Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 18 sur 51

Ce soir

Mathew

À dix-neuf heures, Mathew changea la lampe de place.

À dix-neuf heures cinq, il la remit où elle était.

Il regarda le salon, les deux verres sur la table basse et le bouquet qu’il avait fait livrer avant de décider qu’il donnait à la pièce une apparence trop préparée. Il le transporta dans l’entrée, trouva cela pire et finit par le laisser dans la salle à manger.

Son téléphone sonna pendant qu’il essayait de comprendre ce qu’il faisait.

— Tu as reçu le contrat ? demanda Nathan.

— Oui. C’est signé.

— Je n’ai pas le retour.

Mathew consulta sa messagerie. Le document attendait dans les brouillons. Il l’envoya, se passa une main sur le visage et attendit la confirmation de son collaborateur.

— Reçu. Tu as prévu quelque chose ce soir ?

— Pourquoi ?

— Tu viens de m’envoyer la version signée sans la dernière page.

Il regarda le fichier.

— Merde. Attends.

Nathan rit. Mathew lui fit parvenir le bon document, vérifia qu’il était complet et raccrocha avant qu’il pose une autre question.

À dix-neuf heures vingt, il se força à s’asseoir.

Elle lui avait proposé de venir. Il n’avait ni insisté ni cherché une information qu’elle lui refusait. Elle avait choisi le jour, demandé l’adresse et confirmé dans l’après-midi qu’elle arriverait vers vingt heures trente.

Il ouvrit le message une nouvelle fois.

« Vers vingt heures trente. N’attends pas devant la porte, ça me donnerait envie de repartir. »

Il sourit, posa le téléphone et se leva pour aller vérifier le dîner.

Il n’avait pas cuisiné. Il avait tout de même pris le soin de choisir des plats qu’elle pourrait manger sans avoir à lui demander ce qu’il y avait dedans. Il savait encore qu’elle n’aimait pas certaines sauces trop sucrées. Il ignorait si elle gardait cette préférence et résista à l’envie de lui écrire pour le vérifier.

Elle pouvait très bien lui répondre qu’il aurait dû demander au détective.

À vingt heures trente-six, on sonna.

Il attendit juste assez pour ne pas donner l’impression qu’il était resté derrière la porte, puis ouvrit.

Abby portait un manteau sombre, une petite pochette et le sourire d’une femme qui savait très bien ce qu’il venait de faire.

— Tu comptais jusqu’à combien ? demanda-t-elle.

— Bonsoir à toi aussi.

— Bonsoir, Mathew.

Il s’écarta. Elle entra, lui tendit son manteau et regarda autour d’elle pendant qu’il le suspendait. Sa robe avait une couleur de vin sombre ; les manches étaient longues, l’encolure assez simple pour qu’il regrette immédiatement le mouvement qu’elle fit en se tournant.

Le dos était découvert bien plus bas qu’il ne l’avait imaginé.

— Tu ne fermes pas la porte ? demanda-t-elle.

Il s’aperçut qu’il la tenait toujours.

— Oui.

Il la referma. Elle sourit sans essayer de cacher son plaisir et passa devant lui pour gagner le salon.

Il lui proposa un verre. Elle choisit de l’eau d’abord, regarda la pièce, puis s’arrêta.

La toile se trouvait sur le mur en face du canapé.

Mathew posa la bouteille.

Elle s’approcha sans parler. Sa main se leva légèrement, puis retomba avant de toucher le cadre. Il regarda son profil, le petit pli entre ses sourcils.

— Depuis quand ? demanda-t-elle.

— Cinq ans.

Elle se tourna vers lui.

— C’est toi qui l’as achetée ?

— Par l’intermédiaire d’un conseiller.

Elle revint à la toile.

— Évidemment.

Il lui tendit son verre, qu’elle prit sans le regarder.

— Je n’ai pas demandé qu’on te le cache. Je n’avais pas envie qu’on refuse la vente à cause de mon nom.

— Tu imaginais que j’allais la retirer du mur pour te contrarier ?

— À l’époque, je ne savais pas ce que tu aurais fait.

Elle regarda la fenêtre peinte. Le tissu jaune lui attira les yeux comme il le faisait depuis cinq ans à Mathew.

— Elle n’a pas été facile, celle-ci, dit-elle.

Il attendit.

— Je n’arrivais pas à rendre le tissu. Tout avait l’air raide. J’ai recommencé tellement de fois que Moira m’a demandé si j’avais décidé de faire des serviettes de bain.

Il sourit. Abby regarda la petite reprise de couleur au bord de la chaise.

— Tu l’avais en Californie ?

— Dans mon bureau.

— Pratique. Tu pouvais penser à moi entre deux signatures.

La phrase était redevenue mordante. Mathew posa son propre verre.

— Je pensais à toi sans avoir besoin de travailler.

— Et tu as acheté une toile. Tu voudrais que j’en conclue quoi ?

— Rien. Je ne l’ai pas accrochée cet après-midi pour t’attendrir.

Elle le regarda enfin tout à fait.

— Tu as déplacé les fleurs, en revanche.

Il resta une seconde sans comprendre, puis vit son regard passer vers la salle à manger.

Il rit malgré lui.

— Plusieurs fois.

— Ça se voit.

— Tu vas me laisser une chance ou tu as prévu de commenter tout l’appartement ?

Elle posa son verre et s’approcha de lui.

— Tu veux vraiment que je te laisse faire ?

Il baissa les yeux sur sa bouche.

— Depuis que tu es entrée.

Elle tendit la main jusqu’au premier bouton de sa chemise, l’effleura sans le défaire, puis tira très légèrement sur le tissu.

Il la prit à la taille.

— Attends, dit-elle.

Il s’arrêta, les doigts encore contre elle.

Elle leva le visage. Il avait imaginé tant de façons d’arriver à ce moment qu’il lui fallut un effort pour écouter vraiment.

— Ne commence pas à me demander ce que je fais dimanche. Je suis là ce soir.

— Je vois ça.

Elle ne sourit pas immédiatement.

— Je préfère que tu l’entendes.

Il passa le pouce sur le tissu de sa robe.

— Je t’ai entendue.

Elle le regarda encore une seconde, puis posa les deux mains sur son col et l’attira vers elle.

Le baiser n’eut rien de la surprise de samedi. Il la vit venir, sentit ses doigts se resserrer avant le contact et eut le temps d’y répondre dès que sa bouche trouva la sienne. Elle avait encore ce mouvement impatient, cette façon de lui demander davantage en lui refusant la satisfaction de la voir attendre. Il l’embrassa lentement pour la contrarier. Elle s’en aperçut et lui prit la nuque. Il rit contre ses lèvres.

— Tu peux arrêter de sourire, murmura-t-elle.

— Tu vas devoir m’aider.

Elle l’aida assez pour qu’il oublie les fleurs, le dîner et les répliques qu’il avait cru pouvoir lui adresser. Il y eut un verre déplacé avant qu’ils le renversent, sa main à elle qui retenait la sienne pour choisir où elle voulait la sentir, puis le petit bruit de son talon contre le pied du canapé. Mathew s’écarta d’un souffle.

— Tu as faim ?

Elle le regarda. Sa bouche dessinait encore le baiser.

— Tu essaies de gagner du temps ?

— J’essaie d’éviter de te voir repartir parce que j’ai oublié de te donner à manger.

Elle rit, bas, puis baissa les yeux vers sa chemise. Un bouton venait de céder sous ses doigts.

— Le dîner peut attendre un peu.

Il posa son front contre le sien une seconde. Elle n’avait pas dit qu’elle voulait partir. Elle était venue, l’avait embrassé et restait là à tirer sur un autre bouton avec une concentration qui lui fit perdre ce qu’il lui restait de patience.

— Où ? demanda-t-elle.

Il lui montra la porte de la chambre sans quitter son visage. Elle lui prit la main et l’y emmena comme si elle avait décidé de ne lui laisser même pas cette initiative.

Dans l’embrasure, il la fit se retourner vers lui. Le dos nu de sa robe apparut sous la lumière de l’entrée. La courbe de sa colonne, la peau lisse jusqu’au bas des reins, le tissu qui s’arrêtait juste assez tôt pour rester correct et juste assez tard pour ne l’être plus. Il posa deux doigts entre ses omoplates. Elle ne bougea pas.

Il se rappela trop de choses à la fois. Une chambre étudiante, une lampe qui ne tenait pas droite, ses cheveux qui lui chatouillaient le visage. Puis Abby releva les yeux et il cessa de chercher autrefois dans ce qui se passait maintenant.

Il l’embrassa de nouveau. Cette fois, elle ne chercha pas immédiatement à reprendre le dessus. Elle le laissa approcher, puis lui souffla quelque chose qui lui fit comprendre qu’elle n’avait renoncé à rien.

Il ferma la porte derrière eux.

Le clic du verrou sembla l’autoriser à prendre ce qu’elle lui offrait sans vraiment le lui donner. Il la poussa contre le panneau de bois, une main déjà glissant le long de son dos nu, l’autre lui relevant le menton. Elle ouvrit la bouche sous la sienne, mais ce fut elle qui décida de la profondeur du baiser. Quand il tenta d’aller plus loin, elle se retira juste assez pour le regarder.

— C’est pour ce soir, répéta-t-elle. Rien d’autre.

— Je t’ai entendu.

Il n’y croyait pas. Pas vraiment. Elle pouvait le dire autant de fois qu’elle voulait ; il savait ce qu’il sentait sous ses doigts, la façon dont son corps se tendait déjà contre le sien. Il la retourna doucement. La fermeture de la robe partait du bas du dos. Il la fit glisser lentement, sans se presser, jusqu’à ce que le tissu s’échappe de ses épaules et tombe à ses pieds. Elle ne portait presque rien en dessous. Il le nota sans commentaire. Son silence lui valut un regard en coin.

— Tu comptes me regarder toute la nuit ?

— Non.

Il la souleva. Elle s’accrocha à ses épaules par réflexe, et il la déposa sur le lit. Elle tenta de se redresser pour le renverser ; il l’en empêcha en lui prenant les poignets et en les plaçant au-dessus de sa tête. Elle se cambra contre lui, le défiant du regard.

— Toujours besoin de contrôler, murmura-t-il contre sa tempe.

— Toujours besoin de prouver que tu peux, répliqua-t-elle.

Il entra en elle avec une lenteur calculée. Elle était prête, brûlante, et le son qu’elle fit en le prenant le rendit presque fou. Il ne lui laissa pas le temps de s’habituer. Il la prit avec une précision obstinée, une main lui maintenant les hanches, l’autre glissant le long de sa gorge juste assez pour qu’elle sente la pression. Elle lui rendait chaque mouvement, le regardant droit dans les yeux, refusant de fermer les siens, refusant de lui donner la satisfaction de la voir céder.

Quand il ralentit volontairement, elle laissa échapper un souffle frustré et tenta de le renverser. Il la laissa presque réussir, juste pour la sentir lutter, puis la replaça sous lui et lui releva une jambe contre sa poitrine. L’angle le fit fermer les yeux une seconde. Elle sourit, à peine.

— Tu n’es pas le seul à savoir comment…

Il lui coupa la parole en l’embrassant, plus profondément cette fois, le rythme plus exigeant. Elle se tendit sous lui. Il sentit qu’elle était proche. Il aurait pu la faire basculer là, tout de suite. À la place, il s’immobilisa. Elle le fixa, les lèvres entrouvertes, le souffle court.

— Mathew…

— Demande.

Le mot sortit bas, sans dureté. Elle le regarda une seconde de trop, la colère et le désir se battant dans ses yeux. Puis elle lui prit le visage entre les mains et l’attira contre sa bouche.

— Continue. Maintenant.

Il obéit. Cette fois, il ne la ménagea pas. Il la prit comme s’il voulait lui arracher quelque chose qu’elle refusait de donner, et elle le reçut comme si elle voulait lui prouver qu’elle pouvait tout encaisser sans se briser. Quand elle jouit, ce fut en silence, le corps arqué, les ongles plantés dans ses bras. Il la suivit presque immédiatement, le visage enfoui dans son cou, le nom qu’il ne devait plus prononcer coincé entre ses dents.

---

Plus tard, le dîner fut réchauffé deux fois.

Abby s’assit sur une chaise de la cuisine, une chemise à lui sur les épaules. Elle avait récupéré son téléphone et tapait un message pendant qu’il cherchait les couverts.

Il regarda l’écran sans pouvoir lire.

— Declan, précisa-t-elle en levant les yeux. Épargne-toi cette tête-là.

— Je n’ai rien demandé.

— Tu fais parfois beaucoup de bruit sans parler.

Il lui tendit une fourchette et s’assit en face. Elle replia les jambes sous elle, goûta et le regarda avec une attention nouvelle.

— Tu n’était pas obligé de me faire à manger.

— C'est de la courtoisie, il m'arrive d'en faire usage.

— Je te connais.

Les mots les arrêtèrent tous les deux.

Elle baissa les yeux vers son assiette et reprit une bouchée.

Mathew but une gorgée d’eau pour ne pas lui montrer trop clairement à quel point le coup avait porté. Il avait encore envie de l’embrasser, de l’entendre dire autre chose qu’il n’aurait pas à lui arracher.

— Tu peux reconnaître que j’ai choisi correctement, dit-il.

— Je vais attendre le dessert avant de te donner une appréciation générale.

Il sourit. Elle aussi, sans chercher à le cacher cette fois.

Ils mangèrent assez pour ne plus avoir faim. Abby refusa une autre coupe, accepta de l’eau et alla regarder de nouveau sa toile pendant qu’il débarrassait. Il la retrouva pieds nus dans le salon.

— Tu l’as vraiment achetée parce qu’elle te plaisait ?

— Oui.

— Même si tu n’avais pas connu mon nom ?

Il prit le temps de regarder le tableau.

— Je n’aurais peut-être pas demandé à la voir. Mais je serais resté devant.

Elle tourna le visage vers lui. Il s’approcha assez pour poser la main au creux de son dos, puis attendit qu’elle choisisse de rester.

Elle leva le menton.

— C’est presque une réponse intelligente.

— Tu peux t’y habituer.

— Ne gâche pas tout si vite.

Il l’embrassa avant qu’elle ait le temps de trouver autre chose. Elle répondit, lui prit la main et l’entraîna loin du tableau.

---

La lumière de la chambre était éteinte lorsqu’il se réveilla.

Il lui fallut quelques secondes pour comprendre ce qui l’avait tiré du sommeil. Abby avait bougé. Sa main reposait près de son épaule, ses cheveux effleurant l’oreiller. Elle dormait de nouveau, tournée vers lui.

Mathew resta immobile.

Il avait imaginé ce visage dans son lit avec une précision qui lui paraissait maintenant très pauvre. Il n’avait pas pensé au bruit léger de sa respiration, à cette mèche sombre collée contre sa joue, à la place qu’il aurait peur de prendre sous le drap de crainte de la réveiller.

Il dégagea doucement les cheveux de son visage.

Elle remua, fronça un peu les sourcils et se rapprocha sans ouvrir les yeux.

Il ferma les siens une seconde.

Le matin, il pourrait lui proposer un café. Elle aurait une remarque sur sa cuisine, choisirait peut-être une tasse avant qu’il la lui tende. Il connaissait un endroit pour déjeuner, si elle n’avait rien prévu.

« Je suis là ce soir. »

Il se rappela la phrase. Puis il sentit sa main se refermer légèrement sur son bras dans son sommeil.

Il resta près d’elle et pensa au lendemain.

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