Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 17 sur 51

Encore

Abby

Le dimanche matin, Abby se brûla avec son café.

Elle posa la tasse, jura et resta les deux mains sur le comptoir. La fenêtre devant elle renvoyait une partie de son reflet : un vieux tee-shirt, les cheveux soulevés d’un côté, la bouche sur laquelle elle venait de passer la langue.

Elle se rappela celle de Mathew.

— Très bonne idée, murmura-t-elle.

Son téléphone était à l’autre bout de la pièce. Elle alla le chercher en prétendant vouloir vérifier l’heure.

Aucun message de lui.

Elle le posa près de son café, monta prendre une douche et resta un peu trop longtemps sous l’eau. Quand elle redescendit, l’appareil n’avait toujours pas bougé.

Elle ouvrit la conversation avec Moira.

« Tu marches vraiment aujourd’hui ? »

La réponse arriva pendant qu’elle cherchait ses chaussettes.

« Oui. Tu te joins à moi ? »

Elle regarda la toile qui l’attendait. Elle n’avait aucune envie de rester devant à faire semblant de travailler.

« Dans une heure. Mets ton manteau jaune, que je te retrouve. »

Moira envoya un visage particulièrement peu aimable.

Elles se retrouvèrent près du parc. Le manteau était bleu.

— Tu as renoncé à la sécurité routière, observa Abby.

— Je l’ai renvoyé.

— Quel dommage. J’avais préparé d’autres remarques.

— Tu les garderas pour une autre fois.

Elles marchèrent un moment sans parler de la galerie. Moira raconta un appel de sa sœur qui avait duré assez longtemps pour lui faire manquer un dîner. Abby s’arrêta acheter de l’eau, hésita devant les pâtisseries et en prit deux.

— Tu n’avais pas déjeuné ? demanda son amie.

— Je prévois large. Tu pourrais marcher jusqu’à Boston sans prévenir.

Elles s’assirent sur un banc. Abby tendit le sac à Moira et s’aperçut qu’elle regardait encore son téléphone.

Elle le rangea.

— Tu attends un appel ?

— Non.

Moira prit une bouchée et attendit.

— Je l’ai embrassé, dit Abby.

Son amie cessa de mâcher. Abby baissa les yeux vers sa pâtisserie.

— Tu peux avaler. Il ne m’a pas demandé en mariage.

Moira avala, justement, et essuya ses doigts.

— Tu en avais envie ?

— Non, j’ai glissé. Ma bouche était au mauvais endroit.

Son amie la regarda. Abby finit par rire, puis passa une main dans ses cheveux.

— Oui. J’en avais envie. J’avais aussi très envie qu’il se taise. Les deux se sont assez bien arrangés.

— Et après ?

— Je suis partie.

Moira hocha la tête, sans paraître chercher ce qu’elle devait penser à sa place.

— Tu regrettes ?

Abby regarda les passants. Un homme essayait d’empêcher son chien de voler un morceau de pain à un enfant. Elle suivit leur petite négociation jusqu’à ce que le chien accepte de repartir.

— Je regrette surtout qu’il embrasse encore aussi bien.

Moira eut un sourire qu’elle tenta de cacher dans le sac en papier.

— Ne commence pas, prévint Abby.

— Je n’ai rien dit.

— Tu as un visage très expressif pour quelqu’un de réservé.

Elles repartirent après avoir mangé. Au bout d’une heure, Abby sentit enfin la fatigue de ses jambes prendre un peu de place sur le reste.

Le message arriva à dix-neuf heures.

« Tu as trouvé un moyen assez déloyal de terminer une conversation. »

Elle le lut debout dans sa cuisine.

« Je pensais que tu apprécirais l’initiative. »

Il répondit presque aussitôt.

« Mardi. Un verre. Sans détective, sans comité d’accueil. Tu choisis le lieu. »

Elle fixa l’écran.

« C'est une demande ou un ordre ? »

Les points apparurent, disparurent, puis revinrent.

« Je te demande de venir. Directement. »

Elle posa l’appareil, ouvrit le réfrigérateur et le referma. Il avait demandé. Elle pouvait refuser, ignorer, proposer une heure à laquelle elle savait ne pas être libre.

Elle reprit le téléphone.

« Mercredi. Dix-neuf heures trente. Je t’envoie l’adresse. »

Elle choisit un bar où elle allait rarement. Un endroit suffisamment bruyant pour qu’il soit obligé de se pencher s’il voulait tout entendre.

Le mercredi, il était déjà là lorsqu’elle entra.

Elle lui tendit son manteau au lieu de lui faire la bise. Il le prit, regarda la robe sombre qu’il découvrait dessous et la suivit jusqu’à la table qu’elle avait réservée.

— Tu as l’air content, dit-elle en s’asseyant.

— Tu es venue.

— Je peux encore repartir.

Il posa son manteau à côté d’elle et s’assit. Elle commanda avant qu’il ait pu proposer quoi que ce soit, puis le regarda choisir à son tour.

Il avait retiré sa cravate. Une petite mèche ne tenait plus tout à fait en place près de sa tempe. Elle eut envie de la déranger davantage.

— Tu comptes me refaire ton discours de samedi ? demanda-t-elle.

— Tu comptes m’interrompre de la même manière ?

— Ça dépendra de mon degré d'ennui.

— Je vais essayer d’être insupportable assez vite.

Elle rit. Il la regarda comme s’il avait gagné quelque chose et elle posa son verre pour ne pas lui donner aussi le plaisir de la voir boire trop vite.

Ils parlèrent du dîner, puis d’un article consacré à son installation à New York. Le journaliste avait décrit Mathew comme un homme discret. Abby lui demanda qui il avait payé pour obtenir ce compliment.

— Tu ne me trouves pas discret ?

— Tu veux vraiment la liste des endroits où tu es apparu depuis ton arrivée ?

Il eut un petit sourire.

— Je pensais plutôt à samedi soir. Personne ne nous a vus.

Abby reposa son verre.

— Heureusement pour ton amour-propre. Tu avais perdu le fil de ton discours.

— Tu ne m’as pas laissé beaucoup de chances de le terminer.

— C’était le but.

Il se pencha. Son genou effleura le sien sous la table ; elle ne déplaça pas sa jambe.

— Tu embrasses toujours les gens que tu veux faire taire ?

— Seulement quand ils me donnent vraiment envie de les entendre moins.

Il baissa les yeux sur sa bouche, puis revint à son regard.

— Alors je vais continuer à parler.

Elle sourit malgré elle. Il le vit, et elle regretta presque de lui avoir accordé cela aussi facilement.

— Tu as besoin de te faire insulter pour qu’on t’embrasse, maintenant ?

— Avec toi, j’essaie de comprendre l’ordre des choses.

— Tu pourrais déjà renoncer à croire que tu le fixes.

La musique couvrit un instant sa réponse. Elle dut se rapprocher pour l’entendre.

— Je t’ai demandé si tu avais envie de m’embrasser, Abby. Pas de me laisser décider.

— Tu ne l’as pas demandé. Tu as essayé de m’y amener. C’est fatigant, à la longue.

Il la regarda une seconde, puis posa son verre.

— Très bien. Est-ce que tu as envie de recommencer ?

Elle sentit la question lui descendre dans le ventre. Il avait enfin cessé de sourire et attendait réellement sa réponse.

Abby laissa les yeux sur sa bouche un moment avant de relever le visage.

— Oui.

Il avança légèrement la main sur la table. Elle posa deux doigts sur les siens.

— Ce n’est pas une invitation à te jeter sur moi entre les olives et les dessous de verre.

Il rit doucement.

— Tu préfères un autre endroit ?

— Je préfère finir mon verre sans que tu aies déjà décidé comment se termine la soirée.

Elle retira ses doigts pour reprendre sa coupe. Il suivit le mouvement, puis se recula dans son fauteuil.

— Tu prends plaisir à me faire attendre.

— Oui. Tu vois, je peux être très honnête quand tu poses les bonnes questions.

Il la regarda boire. Elle sentit son attention sur sa bouche et prit tout son temps avant de reposer le verre.

Le reste de la conversation lui demanda un effort. Il savait la faire rire, puis lui donner envie de le remettre à sa place dans la phrase suivante. Il revint sur le baiser ; elle lui demanda s’il avait prévu d’en parler jusqu’au prochain. Il cessa aussitôt, avec une expression si satisfaite qu’elle lui rappela qu’elle n’avait annoncé aucune date.

Elle resta pourtant pour un deuxième verre.

Lorsqu’ils sortirent, Declan attendait à quelques mètres. Abby remit son manteau et s’arrêta en haut des marches. Mathew se tenait près d’elle, une main dans la poche, l’autre encore libre entre eux.

Elle eut envie de la prendre. De l’attirer cette fois sans colère, de retrouver sa bouche et de voir combien de temps il lui faudrait pour oublier le trottoir.

— Tu réfléchis à quelque chose ? demanda-t-il.

Elle tourna le visage vers lui.

— À la manière de te faire perdre cet air satisfait.

— Tu pourrais commencer par rester encore un peu.

— Vendredi.

Il la regarda, surpris.

— Quoi, vendredi ?

— Chez toi. Après vingt heures.

Il ne répondit pas immédiatement. Elle regarda son sourire disparaître et en éprouva un plaisir qui lui réchauffa la peau malgré l’air frais.

— Envoie-moi l’adresse, ajouta-t-elle. Tu vois, on peut l’obtenir en demandant.

Il accepta la pique sans détourner les yeux.

— Tu as l’intention de venir pour me faire taire encore ?

Elle s’approcha, remit du bout des doigts le col de son manteau en place et s’attarda juste assez pour sentir son souffle changer.

— J’ai envie de toi, Mathew. Essaie de ne pas me le faire regretter avant vendredi.

Il sortit la main de sa poche, mais elle reculait déjà.

— Tu pourrais venir ce soir.

— Et toi, tu pourrais apprendre à attendre sans négocier.

Elle descendit une marche, puis se retourna.

— Je te propose une soirée. Ne commence pas à remplir mon agenda.

Elle descendit les marches et rejoignit la voiture.

— Tout va bien ? demanda Declan.

— Oui.

Elle attendit qu’il ait repris sa place pour ajouter :

— Vendredi, je vais chez lui. Je t’envoie l’adresse dès que je l’ai.

Il la regarda dans le rétroviseur.

— D’accord.

— C’est tout ?

— Tu attendais un questionnaire ?

Elle sourit, puis secoua la tête.

— Non. Tu pourrais plutôt m’aider à trouver quelque chose à manger. Il m’a distraite, je n’ai rien commandé.

— Ça, je sais faire.

Elle s’adossa au siège. Son téléphone vibra presque aussitôt. Une adresse, un étage, puis :

« Je serai là. »

Elle regarda les mots avant de répondre.

« Ce serait dommage de te manquer. »

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