Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 9 sur 51

Une autre méthode

Abby

— Pas là, dit Abby.

L’homme qui tenait le mètre se retourna. Elle posa son sac contre le mur et vint regarder la marque au sol.

— Si vous avancez la cloison jusqu’ici, on tombe sur la toile en entrant. Je voudrais qu’on ait le temps de la voir.

— De la découvrir, plutôt, dit Mathew derrière elle.

Elle tourna la tête. Il avait retiré sa veste et retroussé ses manches ; elle aperçut ses avant-bras avant de regarder son visage.

— Tu as un avis sur tout, c'est formidable.

— J’essaie de me rendre utile.

Moira lui tendit le plan. Abby s’en empara, heureuse de pouvoir baisser les yeux sur autre chose. Elle avait passé la matinée à peindre. Une ligne lui avait résisté jusqu’à ce qu’elle l’efface, puis elle avait manqué l’heure du déjeuner. Elle aurait volontiers continué à travailler là-haut. À présent, elle était devant Mathew et regrettait surtout de l’avoir trouvé à tomber avant même qu’il ouvre la bouche.

Ils reprirent la visite. Dans la première salle, les techniciens avaient posé des bandes de papier aux dimensions des œuvres. Une fois les éclairages baissés, l’ensemble devenait plus facile à imaginer. Abby demanda qu’on déplace une applique, recula et buta contre quelqu’un.

Une main se posa brièvement à son coude.

— Attention.

— Il y a donc un intérêt à t’avoir dans mon dos.

— Je peux rester, si tu veux.

Elle leva les yeux. Il souriait. Pas ce sourire prudent qu’il lui avait adressé à leur première réunion ; celui-ci était beaucoup plus agaçant.

— Je pensais à un dispositif moins encombrant.

Il retira sa main.

Nathan les rejoignit avec une question pour Eleanor. Mathew l’écouta, prit le téléphone qu’il lui tendait et s’éloigna de quelques pas. Sa voix changea légèrement lorsqu’il parla à la veuve. Plus chaude, presque amusée. Abby l’entendit promettre que personne ne déposerait ses tableaux sur un trottoir, même à New York.

Elle reporta son attention sur le plan.

Moira attendait près d’elle.

— Il faudra faire enlever cette prise, dit son amie.

— Oui.

— Et celle-ci ?

Abby regarda l’endroit qu’elle désignait.

— Celle-ci aussi.

Moira nota sans faire de commentaire. Abby aurait presque préféré une remarque.

Ils travaillèrent encore une heure. Le transport était confirmé pour le jeudi de la semaine suivante. Le vernissage aurait lieu deux semaines après, un vendredi. Eleanor voulait être présente à l’arrivée des caisses ; Mathew lui avait proposé de venir la chercher. Abby approuva. Le projet prenait forme, et elle retrouvait le plaisir qu’elle avait éprouvé devant les tableaux.

Elle ne s’aperçut pas immédiatement qu’ils étaient seuls.

Moira était partie chercher une autre version du calendrier avec Nathan. Les techniciens avaient gagné la pièce voisine. Mathew s’appuyait contre l’encadrement de la porte, le plan roulé dans une main.

— Tu regardes quelque chose qui ne te plaît pas ? demanda-t-il.

Abby releva les yeux de ses manches.

— J’évaluais la place que tu prends.

— Tu peux venir mesurer.

Elle eut un petit rire avant de réussir à le retenir. Il le vit. Bien sûr qu’il le vit.

— Tu as retrouvé ton assurance, observa-t-elle.

— Elle te manquait ?

— Je m’habituais au silence.

Il quitta la porte et vint jusqu’à la bande de papier devant elle. Il ne la toucha pas. C’était presque pire : il restait suffisamment près pour qu’elle sente son parfum, suffisamment loin pour qu’elle n’ait aucune raison de reculer.

— Tu n’as pas arrêté de me parler depuis mon arrivée.

— Les prestataires ont besoin d’instructions précises.

— Et tu les regardes tous comme ça ?

Abby soutint ses yeux.

— Ça dépend. Certains savent rester à leur place.

— Je suis très bien ici.

Elle eut envie de lui demander depuis quand il se croyait autorisé à décider de cela. À la place, elle baissa lentement les yeux sur sa chemise, jusqu’au bord de sa ceinture, puis remonta.

Son sourire s’effaça juste assez.

— Oui, dit-elle. Ça, je l’avais remarqué.

Il inspira. Elle entendit le froissement du papier dans sa main.

Le plaisir qu’elle en éprouva lui donna envie de continuer. De lui demander s’il avait perdu sa réponse, de faire un pas et de voir ce qu’il ferait du peu de distance qui restait. Elle posa plutôt un doigt sur le plan qu’il tenait.

— Tu froisses mon exemplaire.

Mathew baissa les yeux, puis rit doucement.

— Tu en as d’autres.

— J’en prends soin quand même. C’est une habitude.

Cette fois, la phrase le toucha. Elle le vit à la manière dont il cessa de sourire. Il regarda son doigt sur le papier, puis son visage.

— Tu ne rates jamais une occasion.

— Tu m'en fournis beaucoup.

Des pas approchèrent. Abby récupéra le plan et se tourna vers Moira.

— Nous avons terminé ?

— Pour aujourd’hui, oui.

Elle salua Nathan, remercia les techniciens et laissa Moira raccompagner les visiteurs. Dans l’ascenseur, elle déplia le papier pour le lisser contre sa cuisse. Il gardait une petite pliure au milieu.

Elle avait encore envie de rire.

En haut, son téléphone sonnait au fond de son sac. Elle le trouva après avoir vidé la moitié du contenu sur la table.

— Tu sais ce qu’est devenue ma veste bleue ? demanda Moira.

— Celle que je t’ai volée ?

— Tu m’as dit que tu l’avais empruntée.

— Tu préfères quelle version ?

— Celle où tu me la rends.

Abby alla la chercher près du canapé. Elle était pliée sous un catalogue, avec une manche qui dépassait.

— Je l’ai. Elle va très bien, merci de prendre de ses nouvelles.

— Tu peux la descendre demain ?

— Je vais essayer de lui annoncer ça avec douceur.

Moira rit, puis lui demanda si elle voulait dîner avec elle. Abby regarda la toile près des vitres.

— Pas ce soir. Je voudrais finir quelque chose.

— Manger compte aussi comme quelque chose.

— Vous vous êtes donné le mot avec Declan ?

— Pas besoin. Tu es assez prévisible.

Abby promit de se faire à dîner et raccrocha. Elle rangea la veste dans son sac pour ne pas l’oublier, puis s’arrêta devant son chevalet.

La ligne effacée le matin avait laissé une zone plus claire. Elle prit un pinceau, essaya une couleur et recula.

« Tu peux venir mesurer. »

Elle revit son visage lorsqu’elle avait baissé les yeux sur lui.

— Crétin, murmura-t-elle.

Elle posa une seconde touche. Celle-là était trop sombre.

Au bout de dix minutes, elle nettoya son pinceau et alla ouvrir le réfrigérateur. Elle n’allait pas lui sacrifier une toile en plus du reste.

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