit quelques minutes plus tard, une serviette dans la main.

— Celle-ci ne risque rien, dit-il en la lui tendant.

Elle regarda ses doigts encore colorés et prit la serviette.

— Tu apprends.

— Lentement, apparemment.

— Je voulais éviter de te décourager.

Il la regarda, puis se pencha vers elle. Elle le laissa faire, sans rendre à la soirée le souvenir qu’il avait tenté d’y introduire.

Au moment de se coucher, il lui proposa de laisser quelques affaires dans un tiroir.

— Une brosse à dents. Un vêtement. Ce serait plus simple.

Elle retira sa boucle d’oreille et la posa près de son téléphone.

— Je ne m’installe pas, Mathew.

— Je n’ai pas parlé de ça.

— Tant mieux. Comme ça, nous sommes d’accord.

Il éteignit la lampe sans répondre. Dans l’obscurité, il chercha sa taille. Elle se rapprocha, posa une main sur son bras et ferma les yeux.

Le tiroir resta vide.

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