Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 8 sur 51

Un accord

Mathew

Abby entra pendant que Nathan cherchait une pièce jointe.

Mathew leva les yeux avant d’entendre son bonjour. Elle avait un dossier sous le bras et venait de repousser ses cheveux derrière une oreille. Sa manche s’était repliée ; elle la déroula du bout des doigts en prenant place.

— Désolée pour le retard. Une cliente voulait absolument mon avis sur une lampe.

— Tu as réussi à choisir ? demanda Moira.

— J’ai surtout réussi à partir.

Mathew la salua. Elle lui rendit son regard, brièvement, puis ouvrit le dossier.

Il baissa les yeux vers le sien.

Il avait passé le week-end à trouver des phrases qu’il n’avait pas envoyées. Il avait même envisagé de lui envoyer une fleur, puis imaginé ce qu’elle lui conseillerait d’en faire. Maintenant qu’elle était devant lui, il était assez content de s’être abstenu. Il prit son stylo et attendit que Nathan ait retrouvé le document.

La réunion commença.

Ils travaillèrent longtemps sans avoir besoin de se regarder autrement que pour répondre. Mathew expliqua une hésitation d’Eleanor ; Abby retira une œuvre de la sélection et demanda qu’on lui en laisse une autre en prêt quelques semaines de plus. Nathan vérifia les modalités. Moira notait les décisions, revenait sur ce qui n’était pas assez clair et passait à la suite.

Abby l’écoutait avec le menton légèrement baissé. Par moments, elle retenait sa lèvre entre ses dents en lisant. Mathew s’aperçut qu’il connaissait encore ce geste et dut s’obliger à reprendre la phrase qu’on venait de lui adresser.

Elle leva les yeux.

— Vous n’êtes pas d’accord ?

— Si. Je vérifiais un point.

— Prenez votre temps. Nous avons encore des tableaux si celui-ci ne suffit pas à vous occuper.

Nathan continua à chercher une référence sur son écran. Mathew baissa les yeux pour cacher son sourire.

Plus tard, il évoqua un collectionneur qui demanderait probablement une réduction.

Abby posa son stylo.

— Prévenez-le avant de venir. Je voudrais éviter qu’il pleure devant les tableaux, ça ferait mauvais genre.

Mathew sourit malgré lui.

— Vous lui laissez au moins le droit de demander ?

— Bien sûr. Et je garde celui de répondre. Nous devrions très bien nous entendre.

Moira se pencha vers Nathan pour lui préciser l’organisation des visites. Il lui montra deux créneaux sur son écran.

— Celui-ci est déjà réservé à l’artiste qui expose avant, dit-elle. Je peux vous proposer le jeudi.

— Le collectionneur repart mercredi. Une demi-heure avant l’ouverture, peut-être ?

— Je comprends. Nous pouvons regarder le mardi après-midi.

Elle lui montra l’horaire.

— Je vais lui demander, dit Nathan.

— Merci, répondit Moira. Je vous le réserve jusqu’à demain.

Elle passa au point suivant sans déplacer le rendez-vous de l’artiste.

Mathew garda quelques secondes le regard sur Abby ; elle avait suivi l’échange sans intervenir. Lorsqu’elle releva les yeux vers lui, son expression assez tranquille lui donna envie de rire.

Il ne rit pas. Il tourna sa page.

À douze heures trente, le projet tenait. Les documents définitifs partiraient dans l’après-midi.

Nathan avait déjà noté les personnes à inviter. Mathew reconnut plusieurs noms qu’ils essayaient de rencontrer depuis leur installation. Il prit la liste, confirma qu’il serait disponible et la rendit à son collaborateur. En face de lui, Abby rangeait ses reproductions.

Mathew regarda la date entourée dans son carnet.

— Demain, quinze heures, dit Moira. Pour la visite technique. Abby nous rejoindra un peu après.

Il confirma.

Abby rangea ses feuilles. Son visage avait changé lorsqu’elle avait parlé de l’accrochage. Il l’avait vue chercher quelque chose au-delà de la salle de réunion, déjà ailleurs, devant les œuvres qu’elle n’avait pas encore reçues.

— Il me tarde de les voir dans la salle, dit-elle à Moira en refermant le dossier.

Mathew sourit. Puis elle lui souhaita une bonne journée avec la même politesse qu’à Nathan, et il se rappela qu’il était le seul à attendre autre chose.

Dans le couloir, Nathan resta avec Moira pour vérifier l’envoi d’un document. Mathew leur fit signe qu’il attendrait et s’écarta près du salon d’accueil.

Une toile était accrochée sur le mur.

Il l’avait vue sur le site, mais s’approcha pour regarder la surface. Une femme levait le bras dans une pièce claire. Le bord d’une table se perdait sous une reprise de peinture. Là, une ancienne ligne persistait, presque effacée.

Il s’approcha encore. Sous la couleur claire, on voyait l’ancien emplacement de la main.

— Tu cherches quelque chose ? demanda Abby derrière lui.

Il se retourna. Elle attendait l’ascenseur, un doigt encore près du bouton.

— Je regardais cette partie.

Il désigna la trace sans la toucher.

Abby resta un instant à sa place, puis revint vers le tableau.

— Elle se voit moins sur la photographie.

— Tu avais placé le bras plus bas ?

— Oui.

Il suivit le mouvement du regard.

— Ça lui demandait trop d’effort.

Elle tourna légèrement le visage vers lui.

— C’était mon impression aussi.

L’ascenseur s’ouvrit derrière elle. Elle ne bougea pas. Mathew garda les yeux sur la toile jusqu’à ce que les portes se referment.

— J’ai recouvert le bord de la table avant de déplacer la main, reprit-elle. Sinon, elle restait coincée.

Il hocha la tête.

— Tu avais mis quelque chose devant elle ?

— Au début, une fenêtre. Je n’arrivais pas à savoir si elle l’ouvrait ou si elle la fermait.

— Et maintenant ?

Abby regarda la toile.

— Je ne sais toujours pas.

Il sourit doucement.

Elle eut un petit mouvement de la bouche, si bref qu’il aurait pu le manquer.

Il se rappela une chambre où elle avait posé des feuilles au sol faute de place. Il s’était assis sur le lit pour les regarder pendant qu’elle les déplaçait, pieds nus, les cheveux attachés trop haut. Elle avait voulu savoir s’il préférait l’une ou l’autre et l’avait accusé de choisir pour lui faire plaisir.

Il avait fini par lui demander de venir l’embrasser avant de continuer à le contredire.

À côté de lui, Abby croisa les bras. Le tissu remonta sur son poignet et lui montra une petite trace de couleur.

Il eut envie de la prendre par la main.

Il regarda le tableau.

— Tu l’as peinte récemment ?

— Cet hiver.

— Elle me plaît beaucoup.

— Tu peux le dire sans précaution. Je ne vais pas la repeindre pour te contrarier.

Il rit. Elle aussi, presque.

Il pouvait prendre congé avec ce rire-là. Il le pouvait très bien.

Il ouvrit la bouche.

— Je suis désolé pour vendredi soir.

Le changement fut léger. Une immobilité, d’abord. Puis Abby tourna le visage vers lui tout à fait.

— Oui ?

— J’aurais dû accepter ta réponse.

— Alors accepte-la la prochaine fois.

— Je voulais seulement…

Il s’interrompit.

Elle attendait, sans l’aider.

— Je ne veux pas que chaque rencontre ressemble à ça, dit-il.

Abby décroisa les bras.

Elle regarda vers le bureau où Moira parlait encore avec Nathan, puis revint à lui.

— Nous étions en train de parler d’un tableau, Mathew.

Il baissa brièvement les yeux.

— Je sais.

— Non. Je ne crois pas.

Mathew regarda la trace de peinture qu’il lui avait montrée. Ils avaient réussi à parler quelques minutes sans se faire de mal. Il aurait pu s’en contenter.

Abby recula d’un pas.

— Je veux cette exposition. Je ne veux pas avoir à me demander ce que chaque réunion va te donner l’occasion d’essayer.

— La proposition était sérieuse.

— Je le sais. Sinon, nous n’aurions pas passé la matinée dessus.

Il la regarda. Elle était toujours près de lui, et déjà l’instant devant le tableau lui paraissait lointain.

— J’avais aussi envie de te revoir, dit-il.

— Je m’en suis aperçue.

Et elle ? Elle n’avait donc rien éprouvé en le revoyant ? Il eut la question au bord des lèvres. Abby reprit son dossier et il se tut.

Elle retourna vers l’ascenseur et appuya de nouveau, sans chercher à dissimuler son impatience.

Il n’essaya pas de la retenir.

— Bonne journée, dit-elle lorsque les portes s’ouvrirent.

— Bonne journée, Abby.

Elle entra. Il resta devant la toile jusqu’à l’arrivée de Nathan.

— Nous pouvons y aller ?

Mathew hocha la tête.

Ils descendirent, traversèrent la galerie et sortirent. Nathan parla du transport pendant le trajet. Mathew répondit, appela Eleanor et lui annonça que l’accord serait prêt dans l’après-midi. Elle avait l’air contente. Il le fut pour elle.

Au bureau, la journée reprit sans lui laisser beaucoup de temps. Il reçut, décida, rappela. À plusieurs reprises, il regarda l’heure en ayant l’impression que la réunion du matin avait eu lieu la veille.

Il rentra tard.

Dans l’appartement, la petite toile était restée dans l’obscurité. Il alluma la lampe près du canapé et posa son sac sur le sol au lieu de la table.

Il n’avait pas envie de dîner tout de suite.

Il s’assit face au tableau, les coudes sur les genoux. Le tissu jaune retombait sur le dossier de la chaise avec un mouvement qu’il connaissait jusque dans ses défauts. Il s’aperçut qu’il n’avait pas regardé la signature depuis plusieurs jours.

À la galerie, elle avait ri.

Un petit rire, presque rien. Il se rappela tout de même sa bouche, ses yeux levés vers lui. Il ferma les siens un instant.

Il pouvait encore se rappeler sa voix parlant de la main peinte. L’ascenseur arrivé, puis reparti sans elle. Cette minute où elle avait choisi de rester.

Il l’avait gâchée.

Mathew se redressa, prit son téléphone et ouvrit l’invitation du lendemain. Quinze heures. Le nom d’Abby figurait dans la liste des participants.

Il accepta, posa l’appareil et resta encore un moment assis avant d’aller se préparer quelque chose à manger.

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