Une soirée parmi d’autres
MathewJudith lui prit la bouteille des mains et lui demanda s’il comptait rester à New York assez longtemps pour la boire avec elle.
— C’est le projet, répondit Mathew.
— Alors nous allons nous arranger.
Elle sourit à Julian, leur désigna le salon et repartit accueillir d’autres invités.
Mathew la regarda s’éloigner. Il n’avait pas encore eu le temps de lui demander des nouvelles qu’elle avait déjà récupéré deux manteaux et sauvé un invité qu’on retenait dans l’entrée. Il prit un verre, suivit Julian jusqu’à un petit groupe et se laissa présenter.
Pendant vingt minutes, il parla d’un musée qu’il avait visité en Californie. Une femme le contredit sur une exposition ; il lui demanda ce qu’elle n’avait pas aimé et découvrit qu’elle l’avait préparée. Ils rirent de sa surprise, puis discutèrent plus sérieusement.
Il oublia de regarder l’entrée.
Abby était déjà là lorsqu’il l’aperçut.
Elle parlait près d’une cheminée, une longue mèche rabattue sur le côté, la nuque dégagée. En tournant la tête, elle prit la lumière ; le roux sombre de ses cheveux s’alluma de cuivre. Sa robe avait une couleur très sombre, presque noire à l’endroit où la lumière ne la touchait pas. Puis elle bougea et le vert apparut.
Mathew la regarda trop longtemps.
Il s’en rendit compte lorsqu’on lui demanda si quelqu’un l’attendait. Il sourit, termina la conversation et traversa la pièce en prenant le temps de saluer les gens qu’il connaissait.
Moira se trouvait un peu à l’écart, près de la bibliothèque. Il s’arrêta auprès d’elle.
— Bonsoir.
— Mathew.
— Tu attends quelqu’un ?
— Une pause dans les conversations sur les prix de vente.
Il rit doucement.
— Je peux te parler de la météo.
— Ce serait presque reposant.
Il regarda la fenêtre fermée.
— Il fait nuit. C’est à peu près tout ce que je peux te proposer.
— Une information fiable. Ça change.
Elle sourit, puis suivit du regard une invitée qui lui faisait signe. Il sentit qu’elle allait partir et parla avant d’avoir choisi une bonne phrase.
— Je ne te demanderai pas d’intervenir.
Moira revint à lui.
— Auprès d’Abby ?
— Oui.
Elle le regarda sans colère apparente.
— C’est préférable.
Il acquiesça. L’instant lui parut soudain beaucoup moins confortable.
— Lundi, onze heures trente ? ajouta-t-elle.
— Je serai là.
— Très bien.
Elle rejoignit la femme qui l’attendait.
Abby avait disparu du coin de la cheminée. Mathew la chercha en se reprochant déjà le geste, puis la trouva près de Judith. Elle écoutait, un verre à la main, et riait de quelque chose dont il n’entendait pas la fin.
Elle renversa un peu la tête en riant. Mathew s’arrêta pour laisser passer un serveur. Il avait oublié comme elle riait facilement lorsqu’elle se sentait bien.
Elle tourna la tête au moment où il approchait. Son sourire resta une seconde de trop sur son visage, puis se modifia.
— Mathew.
Judith les regarda avec satisfaction.
— Vous vous connaissez donc déjà.
— Nous avons un projet ensemble, répondit Abby.
— Ah, excellent ! s’exclama Judith.
Mathew confirma d’un signe de tête. Il aurait eu du mal à résumer les choses aussi proprement.
Judith posa deux questions, parut ravie des réponses et fut appelée ailleurs. Abby regarda brièvement la place qu’elle venait de laisser vide.
— Elle sait choisir son moment, dit Mathew.
— Elle ne peut pas être parfaite en tout.
Il sourit.
De près, il distinguait une petite marque claire à la base de son cou. Son épaule se souleva lorsqu’elle porta son verre à ses lèvres. Il se rappela une peau chaude sous sa bouche et ramena les yeux vers son visage avant qu’elle ait besoin de le reprendre.
— Ne te sens pas obligé de me tenir compagnie, dit-elle.
— Je ne me sens obligé de rien.
— Hmm, tu n'as pas changé.
Un invité vint la saluer. Elle accueillit l’interruption avec une amabilité qui n’avait rien de forcé. Mathew se présenta, écouta quelques minutes, puis s’écarta.
Il alla chercher un autre verre et se fit retenir par un homme qui voulait son avis sur une vente. Au moins, celui-là ne lui demanderait pas pourquoi il restait planté au milieu du salon.
Ils parlèrent une dizaine de minutes. Mathew donna son avis, écouta une objection et reconnut une femme qu’il n’avait pas vue depuis Los Angeles. Elle lui demanda s’il s’habituait à New York.
— Pour l’instant, je confonds surtout les interrupteurs dans mon appartement.
Elle rit et lui raconta son propre déménagement. Derrière elle, Abby passa en posant une main sur l’épaule de Judith. Il perdit quelques mots de la conversation et se força à regarder de nouveau son interlocutrice.
Près du bar, un homme en costume gris lui adressa la parole. Mathew ne l’aurait pas remarqué si l’homme n’avait pas baissé les yeux sur sa robe avec une insistance visible.
— Avec une robe pareille, vous cherchez les ennuis.
Abby se tourna vers lui.
— Pour l’instant, je cherche un verre. Mais vous, avec ce pantalon moulant, vous ne chercheriez pas à vous faire sucer ? Si vous pensiez à moi, méfiez-vous : j’ai les dents acérées et une faim de loup.
Mathew retint un rire.
L’homme ouvrit la bouche. Son sourire avait disparu. Il jeta un regard autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un qui aurait entendu une autre conversation.
— Je plaisantais.
— Et moi non. Je vous souhaites une bonne soirée.
Le serveur lui tendit son verre. Elle le remercia et partit sans attendre de savoir si l’autre avait trouvé quelque chose à répondre.
En passant près de Mathew, elle aperçut son expression.
— Un commentaire ?
— Je vais m’abstenir.
— C’est prudent.
Ses yeux descendirent brièvement le long de son costume. Elle s’attarda juste assez pour lui faire regretter de ne pas avoir posé son verre. Il changea celui-ci de main et la vit sourire.
Abby l’avait vu. Une lueur amusée passa dans ses yeux, puis elle rejoignit une femme qui l’appelait.
Il ne la suivit pas.
Quelques minutes plus tard, Gabriel arriva.
Mathew ne connaissait pas encore son prénom. Il vit seulement un homme qui saluait Judith sans se presser, puis cherchait quelqu’un dans le salon. Abby lui fit signe.
Le sourire qu’elle lui donna n’eut pas besoin de changer lorsqu’il s’approcha.
Il posa la main sur son bras, se pencha et l’embrassa. Assez près de la bouche pour que Mathew détourne les yeux avant de les ramener malgré lui.
Julian apparut à côté de lui.
— Tu connais Gabriel ?
— Non.
— Il a dessiné plusieurs meubles pour Judith. Elle ne lui pardonne toujours pas d’avoir refusé de les terminer en trois semaines.
Mathew acquiesça sans regarder les meubles.
Abby montrait quelque chose à Gabriel sur son téléphone. Il se rapprocha, une main légère dans son dos. Elle ne bougea pas pour lui faire retirer.
Mathew posa son verre.
Il les rejoignit assez lentement pour avoir le temps de changer d’avis. Il ne le fit pas.
Abby le présenta. Gabriel lui serra la main avec une cordialité tranquille et répondit à sa question sur son travail. Mathew connaissait certaines de ses réalisations. Il put en parler sans mentir.
Abby les écoutait, le verre près de la taille.
— Mathew vient de s’installer ici, expliqua-t-elle.
— Vous avez trouvé facilement ? demanda Gabriel.
— Un appartement pour commencer.
— Si vous cherchez des meubles…
Il sourit sans finir. Mathew lui répondit sur le même ton et sentit Abby les regarder avec un amusement qui l’irrita.
Gabriel lui demanda ensuite si elle avait enfin mangé depuis leur dernier message. Elle répondit qu’elle comptait sur Judith pour lui éviter de vivre d’olives jusqu’à minuit.
Ils avaient repris leur conversation autour de lui.
Mathew resta une minute de plus, puis se retira.
Au dîner, il fut placé à une autre table. Il se concentra sur sa voisine, qui lui racontait un voyage. Elle parlait bien. Il aimait l’écouter. Cela rendait plus pénibles encore les secondes où son regard glissait vers Abby.
Elle se penchait pour entendre Gabriel. Le tissu s’ouvrait légèrement sur sa poitrine. Mathew se rappela sa bouche contre cette peau et manqua la fin de la phrase de sa voisine.
Il but une gorgée d’eau.
Sa voisine lui demanda s’il était fatigué du déménagement. Il répondit que les dernières semaines avaient été chargées.
Plus tard, il trouva Abby près d’une bibliothèque. Elle terminait un message. Il attendit qu’elle ait rangé son téléphone.
— Tu accepterais de dîner avec moi ?
Elle releva le visage.
— Tu n’as pas assez mangé ?
— Un autre soir. Tous les deux.
— Non.
Il la regarda. Il s’était promis de ne pas insister si elle refusait. Il tint à peu près deux secondes.
— Pour parler, Abby.
— J'avais compris.
— Je ne te demande pas…
— Je t’ai répondu.
Il serra légèrement les doigts sur le verre qu’il tenait encore.
— Tu pourrais au moins écouter ce que j’ai à te dire.
Elle ne répliqua pas tout de suite. Ce silence lui fit sentir la faute plus vite que ses mots.
— Au moins ? répéta-t-elle.
— Je me suis mal exprimé.
— Au moins, je pourrais finir ma soirée sans devoir te remercier de m’accorder un dîner. Tu en penses quoi ?
Il posa son verre sur une table basse.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Alors trouve autre chose et en attendant laisse moi tranquille.
La colère avait changé son visage. Il n’y avait plus rien de la légèreté qu’elle lui avait donnée près du bar.
Il s’écarta.
Elle passa devant lui. Il ramassa son verre et le reposa presque aussitôt, trop énervé pour boire.
Le reste de la soirée continua. Mathew répondit à Judith, échangea une carte et fit rire quelqu’un. Lorsqu’il revit Abby, Gabriel l’aidait à enfiler son manteau.
Elle le regarda en levant un peu le menton. Il lui remit une mèche derrière l’oreille.
Mathew resta près de la porte du salon.
Elle embrassa Judith, puis Moira. Dehors, un homme attendait près d’une voiture. Abby lui parla brièvement avant de monter à l’arrière. Gabriel la rejoignit.
La portière se referma.
Mathew aurait voulu qu’elle le cherche du regard, ne serait-ce que pour vérifier qu’il avait vu.
Elle n’avait pas regardé.
Il attendit encore quelques minutes avant de remercier Judith. Dans la voiture, il desserra sa cravate et regarda la rue sans la voir.
Il repensait à la main dans son dos. Au téléphone qu’ils avaient regardé ensemble. Gabriel n’avait pas eu à lui demander deux fois de passer la soirée avec lui. Mathew tira un peu plus sur le nœud de sa cravate et ouvrit son col.
Son téléphone s’alluma. Il le prit trop vite.
Un message de son bureau.
Il posa l’appareil face contre le siège et ne le retourna plus jusqu’à chez lui.
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