Ce qu’il croit comprendre
Mathew— Les douze et les treize ne sont pas interchangeables, dit Moira.
Nathan regarda les dates sur son écran.
— Nous pensions utiliser les invitations déjà préparées.
— Vous pouvez les modifier. La visite des prêteurs est le douze. Les photographies de presse, le treize. Je vous renvoie les horaires après la réunion.
Elle lui sourit et passa à la fiche suivante. Mathew cacha son amusement en se penchant vers le document. Il avait donné la même instruction à Nathan la veille. Son collaborateur avait tout de même voulu essayer.
Abby n’était pas présente. Moira avait annoncé qu’elle travaillait avec Samuel et les rejoindrait peut-être à la fin. Mathew avait cessé de regarder la porte après vingt minutes, ce qui ne l’empêchait pas d’entendre tous les pas dans le couloir.
— Pour les demandes d’achat reçues avant l’ouverture, poursuivit Moira, nous ferons un point commun. Rien ne sera promis sans validation.
— J’ai déjà trois personnes intéressées, dit-il.
— Très bien. Envoyez-moi leurs demandes.
Il le fit devant elle. Moira lut les noms, hocha la tête et nota deux remarques. Nathan profita du silence pour vérifier les derniers frais de transport.
L’ensemble serait prêt. Mathew n’en doutait plus.
À la fin, Moira leur proposa un café qu’il accepta, avant de comprendre qu’il venait de gagner dix minutes sans aucune raison valable. Nathan devait partir ; Mathew lui dit qu’il le retrouverait au bureau.
Moira appela l’accueil pour une signature, puis resta debout près de la table.
— Tu peux me demander ce que tu veux savoir, dit-elle.
Il reposa sa tasse.
— Je croyais que nous étions d’accord sur le fait de ne pas te demander d’intervenir.
— Nous le sommes. Mais j'en ai marre de te voir scruter la porte comme si elle allait apparaître d'un instant à l'autre.
Il rit, pris en faute.
— Elle ne viendra pas ?
— Elle travaille.
— C’est une réponse très générale.
— Il faudra t'en contenter.
L’accueil rappela. Moira lui demanda de l’excuser, récupéra son dossier et le raccompagna jusqu’au couloir. Sur le chemin, Mathew aperçut Abby derrière une porte ouverte.
Elle était assise sur le bord d’une table, une feuille à la main, et écoutait Samuel parler. Le jeune homme montrait quelque chose sur un dessin. Elle le contredit, lui prit le crayon et traça un geste dans l’air sans toucher le papier.
Mathew ralentit. Elle leva la tête.
Il la salua du regard. Elle lui répondit de la même manière avant de revenir à Samuel.
Il poursuivit son chemin.
Dans la rue, son téléphone vibra. Le détective demandait s’il voulait prolonger les observations après la semaine convenue. Mathew écrivit oui avant même de consulter ce qui venait d’être envoyé.
Il ouvrit le dossier dans la voiture.
Le café y figurait avec la date du mercredi. Une ligne indiquait qu’il avait rejoint lui-même la personne observée. Il fronça les sourcils en découvrant cette formulation, puis se rappela qu’il avait payé quelqu’un pour noter précisément ce genre de choses.
Il passa à la page suivante.
La veille au soir, Abby avait quitté un bar avec un homme qui n’était pas Gabriel.
Il s’arrêta de lire.
La photographie était prise de loin. Elle portait un manteau clair sur une robe sombre. L’homme se penchait vers elle et elle souriait, une main levée à hauteur de sa cravate. Une autre image les montrait près de la voiture de Declan.
Mathew agrandit le visage de l’homme.
Il ne le connaissait pas.
Le rapport ne donnait pas encore son nom complet. Il précisait une adresse où Abby avait passé plusieurs heures avant de rentrer seule. Mathew retourna à la première image. La main près de la cravate lui resta dans les yeux.
Il avait passé sa soirée au bureau à relire un message qu’il n’avait pas envoyé.
Il verrouilla le téléphone.
— Vous voulez vous arrêter ici ? demanda le chauffeur.
Il regarda dehors. Ils étaient arrivés.
— Oui. Merci.
Nathan l’attendait avec un projet de communication. Mathew le parcourut sans le lire, releva une erreur qui n’en était pas une et finit par lui demander de revenir plus tard.
Lorsqu’il fut seul, il rouvrit le rapport.
Une nouvelle note décrivait le rôle du véhicule de sécurité. Le conducteur connaissait manifestement les destinations. Abby n’était jamais remontée avec un homme dans l’immeuble de sa galerie pendant les observations.
Il se rappela Gabriel l’aidant à enfiler son manteau chez Judith. Il avait pris cette aisance pour un lien particulier. Peut-être ne s’agissait-il que d’une habitude entre deux adultes qui s’appréciaient et se retrouvaient lorsqu’ils en avaient envie.
Peut-être l’inconnu de la veille n’aurait-il pas davantage de place.
Cela aurait dû le rassurer.
Il appela le détective.
— Je veux le nom de l’homme.
— Je vous le transmettrai si je peux le confirmer.
— Et pour Laurent ?
— Il est toujours à Montréal.
Mathew regarda la photographie d’Abby.
— Très bien.
Il raccrocha, conscient du ton sur lequel il venait de répondre. Rien, dans cette affaire, ne lui paraissait très bien.
Le vendredi suivant, il se rendit de nouveau au café. Abby n’y vint pas. Il déjeuna seul, refusa un deuxième café et eut l’impression parfaitement absurde que la serveuse savait pourquoi.
Le lundi, les observations la situaient dans une librairie en fin de journée. Il avait un rendez-vous dans la rue voisine. Il le termina rapidement, marcha deux pâtés de maisons et la trouva devant une table de nouveautés.
— Tu me suis ? demanda-t-elle en le voyant.
La question lui coupa brièvement le souffle.
— Je n'ai pas assez de temps libre pour ça.
— Tu devrais le consacrer à lire. On apprend beaucoup de choses en lisant.
Elle avait deux livres dans la main. Il pencha la tête pour regarder les couvertures.
— Tu prends les deux ?
— Je ne suis plus particulièrement pauvre comme tu t'en doutes.
Il sourit.
— Je peux te proposer un verre ?
— Tu peux.
Elle passa devant lui pour gagner la caisse.
— Et ?
Elle se retourna.
— Tu progresses. Tu commences à distinguer tes questions de mes réponses.
Elle paya, remercia le libraire et sortit. Mathew resta près de la table avec un livre dont il venait de lire trois fois le même titre.
Il l’acheta pour ne pas repartir les mains vides.
Chez lui, le livre rejoignit la table du salon. Il ne l’ouvrit pas. Il parcourut de nouveau les photographies, s’arrêta sur celle du café où Abby lui faisait face et la compara malgré lui à l’image prise au bar.
Elle lui avait souri, à lui aussi.
Il ferma le dossier, puis en déplaça une copie dans un répertoire personnel. Les fichiers disparurent de sa boîte de réception sans qu’il ait à les effacer.
Il se leva enfin pour aller se coucher. En passant devant le miroir de l’entrée, il s’aperçut qu’il tenait toujours son téléphone.
Il le posa sur le meuble avec un peu trop de force.
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