Devant tout le monde
AbbyLe matin de l’arrivée des tableaux, Eleanor avait apporté des biscuits.
Abby l’avait trouvée dans la première salle, son sac serré contre elle, regardant les caisses comme si quelqu’un s’apprêtait à y découvrir un problème. Elle l’avait emmenée boire un thé avec Moira avant que les techniciens commencent à déballer.
Deux semaines plus tard, devant la femme au balcon enfin accrochée, elle se rappela la main d’Eleanor qui cherchait son mouchoir dans son sac.
Elle recula d’un pas.
— Tu vas finir par lui creuser un trou dans le front, dit Moira.
— Elle s’en remettra. Elle en a vu d’autres.
— Toi aussi. Tu peux aller t’habiller.
Abby regarda sa montre, puis son jean.
— Tu n’aimes pas ?
— C’est surtout la peinture sur la poche arrière qui m’inquiète pour les sièges.
Abby baissa la tête en essayant de regarder derrière elle. Moira se mit à rire.
— Va. Je m’occupe des dernières vérifications.
Elle la laissa dans la salle et prit l’ascenseur. En haut, le loft était plein d’une lumière de fin d’après-midi. Les rideaux étaient ouverts. Elle posa ses chaussures au pied de l’escalier, monta sur la mezzanine et resta sous la douche jusqu’à ce que la chaleur lui détende les épaules.
Son téléphone vibra lorsqu’elle choisissait ses boucles d’oreilles.
Gabriel lui envoyait une photographie d’un fauteuil installé devant une fenêtre à Montréal.
« Il est arrivé entier. »
Elle agrandit l’image.
« Et toi ? »
« Moins bien emballé. Tu viens vérifier à mon retour ? »
Elle sourit et lui répondit qu’il faudrait mériter l’inspection.
Son regard passa sur la robe posée sur le lit. Noire, près du corps, avec une épaule nue. Elle n’avait pas pensé à Mathew en l’achetant. Elle y pensa en l’enfilant, ce qui lui déplut suffisamment pour qu’elle garde les premiers escarpins choisis au lieu d’en essayer une seconde paire.
Dans l’ascenseur, elle relut un autre message resté depuis quelques jours dans son téléphone.
« Très agréable de vous rencontrer. Oliver. »
Elle l’avait rencontré dans un bar après un dîner annulé. Il lui avait demandé ce qu’elle lisait sur l’écran ; elle avait répondu qu’elle vérifiait si l’homme en face d’elle était aussi charmant qu’il le croyait. Il avait ri, donné son nom et fini par lui demander si elle acceptait de boire autre chose que l’eau qu’elle avait devant elle.
Plus tard, elle avait envoyé ce nom à Declan. Il lui avait demandé une précision, puis répondu qu’il n’avait trouvé aucun élément préoccupant. Elle lui avait transmis l’adresse avant de quitter le bar. Le lendemain, dans la voiture, il lui avait tendu un café sans poser une seule question.
Elle répondit à Oliver qu’elle avait elle aussi passé une bonne soirée, puis rangea son téléphone au moment où les portes s’ouvraient.
Declan attendait dans le couloir.
— Tu es prête ?
— J’espère. Sinon il faudrait prévenir les cent cinquante personnes qui arrivent.
Il regarda la bride de sa chaussure.
— Celle-ci est tournée.
Elle baissa les yeux et posa une main sur son bras pour rectifier l’attache.
— Heureusement que tu es là. Imagine le scandale.
— Nous essayons de les éviter.
— Les scandales ou les chaussures ?
Il sourit et lui ouvrit la porte qui menait aux salles.
Les premiers invités entraient déjà. Abby salua une collectionneuse, reçut un compliment sur l’accrochage et la conduisit jusqu’au premier tableau. Lorsqu’elle aperçut Mathew, il aidait Eleanor à retirer son manteau.
Il leva le visage vers elle.
Abby continua à parler sans savoir exactement comment elle termina sa phrase.
Il était en costume sombre, la cravate défaite d’un rien au col. Eleanor lui disait quelque chose qu’il écoutait en se penchant. Il sourit, répondit, puis revint des yeux à Abby avec une lenteur qui lui réchauffa la peau sous sa robe.
Elle se tourna vers le tableau.
Pendant l’heure suivante, ils se croisèrent sans pouvoir s’arrêter longtemps. Il lui présenta une femme venue de Los Angeles ; elle l’emmena ensuite vers un conseiller qui cherchait à constituer une nouvelle collection. Ils parlaient bien ensemble quand ils s’adressaient aux autres. Elle lui en voulut presque de rendre cela aussi facile.
Près du salon privé, il se pencha pour lui glisser :
— Tu aurais dû me prévenir.
— De quoi ?
Son regard descendit sur son épaule.
— Des difficultés de concentration.
Elle sourit à l’invité qui approchait avant de répondre plus bas :
— Ce serait dommage de découvrir maintenant que tu as besoin d’assistance dans ton travail.
— Pour certaines choses seulement.
— Adresse-toi à Nathan.
Il rit, accueillit l’homme et reprit la conversation. Abby s’éloigna avant de rire avec lui.
Dans la deuxième salle, Eleanor la rejoignit devant l’intérieur vide. Elle resta silencieuse un moment, puis lui prit la main.
— Je pensais que ce serait plus difficile.
Abby la regarda.
— Vous pouvez encore avoir du chagrin demain.
— Oui. Mais ce soir, je suis contente qu’ils soient là.
Elles regardèrent la toile ensemble. Abby ne chercha pas de réponse plus belle. Eleanor lui serra les doigts, puis alla retrouver une amie.
Plus tard, Abby gagna la dernière salle pour vérifier un reflet signalé par Moira. Elle attendit le passage de deux invités et déplaça légèrement un petit écran.
— Mieux ? demanda Mathew.
Il était derrière elle.
— Tu pourrais porter une clochette.
— Tu me repérerais plus facilement ?
— Je pourrais m’éloigner à temps.
Il regarda la toile, puis le reflet disparu.
— Eleanor est heureuse.
— Je sais. Elle me l’a dit.
— Tu as fait quelque chose de très beau.
Le compliment était simple. Abby aurait pu le remercier. Elle sentit pourtant son regard sur elle, la chaleur de la salle, la fatigue légère dans ses jambes.
— Tu pourrais être un peu plus discret, ces dix dernières années ne t'ont donc pas appris à être plus subtil ?
Il revint à son visage.
— Cette robe ne mérite aucune subtilité.
Il s’approcha d’un pas.
— Tu veux que je m’excuse de la regarder ?
Elle leva le menton.
— Je voudrais voir ce que tu arrives à faire sans demander une récompense.
Son expression se durcit un peu. Elle y prit un plaisir immédiat, presque aussi vif que le désir qui lui serrait le ventre.
— Tu te donnes beaucoup de mal pour quelqu’un que je n’intéresse pas.
— Tu veux vraiment qu’on parle de tes efforts ?
Ils se regardèrent. Abby entendait la réception derrière eux, des voix, le tintement d’un verre. Mathew était assez près pour qu’elle voie bouger sa gorge lorsqu’il avala.
Elle fit un pas vers lui.
Il ne bougea plus.
Elle aurait pu lever la main jusqu’à son col, l’obliger à baisser un peu la tête. Elle en avait envie. Si clairement envie qu’elle resta une seconde de trop à regarder sa bouche.
Il se pencha.
Abby posa deux doigts sur sa poitrine.
— Qu'est-ce que tu crois faire exactement ?
— Dis-moi de m’arrêter.
Elle releva les yeux.
— Stop.
Il s’immobilisa. Elle sentit son souffle contre sa joue avant de retirer sa main.
— Je reconnaît être impressionnée, je ne me souvenais pas que tu pouvais être aussi... obéissant.
Elle le contourna et retourna vers les invités.
Près du bar, Moira lui tendit un verre d’eau sans lui demander ce qu’elle faisait dans cette salle.
Abby en but presque la moitié.
— Tu as chaud ?
— Ces lumières sont beaucoup trop fortes.
Moira regarda autour d’elles.
— Nous les avons baissées tout à l’heure.
Abby lui prit doucement le poignet.
— Tu pourrais faire semblant de ne pas te rappeler certains détails.
Son amie sourit et lui montra discrètement un acheteur qui attendait.
Abby posa son verre, remit ses cheveux en place et alla le rejoindre. Elle avait encore, au bout des doigts, la chaleur de Mathew à travers sa chemise.
Envie de lire la suite sans réseau ?
Installer l'appli