Sans alibi
MathewLe collectionneur posa sa serviette près de son assiette.
— Ce n’est pas le montant qui m’inquiète. C’est de me tromper.
Mathew rapprocha la photographie de la toile.
— Vous l’avez vue. Nous pouvons organiser une seconde visite, avec un autre éclairage si vous le souhaitez.
— Abby sera là ?
Il prit le temps de boire avant de répondre.
— Je peux lui transmettre votre demande.
— Je voudrais son avis sur l’emplacement. Elle m’a déconseillé une pièce l’an dernier. Elle avait raison. J’ai voulu faire à ma façon, je l’ai regretté au bout de deux semaines.
Sa femme sourit.
— Il déteste raconter cette histoire.
— Pas du tout.
— Tu oublies seulement de dire qu’elle t’avait proposé de venir avant la livraison.
Mathew rit avec eux. Il avait commencé à entendre ce genre de récit partout.
Une fondation avait avancé son rendez-vous après avoir su qu’Abby participait au projet. Un conseiller refusait de confirmer une acquisition sans avoir entendu son point de vue. Un client qu’il connaissait depuis Los Angeles lui avait demandé, presque avant de le saluer, s’il pouvait lui présenter « enfin » Abby Stevens.
Il connaissait son chiffre d’affaires. Il avait lu les articles. Cela ne l’avait pas préparé à la façon dont son nom faisait cesser une hésitation ou commencer une conversation.
— Je vais voir avec elle, promit-il.
Il savait déjà qu’elle n’apprécierait pas qu’il promette davantage.
Dans l’après-midi, elle répondit à son message en mettant Moira en copie. Une visite pouvait être organisée le jeudi. Elle serait présente vingt minutes au début.
Vingt minutes. Son client appela pour confirmer dans l’heure.
Mathew resta devant le téléphone après avoir raccroché. Il se rappela Abby à vingt ans, les mains tachées de peinture, expliquant pourquoi elle avait dépensé une partie de son budget en fournitures alors qu’elle aurait dû acheter un manteau et que son frigo était vide. Il avait cru la connaître parce qu’il savait où l’embrasser pour la faire rire.
À présent, des gens fortunés réorganisaient leur semaine pour l’écouter vingt minutes.
Le samedi, il arriva chez Judith avec la ferme intention de ne pas demander où elle se trouvait.
Il tint jusqu’au salon. Elle était assise sur l’accoudoir d’un fauteuil, une coupe à la main, et parlait à Julian. Elle portait un pantalon noir qui montrait plus qu'il ne couvrait ses formes, un pull qui se voulait décontracté mais qui était assez stylisé pour lui faire retenir sa respiration en voyant son épaule dénudée et son décolleté dans lequel son collier disparaissait lorsqu’elle se penchait.
Elle le vit. Son sourire se réduisit sans disparaître entièrement.
Il s’approcha et salua les deux.
— Je disais justement à Abby qu’il fallait nous laisser une chance de voir cette exposition en petit comité, expliqua Julian.
— Tu as eu trois invitations, répondit-elle. Tu les as peut-être vendues.
— Je voudrais te l’entendre raconter. Tu vois toujours quelque chose que j’ai manqué.
— C’est parce que je regarde les tableaux pendant que tu regardes les acheteurs.
Julian rit et lui prit sa coupe pour la déposer sur une table lorsque Judith les appela.
Au dîner, Mathew fut placé assez loin d’elle pour pouvoir l’observer sans lui parler. Une femme lui demanda des nouvelles de New York. Avant qu’il ait terminé, elle évoqua Abby et une jeune artiste que celle-ci venait de défendre à Londres.
— Personne ne voulait lui laisser la grande salle, raconta-t-elle. Stevens a insisté. Maintenant, on nous demande pourquoi nous ne l’avons pas montrée plus tôt.
Mathew se tourna vers Abby. Elle était en train de rire d’une remarque de son voisin et ne savait pas qu’on parlait d’elle.
La femme poursuivit :
— Elle est agaçante, parfois. Mais si elle me téléphone pour me dire d’aller regarder quelque chose, j’y vais.
Il baissa les yeux vers son verre.
— Je commence à comprendre.
Après le dessert, les conversations se dispersèrent. Judith voulait montrer une acquisition à certains invités. Mathew resta près de la bibliothèque, répondit à un message de Nathan et leva la tête en entendant Abby derrière lui.
— Mon nom revient souvent dans tes conversations, ce soir.
Il rangea son téléphone.
— C'est vrai qu'on me parle de toi sans arrêt. Tu préfères que je leur demande de se taire ?
— Non, autant que tu te fasses à l'idée qu'ici je suis appréciée à ma juste valeur.
Il la regarda. Ils étaient seuls dans le petit salon. La porte restait ouverte, les voix du dîner assez proches pour les obliger à parler bas.
— Tu crois que je fais semblant d’apprécier ton travail ?
— Je crois que tu sais très bien te servir de ce qui t’arrange.
— Le projet est bon. Tu le sais aussi bien que moi.
— Je ne parle pas des tableaux.
Il se redressa.
— Alors dis-le. Tu as envie de reparler du détective ?
— Je n’ai pas oublié parce que tu as passé une soirée à être charmant.
— Je n’ai demandé à personne d’organiser ce dîner.
— Quelle retenue admirable.
Il eut un rire sec. Elle croisa les bras, ce qui tira légèrement le tissu clair sur sa poitrine. Il ramena immédiatement les yeux à son visage.
— Tu m’attendais pour me dire ça ? demanda-t-il.
— Tu voudrais croire que je t’attends. Ça doit être reposant, de toujours finir par trouver une version qui te plaît.
— Tu es venue jusqu’ici. Judith est dans l’autre pièce.
Il regretta à moitié la phrase en la voyant lever le menton. L’autre moitié attendait sa réponse avec une impatience presque physique.
— Tu as donc besoin que je justifie aussi mes déplacements à l’intérieur d’une maison ?
— J’essaie de comprendre ce que tu veux de moi.
— Tu pourrais commencer par écouter quand je te le dis.
Il fit un pas vers elle. Elle ne bougea pas.
— Je t’écoute depuis des semaines. Même quand tu prends plaisir à me faire payer chaque phrase.
— Pauvre Mathew.
— Tu sais très bien que je te plais encore.
Elle le regarda sans répondre. Il sentit son propre souffle devenir plus court.
— C’est ça qui te met tellement en colère ? reprit-il. Que je puisse encore…
Elle lui prit le revers de la veste et l’attira.
Sa bouche heurta la sienne avec assez d’impétuosité pour lui faire perdre la fin de sa phrase. Pendant une seconde, il ne comprit que la pression de ses doigts, la chaleur de ses lèvres et ce bruit infime qu’il fit avant de la prendre par la taille.
Puis il répondit.
Elle était là. Contre lui, furieuse, et elle l’embrassait.
Il la rapprocha, inclina la tête, chercha à ralentir ce qu’elle avait déclenché. Elle ne le laissa pas faire longtemps. Sa main remonta derrière sa nuque et elle reprit sa bouche dès qu’il essaya de s’écarter d’un souffle.
Mathew oublia le dîner.
Il voulut la faire reculer jusqu’au bord du canapé ; elle résista sous sa paume, pivota légèrement et l’obligea à la suivre. Son rire se perdit contre sa bouche. Elle tira sur son col. Il resserra les doigts sur sa taille et la sentit frémir.
Ce fut ce frémissement qui lui fit perdre la mesure. Il l’embrassa plus profondément, la garda contre lui avec l’envie insensée de ne plus lui laisser le temps de penser à autre chose.
Elle lui répondit avec la même ardeur, puis lui mordit légèrement la lèvre avant de se dégager d’un mouvement net.
Sa main resta sur son revers. L’autre était posée à plat contre sa poitrine.
Mathew baissa le visage vers elle, encore incapable de parler.
Elle avait la bouche rougie et les yeux brillants. Son souffle n’avait rien de calme. Elle parvint pourtant à sourire.
— Qui t’a dit que tu étais le plus fort à ce jeu-là ?
Il voulut la reprendre. Elle appuya légèrement de la paume.
Il s’arrêta.
— Abby…
— Termine ta phrase. Tu avais l’air si sûr de toi.
Il la regarda et se mit à rire, bas, sans joie tranquille ni assurance retrouvée. Elle venait de l’embrasser jusqu’à lui faire oublier son propre argument et lui demandait maintenant d’en retrouver la fin.
Elle lâcha sa veste, remit son collier en place et sortit du petit salon.
Il ne la suivit pas immédiatement.
Une minute passa, peut-être deux. Il lissa son revers, constata que cela ne réglait rien et prit le verre d’eau laissé sur une table.
Lorsqu’il rejoignit les autres, Abby parlait à Judith. Elle avait retrouvé son sourire, mais porta les doigts à sa bouche avant de les laisser retomber.
Il le vit.
Elle leva les yeux vers lui et cessa de sourire une seconde.
Il but une gorgée d’eau. Cette fois, il savait qu’elle n’avait pas traversé la pièce pour rien.
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