Les renseignements
Mathew— Non, répondit Mathew.
À l’autre bout de la table, son interlocuteur attendit la suite. Il avait passé les vingt dernières minutes à expliquer pourquoi une commission convenue trois semaines plus tôt devait être revue. Mathew repoussa le contrat devant lui.
— Vous pouvez reprendre votre collection. Nous vous facturerons le travail déjà effectué et nous en resterons là.
— Nous n’allons pas tout arrêter pour une question de pourcentage.
— C’est aussi ce que je pense.
Il se leva pour aller chercher de l’eau, laissa à l’homme le temps de lire et revint s’asseoir. Dix minutes plus tard, ils avaient une signature.
Nathan resta après le départ du client.
— Tu aurais vraiment renoncé ?
— Oui.
— Il ne le croyait pas en arrivant.
Mathew lui tendit son exemplaire du contrat.
— Il n’avait pas posé la bonne question.
La journée continua sur ce ton. Un rendez-vous déplacé, une acquisition confirmée en Californie, puis l’appel d’Eleanor qui venait de retrouver une photographie de son mari devant l’un des tableaux. Il lui demanda de la mettre de côté pour Abby. Elle ferait sans doute quelque chose de cette image, si elle souhaitait l’utiliser.
Il raccrocha avec le sourire.
Sur son téléphone personnel, aucune réponse n’attendait.
Il ouvrit la conversation une seconde, revit les quelques lignes envoyées après leur première réunion et la referma. Elle les avait peut-être effacées sans les lire. Il aurait préféré cela à l’idée qu’elle les avait lues et n’en avait rien eu à faire.
Le souvenir de son regard, la veille, était autrement plus agréable.
Elle l’avait regardé. Volontairement, avec assez d’insistance pour lui faire oublier ce qu’il voulait dire. Il s’était senti ridicule et terriblement vivant, au milieu d’une salle encore vide.
Son ordinateur annonça un nouveau message. Un nom lui fit relever le visage : celui d’un homme auquel il avait demandé un contact quelques jours plus tôt.
Il lut le numéro et attendit la fin de l’après-midi pour appeler.
Le rendez-vous eut lieu le lendemain, dans un bureau qu’aucune plaque ne rendait particulièrement intéressant. Mathew posa son téléphone sur ses genoux plutôt que sur la table.
L’homme en face de lui ne chercha pas à le mettre à l’aise.
— Vous travaillez déjà avec madame Stevens ?
— Sur une exposition.
— Et ce que vous voulez savoir concerne cette exposition ?
Mathew regarda les dossiers rangés derrière lui.
— Pas uniquement.
L’homme attendit.
— Il y a quelqu’un dans son entourage. Gabriel Laurent. Je voudrais savoir quelle place il occupe.
— Dans son entreprise ?
Mathew revint à lui.
— Dans sa vie.
L’homme nota le nom. Il avait des mains ordinaires, une montre un peu rayée et un ton sans curiosité qui rendait la conversation plus facile qu’elle n’aurait dû l’être.
— Vous recherchez un élément précis ?
Mathew aurait pu répondre oui. Un compagnon, une vie commune, quelque chose qui l’obligerait à regarder la situation autrement. Il pensa à la main de Gabriel dans le dos d’Abby.
— Je veux savoir qui elle voit. Les lieux qu’elle fréquente. Ses habitudes.
Il entendit la demande après l’avoir prononcée.
L’homme posa son stylo.
— Il faut définir une durée et un périmètre. Je ne vous promets pas l’accès à sa vie entière.
Ils convinrent d’un premier point la semaine suivante. Mathew demanda de la discrétion, reçut un regard qui lui fit comprendre que le mot était superflu et effectua le versement prévu.
Dans l’ascenseur, il resta devant les chiffres sans sortir son téléphone.
Il connaissait la réaction qu’aurait Abby. Il pouvait l’entendre demander depuis quand sa curiosité lui donnait le droit de fouiller sa vie. Il remit sa montre en place, sous sa manche, et traversa le hall.
Elle ne le saurait pas.
Le vendredi, Julian l’emmena déjeuner dans un restaurant où il passa plus de temps à saluer qu’à manger. Mathew reconnut plusieurs noms qu’il essayait de joindre depuis son installation. Le projet Whitfield était évoqué avant même qu’il ait commandé.
— Stevens a confirmé ? demanda un homme en s’arrêtant près de leur table.
— Les œuvres arrivent jeudi.
— Alors je passerai les voir.
Julian lui jeta un regard lorsqu’ils furent de nouveau seuls.
— Tu vois.
Mathew sourit. Il voyait parfaitement. L’association de leurs deux noms accomplissait déjà ce que Nathan avait annoncé. Il écrivit à son collaborateur en sortant, confirma deux rendez-vous pour la semaine suivante et rentra à pied au bureau.
Il avait commencé à aimer cette ville.
Le premier rapport arriva le mardi suivant.
Il attendit le départ de son assistante pour l’ouvrir. Deux journées d’observation, des lieux publics, peu de photographies. Gabriel n’habitait pas chez Abby. Il n’avait pas été vu à la galerie pendant la période concernée. Son activité l’emmenait régulièrement hors de New York.
Mathew relut ce dernier point.
Plus bas figuraient un restaurant, une librairie et un café. Abby y avait déjeuné seule avant de rejoindre Moira à la galerie. Sur une photographie prise depuis le trottoir opposé, elle regardait quelque chose dans son assiette avec une mèche devant les yeux.
Il agrandit l’image.
Son premier mouvement fut de sourire. Puis il remarqua le bord d’une voiture qui coupait le bas de la photographie et l’inconnue assise à la table voisine. Abby n’avait pas su qu’on la regardait.
Il réduisit l’image.
Le téléphone sonna. Nathan voulait savoir s’il pouvait confirmer un déjeuner avec une fondation. Mathew répondit oui, consulta son agenda et déplaça un appel.
— Tu prends mercredi ? demanda Nathan.
— Jeudi serait mieux.
Le créneau du mercredi resta vide.
Chez lui, il mangea devant les informations sans retenir ce qu’on disait. Le rapport était resté au bureau ; il en avait néanmoins gardé le nom du café. Il chercha l’adresse, reconnut la rue et posa le téléphone.
Une rencontre n’engageait à rien.
Il avait déjà essayé les excuses. Elle savait ce qu’il regrettait, elle savait qu’il voulait lui parler et elle avait choisi de le laisser se débrouiller avec cela. La veille encore, elle lui avait adressé un courriel strictement professionnel avec Nathan en copie.
« Merci pour ces éléments. Moira reviendra vers vous. »
Il la revit lui prendre le plan des mains.
Elle n’avait rien d’indifférent, quand ils se trouvaient dans la même pièce.
Il se leva pour débarrasser. Au passage, il s’arrêta devant le tableau qu’il avait acheté cinq ans plus tôt. La petite chaise, le tissu jaune. Il avait tant regardé cette peinture qu’il aurait pu en retrouver les couleurs les yeux fermés.
Il était fatigué de ne connaître d’elle que ce qu’elle laissait accrocher aux murs.
Mercredi, à midi vingt, il quitta son bureau sans demander qu’on lui appelle une voiture.
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