Les faux hasards
AbbyDeclan lui demanda quelques minutes après son rendez-vous du matin.
Abby leva les yeux de la fermeture de son sac. Il ne lui demandait pas souvent de venir dans le bureau de sécurité. Elle le suivit, posa sa tablette sur une chaise et attendit qu’il ferme la porte.
— Nous avons repéré quelqu’un qui te suivait.
Elle cessa de défaire la boucle du sac.
Il lui exposa les faits sans les grossir. Les mêmes apparitions, une voiture, des prises de vues. Les premières vérifications avaient permis d’écarter un visiteur de la galerie. Les suivantes avaient mené au commanditaire.
— Mathew Carter.
Abby regarda le téléphone posé sur le bureau. Elle pensa au café, puis à la librairie. Il était resté près des nouveautés, un livre dans la main, avec son air de trouver la rencontre parfaitement ordinaire.
— Depuis quand ?
Declan lui donna les dates qu’il pouvait confirmer. Il lui parla ensuite de son entretien avec Mathew.
— Il a dit qu’il arrêtait. L’homme n’est pas revenu. Nous restons attentifs.
— Tu lui as parlé hier ?
— Oui. Je voulais pouvoir te dire ce que nous avions fait et ce qui restait à vérifier.
Elle hocha la tête.
Elle aurait dû se mettre en colère tout de suite. Au lieu de cela, elle revit Oliver se pencher vers elle dans la voiture. Le souvenir d’une soirée agréable venait d’acquérir un témoin dont elle n’avait jamais voulu.
— Il a des photographies ?
— Nous avons vu l’homme en prendre. Je ne connais pas le contenu de ce qui lui a été remis.
Abby posa son sac. Elle se passa les mains sur le visage, lentement, puis les laissa retomber.
— Putain.
Declan tira une chaise. Elle s’assit sans protester.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— D’une excellente excuse pour lui casser la figure.
— Pas besoin d'excuses, je te rappel que je suis là pour ça.
Elle eut un rire bref. Il ne chercha pas à l’entretenir.
— Tu n’as rien fait de mal, ajouta-t-il.
Elle leva les yeux.
— Je sais.
Il acquiesça. Elle lui en sut gré. Elle n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ses droits comme si elle les avait perdus en quittant un bar au bras d’un homme.
Elle récupéra sa tablette et se leva.
— Merci de me l’avoir dit.
— Tu me dis si tu as besoin de nous.
— Je te préviendrai si j'ai besoin de lui refaire le portrait.
Cette fois, il sourit.
Elle retourna dans son bureau et referma la porte. Le calme la quitta lorsqu’elle posa la tablette. Elle dut la retenir avant qu’elle glisse de la table.
Il avait donc payé quelqu’un. Il avait regardé, demandé, reçu. Peut-être s’était-il trouvé dans son bureau, entre deux contrats, à examiner les heures auxquelles elle couchait avec d’autres hommes.
Elle alla jusqu’à la fenêtre et revint.
Son téléphone était dans sa main avant qu’elle ait décidé de le prendre.
« Demain. Treize heures. Le café. »
La réponse arriva presque immédiatement.
« J’y serai. »
Elle retourna l’appareil.
Le lendemain, elle arriva avant lui. Elle choisit la même table, commanda un café et laissa la chaise en face vide. Lorsqu’il entra, il la trouva en train de lire un message de Moira.
— Tu as trouvé facilement ? demanda-t-elle.
Il s’arrêta près de la table.
— Abby.
— Assieds-toi. Tu as payé assez cher pour savoir que j’aimais cet endroit. Autant en profiter.
Il prit place. Son visage avait perdu le sourire avec lequel il était entré.
— Declan t’a parlé.
— Bien deviné, j'imagine que tu aurais préféré qu'il reste discret.
— Non.
— Tu voulais me l’annoncer toi-même ? J’ai dû manquer ton message.
La serveuse approcha. Mathew demanda un café et attendit qu’elle se soit éloignée.
— J’ai fait arrêter.
Abby le regarda un moment.
— Félicitations. Tu veux une médaille ?
Il passa un doigt sur le bord de la table.
— Je ne te demandais pas de me féliciter.
— Alors explique-moi. Je suis curieuse de savoir à quel moment tu t’es dit que c’était une bonne idée.
Il inspira, regarda sa tasse, puis elle.
— Je voulais savoir s’il y avait quelqu’un dans ta vie.
Elle recula contre son dossier.
— Il y a beaucoup de monde dans ma vie.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Bien sûr mais au vu de l'absurdité de cette conversation, tu vas devoir ramer un peu.
Il serra la mâchoire.
— Gabriel.
— Quoi, Gabriel ?
— Je voulais savoir si vous étiez ensemble.
— Et pour les autres, tu avais prévu un tableau ? Avec des dates, des appréciations ?
Il leva vivement les yeux. Abby sentit son cœur cogner plus fort.
— Je n’ai pas demandé ça.
— Tu as demandé quoi, exactement ?
Le silence fut assez long.
— Mes habitudes ? Mes sorties ? Les adresses où je dors ? Tu savais que je viendrais ici, et tu t’es assis à cette table avec ton petit air satisfait. Tu trouves toujours ça charmant ?
Il ne répondit pas. Le café arriva. Elle attendit que la serveuse reparte.
— Je comprends que tu sois en colère, dit-il.
— Tu es surtout énervé de t'être fait prendre.
Il releva le menton.
— Tu ne me laissais aucun moyen de t’approcher.
Elle resta immobile. Il vit quelque chose sur son visage et voulut reprendre, mais elle posa sa tasse.
— Tu devrais t’écouter. Vraiment. Tu gagnerais peut-être du temps.
— Ce n’est pas une excuse.
— C’est exactement ce que tu essaies d’en faire. Je ne voulais pas te voir, alors tu as décidé de regarder quand même. Tu n’as même pas changé de méthode : il faut toujours que je sois la dernière à savoir ce que tu fais dans mon dos.
La phrase l’atteignit. Elle n’en retira aucun apaisement.
Il regarda dehors, puis revint vers elle.
— Je n’aurais pas dû.
— Non.
— Et j’ai arrêté.
— Parce que Declan est venu. Je te demande de ne pas recommencer, Mathew. Ni directement, ni en payant quelqu’un. Si tu veux savoir où je suis et ce que je fais, tu as mon numéro, utilises le, même si, tu t'en doutes, les réponses seront rares.
Il acquiesça, lentement.
— D’accord.
Elle attendit encore une seconde pour voir s’il ajouterait quelque chose qui ruinerait cette réponse.
— Tu les vois toujours ? demanda-t-il.
Abby eut un petit rire sans joie.
— Tu es incorrigible
— Je te pose la question. C’est ce que tu viens de me demander.
— En effet. Merci de faire cet effort. Néanmoins, ma vie sexuelle ne te regarde pas, plus. Ce sera la seule réponse que tu auras.
Il baissa les yeux vers son café. Elle aurait pu se lever. Elle regarda pourtant sa main, ouverte à côté de la tasse, et éprouva une colère plus vive encore contre son propre corps.
Il le remarqua.
— Tu peux me détester et avoir envie de moi, dit-il plus bas.
Elle leva lentement le visage.
— Tu peux avoir envie de moi et rentrer seul. Tu vois, nous avons tous les deux des possibilités.
Il eut un mouvement de la bouche. Le sourire ne vint pas tout à fait.
— Je n’ai jamais cessé de te vouloir.
Elle se rappela une porte ouverte et une autre voix. Il dut le comprendre sans qu’elle ait besoin de parler.
— Non, ne dit pas....
— Quoi ? Que ça t'as rarement empêcher de vouloir autre chose en même temps ?
Elle se leva et remit son manteau.
Mathew ne chercha pas à la retenir. Il resta assis, les mains près de son café intact.
Dehors, Abby marcha jusqu’au coin avant de sortir son téléphone. Elle écrivit à Declan qu’elle rentrait, puis appela Moira.
— Il me faut quelque chose à boire.
— C'est l'heure du déjeuner, tu n'étais pas sortie manger ?
— Si, mais là j'ai besoin d'un verre. Ou de deux même.
— Rejoins moi chez toi;
Abby ferma les yeux une seconde.
— Merci.
— Rouge ou blanc ?
— Les deux, et annule mes rendez-vous de l'après-midi, grippe foudroyante, kidnapping, accident de lave vaisselle, invente ce que tu veux mais je ne suis là pour personne.
Elle entendit son amie prendre ses clés. Le bruit lui fit du bien.
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