Lily Stories
Ce que tu n’auras plus · Chapitre 7 sur 51

Ce qu’elle a construit

Abby

Gabriel ouvrit un œil lorsqu’elle chercha sa robe.

— Tu pars déjà ?

— Non, j’ai juste décidé de prendre ma douche en robe. Tu as vu mes chaussures ?

Il sourit et tendit le bras pour lui attraper la main. Elle le laissa l’attirer près du lit, se pencha vers lui et l’embrassa.

— Reste pour un café, murmura-t-il.

Elle regarda l’heure sur son téléphone.

— D’accord. Si tu as quelque chose à manger.

— C’est donc ce qui te retient chez un homme.

— Entre autres choses. Tu as défendu les autres arguments cette nuit.

Il rit contre sa bouche.

Elle lui échappa avant qu’il décide de les reprendre et alla se passer de l’eau sur le visage. Dans le miroir, son carré gardait la forme de l’oreiller. Elle mouilla ses doigts, les passa dans les mèches soulevées et tenta de leur rendre un peu d’ordre. Elle enfila sa robe avant de récupérer son téléphone.

« Neuf heures trente ? » écrivit-elle à Declan.

« Je serai devant. »

Elle glissa le téléphone dans sa pochette.

Gabriel était dans la cuisine lorsqu’elle revint. Des dessins et des morceaux de bois occupaient une partie de la table. Il les repoussa pour lui faire une place, posa du pain et chercha deux tasses.

Abby s’assit.

Un copeau de bois traînait près de son assiette. Elle le fit rouler entre ses doigts en regardant Gabriel couper le pain. Il n’avait pas pris le temps d’enfiler une chemise. Elle n’allait certainement pas le lui reprocher.

— Tu as l’air satisfait de toi, dit-elle.

— Tu viens de regarder mes fesses pendant que je cherchais le beurre. Ça aide.

— C’était le beurre qui m’intéressait. Ne t’emballe pas.

Il posa la tasse devant elle.

Ils mangèrent en parlant de son voyage à Montréal. Il avait peur qu’un meuble soit abîmé pendant le transport et faisait semblant de ne pas s’en soucier. Abby lui demanda une photographie à l’arrivée.

— Du meuble ou de ma tête ?

— Les deux. Que je puisse comparer les dégâts.

Il sourit.

Elle but son café et laissa un silence s’installer. Elle n’avait pas envie de remplir chaque minute. Dehors, un voisin déplaçait quelque chose sur son balcon. Gabriel attendit que le bruit cesse pour reprendre.

— Il te connaît depuis longtemps ?

Abby releva les yeux.

Il ne précisa pas le prénom. Elle n’en eut pas besoin.

— Oui.

— Il n’a pas l’air d’avoir compris que tu voulais qu’il s’éloigne.

Elle passa le doigt sur le bord de la tasse.

— Il a tout intérêt à comprendre rapidement alors.

Gabriel la regarda, puis acquiesça. Il ne demanda pas ce qui s’était passé entre eux. Il lui tendit le pain. Elle en prit un morceau et lui demanda à quelle heure il partait pour Montréal.

À neuf heures vingt-cinq, elle remit son manteau. Il l’accompagna jusqu’à la porte, l’embrassa longuement et la laissa partir avec le goût du café encore dans la bouche.

En bas, Declan attendait près de la voiture.

— Bonjour.

— Bonjour, répondit-elle. Tu as dormi ?

— Oui. Daryl m’a remplacé.

Elle hocha la tête et s’installa à l’arrière. Il attendit qu’elle ait fermé la portière avant de reprendre sa place.

— Chez toi ?

— Oui. Puis je redescendrai pour onze heures trente.

— Très bien.

La voiture quitta le trottoir. Abby ôta une boucle d’oreille qui s’était prise dans ses cheveux, la glissa dans sa pochette et chercha la seconde.

Declan la regarda dans le rétroviseur.

— Tu as mangé ?

— Il a été un parfait gentleman, il m'a fait le petit déjeuner. Tu veux savoir ce qu'il sait faire d'autre ?

Il sourit.

— Je n'en demande pas tant.

Elle rit doucement et posa la tête contre le siège. Il n’alluma pas la radio.

Lorsqu’elle rentra au loft, elle retira sa robe avant de monter se doucher. Elle la laissa sur une chaise près de l’escalier et se promit de la ranger ensuite.

L’eau chaude lui fit du bien. Elle resta immobile sous le jet jusqu’à sentir ses épaules se relâcher, puis se sécha, enfila un jean et un pull léger.

En redescendant, elle aperçut la robe et la ramassa. Elle la porta jusqu’à la penderie, puis récupéra son téléphone resté dans la pochette. Moira lui avait écrit.

« Tu peux descendre dix minutes avant ? »

Elle regarda l’heure.

« Oui. »

Son amie l’attendait avec des photographies étalées sur une table. Elle leva les yeux vers elle et sourit légèrement.

— Tu as meilleure mine.

— Je devrais peut-être sortir plus souvent.

— Ou dormir.

— Il y a des choses tellement plus amusantes à faire que dormir.

Moira ne répondit pas. Elle lui tendit une photographie.

— Samuel m’a envoyé ça ce matin. Il est déjà là. Il hésite à nous les montrer.

Abby regarda le dessin.

— Pourquoi ?

— Demande-lui.

Le jeune peintre entra quelques minutes plus tard avec un carton qu’il tenait trop serré. Abby lui proposa de s’asseoir. Il préféra rester debout pendant qu’elle ouvrait les feuilles.

Elle en posa une sur la table, puis une autre.

Il ne disait rien.

— Assieds-toi, Samuel. Tu me donnes l’impression de te faire passer un oral et je n’ai rien révisé.

Il sourit à peine.

Abby regarda de plus près une main sombre, dessinée au bord d’un visage presque effacé. Elle suivit du doigt le mouvement sans toucher le papier.

— Celle-ci, dit-elle.

— C’est une recherche.

— Ça ne t’interdit pas de nous la montrer. Qu’est-ce qui t’embête ?

Il se pencha malgré lui.

— Je voulais reprendre là, mais j’avais peur de…

Il s’interrompit, chercha une autre feuille et la plaça à côté. Abby l’écouta. Il approcha sa chaise et sortit une troisième feuille. Cette fois, il ne s’excusa pas avant de la poser.

Moira apporta le plan de la salle et resta près d’eux. Ils déplacèrent les images, retirèrent deux œuvres, en remirent une. À un moment, Samuel défendit un dessin qu’Abby venait d’écarter. Elle lui demanda de lui expliquer et le laissa aller jusqu’au bout.

— Oui, dit-elle enfin. Garde-le.

Il releva le visage.

— Vraiment ?

— Tu peux encore me convaincre du contraire, mais je ne te le conseille pas.

Cette fois, il rit.

Ils poursuivirent jusqu’à ce que l’ensemble trouve sa place.

— Tu me les renvoies lundi ? demanda Moira.

— Oui. Enfin, celles-ci aussi ?

— Surtout celles-ci, dit Abby. Et si tu as encore un carton caché chez toi, je vais finir par me vexer.

Il sourit en glissant les dessins dans leur chemise.

Après son départ, Abby resta quelques instants devant le plan.

Moira rassembla les tasses.

— Tu veux manger ici ?

— Oui. Je n’ai pas envie de parler à quelqu’un qui vient me demander une remise.

— Je vais nous chercher quelque chose.

Elles déjeunèrent près d’une fenêtre, loin des dossiers ouverts. Abby retira ses chaussures sous la table. Moira le vit et lui tendit une seconde serviette pour qu’elle puisse poser les pieds sans salir le fauteuil.

— Je sais me tenir, dit Abby.

— Je sais. C’est pour ça que je protège le mobilier.

Elle s’installa plus confortablement.

Moira lui montra le manteau qu’elle venait de recevoir. Sur son téléphone, il avait l’air beige.

— En vrai, il est jaune, précisa-t-elle.

— Jaune comment ?

— Comme quelque chose qu’on ne devrait pas commander après minuit.

Abby agrandit la photographie.

— Mets-le dimanche pour aller marcher. Si tu te perds, les secours te retrouveront facilement.

Moira lui reprit le téléphone.

— Tu es d’une aide précieuse.

— Je sais. Moi, demain, je ne mets même pas de chaussures.

— Tu pourrais commencer par ça aujourd’hui, observa son amie.

Abby sourit et baissa les yeux vers ses pieds.

Un silence passa.

— Hier soir, ça allait ? demanda Moira.

Moira repoussa son assiette pour lui faire une place près de la fenêtre.

— Oui.

— Avec Mathew ?

Abby retira ses pieds du fauteuil.

— Il voulait dîner.

— Tu lui as répondu.

— Plusieurs fois.

Moira posa la serviette.

— Lundi, je m’occupe de la réunion. Tu peux rester seulement pour la sélection.

Abby regarda dehors. Sur la façade d’en face, quelqu’un avait posé un pot de fleurs trop petit pour la plante qu’il contenait.

— Je serai là, dit-elle.

Son amie acquiesça et ne posa plus de question.

Abby remonta peindre dans l’après-midi.

Elle retrouva sa toile, choisit un pinceau et se mit au travail sans musique. Pendant une heure, elle n’entendit que les outils, un pas sur le parquet, la circulation lointaine.

Elle était bien.

Puis elle se rappela le visage de Mathew lorsque Gabriel l’avait embrassée.

Elle garda le pinceau suspendu au-dessus de la palette. Il n’avait pas réussi à sourire tout de suite. Elle avait eu le temps de le voir avant qu’il détourne les yeux.

Ça lui avait plu. Beaucoup trop pour qu’elle puisse prétendre le contraire, seule devant sa toile.

Abby posa une couleur, recula, revint. Le souvenir ne partit pas immédiatement. Elle finit par poser le pinceau pour boire un verre d’eau.

Près de l’évier, une ancienne tasse portait une petite ébréchure qu’elle reconnaissait sous le pouce. Elle la prit au lieu du verre, la remplit et but.

Lily lui aurait demandé si elle avait passé une bonne soirée. Elle aurait dit oui, parlé de Judith, de la robe, évité le reste. Sa grand-mère l’aurait laissée faire quelques minutes avant de demander ce qu’elle lui cachait.

Abby baissa les yeux vers l’ébréchure. Elle pouvait presque l’entendre.

Elle resta un moment avec la tasse entre les mains.

Puis elle la rinça et revint devant la toile.

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