Regarder les œuvres
AbbyMoira lui tendit une pastille à la menthe.
Abby regarda la petite boîte, puis son amie.
— Tu essaies de me calmer ou de me faire taire ?
— C’est une pastille, Abby. Si j’avais trouvé de quoi te calmer dans une pharmacie, tu le saurais depuis longtemps.
Abby lui prit la boîte des mains.
— Ça te fait rire ?
— Un peu.
Elle choisit une pastille et rendit la boîte.
À l’avant, Declan ralentit pour laisser une voiture tourner. Abby reconnut le nom de la rue sur le panneau et referma le dossier posé sur ses genoux.
Elle avait passé une partie du trajet à regarder les photographies. Depuis quelques minutes, elle ne faisait plus que remettre les feuilles dans le même ordre.
— Nous avons le temps, dit Declan.
— Je sais.
Moira rangea la boîte sans rien ajouter.
Le portail s’ouvrit après un bref échange. La voiture remonta une allée. Abby aperçut d’abord les fenêtres de la maison, puis Mathew près des marches.
Elle sentit son ventre se contracter et serra les dents sur la pastille.
— Je vous attends ici, dit Declan en s’arrêtant.
— Merci.
Il lui ouvrit la portière. Elle prit son sac et son dossier, vérifia d’un geste la présence du téléphone dans sa poche et sortit.
Mathew descendit à leur rencontre.
Il ne portait pas de cravate. Elle aperçut sa gorge, la peau au creux du col, et détourna les yeux vers les marches. Deux boutons ouverts. Il n’en fallait donc pas davantage pour la distraire.
— Bonjour.
— Bonjour, répondit Moira.
Abby le salua à son tour.
Une femme les rejoignit sur le perron, les cheveux blancs, le regard vif. Elle leur serra les mains et les fit entrer en s’excusant pour les travaux dans le jardin.
— Mon mari tenait beaucoup à cette allée. J’ai enfin décidé que je préférais ne pas me casser une jambe en allant chercher le courrier.
Abby sourit. Elle posa son manteau, suivit Eleanor dans le premier salon et oublia quelques instants ce qu’elle n’avait pas envie de voir.
Le tableau était là.
Elle s’en approcha plus lentement que prévu. La femme près du balcon occupait moins d’espace que dans son souvenir. Le vert de la robe, en revanche, était plus profond. Abby se déplaça pour retirer un reflet, puis pencha un peu la tête.
Près du poignet, la peinture s’amincissait jusqu’à laisser revenir la préparation. Elle n’avait pas vu cela sur les photographies.
Elle resta longtemps à regarder cette petite surface.
— Arthur disait qu’elle attendait quelqu’un, murmura Eleanor.
Abby se tourna légèrement.
— Vous n’étiez pas d’accord ?
— Je pensais qu’elle avait enfin réussi à être seule.
Elle sourit. Abby revint au tableau avec cette phrase en tête.
Abby regarda de nouveau la main peinte. Elle eut un petit sourire.
— Je crois que je préfère votre version.
Moira s’arrêta près d’elle.
— Au début ? demanda-t-elle à voix basse.
Abby acquiesça.
— Avec du recul avant la suite.
Elles regardèrent encore. Derrière elles, Mathew parlait doucement avec Eleanor. Abby n’écouta pas jusqu’à ce qu’elle entende son rire. Il avait dit quelque chose qui la faisait rire, et cette aisance la ramena brusquement à lui.
Elle s’écarta du tableau.
La visite se poursuivit dans plusieurs pièces. Nathan prenait des notes. L’homme chargé de la collection déplaçait des lumières, ouvrait des dossiers, répondait aux questions. Abby demandait peu de choses ; elle avait surtout besoin de voir.
Devant une petite toile installée trop bas, elle s’accroupit. Elle entendit Mathew bouger près d’elle et leva les yeux vers la main qu’il lui tendait pour l’aider à se relever.
— Je peux encore le faire seule.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Tu avais l’air très motivé.
Il baissa la main, un sourire au coin de la bouche.
— Tu préfères que je sois moins serviable ?
Elle se releva et se retrouva plus près de lui qu’elle ne l’avait prévu.
— Moins collant, pour commencer. C’est dans tes possibilités ?
Il ne répondit pas. Son regard descendit un instant vers sa bouche.
Elle passa devant lui. Elle aurait aimé ne pas sentir aussi nettement son parfum.
Dans la pièce suivante, une grande toile rouge couvrait le mur. Mathew proposa de la retenir pour la fin du parcours. Abby la regarda de loin, puis depuis la porte.
— Non.
— Elle est trop grande ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas la taille. Regarde les autres.
Elle étala trois reproductions sur le meuble près de la porte.
— Tu mets celle-ci à la fin, on oublie tout ce qu’on vient de voir.
— Ou on a envie de revenir au début.
Abby releva les yeux. L’objection se tenait. Elle retourna néanmoins la photographie rouge.
— Elle apporterait autre chose, dit-il.
— Justement. Nous ne préparons pas cette autre exposition.
Moira sortit une feuille vierge.
— Nous pouvons regarder une présentation séparée pour cette toile, dit-elle à Eleanor. Je vous ferai une proposition.
— Dans le même calendrier ? demanda Mathew.
— Avec son propre calendrier.
Elle nota le titre de l’œuvre, puis releva les yeux avec le même sourire.
— Nous pourrons en reparler lorsque cette exposition sera décidée.
Eleanor approuva. Mathew revint devant la toile, compara avec les reproductions qu’il tenait et finit par acquiescer.
Abby remit les photographies en ordre. Elle aurait préféré discuter de cette toile sans avoir envie, en même temps, de regarder sa bouche.
Ils sortirent de la pièce côte à côte.
— Tu avais encore une objection prête, dit-il.
— Plusieurs. Je suis prévoyante.
— Je tâcherai de ne pas les gaspiller.
Elle tourna la tête pour lui répondre et croisa son sourire.
Il ne ressemblait plus tout à fait au garçon dont elle se souvenait. Ce qui n’avait pas changé suffisait pourtant à lui faire retenir sa phrase.
Elle regarda devant elle.
À la pause, Eleanor les invita à s’asseoir. Abby ôta sa veste et la posa sur le bras d’un fauteuil. Il faisait chaud dans le salon ; une mèche restait collée près de sa nuque. Elle la dégagea avec deux doigts.
Mathew venait de prendre une tasse. Il s’arrêta.
Elle le vit sans tourner la tête tout à fait. Un petit mouvement de sa main qui ne reprenait pas immédiatement. La chaleur lui descendit entre les côtes, puis plus bas.
Elle prit le thé qu’on lui proposait.
Eleanor s’assit près d’elle et lui parla d’une de ses expositions. Abby répondit, d’abord distraite, puis intéressée par ce que cette femme avait regardé. Elle retrouva le plaisir de parler de la peinture avec quelqu’un qui n’attendait pas une phrase à citer.
Pendant quelques minutes, Mathew ne compta plus.
Puis il posa un morceau de sucre dans son café. Un second.
— Tu peux demander du thé, dit Abby.
Elle regretta la phrase avant qu’il ait relevé les yeux.
— Pourquoi ?
— Tu essaies de faire disparaître le goût du café.
Eleanor éclata de rire.
— Il est trop fort, je le dis depuis des années.
La remarque passa dans la conversation. Abby but une gorgée trop vite et sentit le thé lui brûler la langue. Elle posa sa tasse.
Mathew attendit qu’Eleanor se tourne vers Moira pour parler plus bas.
— Tu te rappelles de ça.
Elle garda les yeux sur sa soucoupe.
— Malheureusement. J’ai essayé de faire le tri, certaines saloperies s’accrochent.
— Abby…
— Ne commence pas.
Le bruit de la cuillère contre la porcelaine lui parut trop net. Elle la déplaça pour qu’elle ne touche plus le bord.
Il se tut.
Elle reprit sa tasse, cette fois sans boire. Il était encore là, près du fauteuil, et elle n’avait plus rien de drôle à lui dire.
La visite reprit. Abby se concentra sur les œuvres qu’il restait à voir. Elle posa une question technique, écouta une réponse, demanda qu’on déplace légèrement un panneau. Ses gestes retrouvaient leur assurance lorsqu’elle leur donnait quelque chose de précis à faire.
Mathew observa un détail auquel elle n’avait pas pensé. Elle regarda, vérifia et reconnut qu’il avait raison.
— Tu as raison, reconnut-elle.
— Je peux te demander de le mettre par écrit ?
Elle lui jeta un regard.
— Très drôle. N'en fait pas une habitude.
Il sourit sans insister et la laissa regarder.
Ils quittèrent la maison vers dix-sept heures. Eleanor lui retint brièvement les mains en lui demandant si elle pensait vraiment pouvoir faire quelque chose de cet ensemble.
— Oui, dit Abby. Je le pense.
Le plaisir de l’avouer lui revint d’un coup. Elle avait une exposition en tête, enfin nourrie de ce qu’elle avait vu. Mathew n’enlevait rien à cela.
Dehors, Declan attendait près de la voiture. Moira monta pendant qu’Abby confirmait à Nathan la date de leur prochaine réponse.
Mathew resta à côté d’elle.
— Merci d’être venue.
— Les œuvres m’intéressent.
— Je sais.
Elle le regarda une seconde. Il ne souriait plus. Elle sentit qu’il aurait voulu ajouter quelque chose, puis qu’il y renonçait.
Elle monta dans la voiture.
Pendant plusieurs minutes, elle ne parla pas. Moira rangea les documents sur ses genoux et regarda par la vitre. Declan conduisait sans allumer la radio.
Abby finit par s’adosser.
— La première toile suffit presque, dit-elle.
Moira tourna la tête.
— Oui.
— Je voudrais pouvoir prendre une heure devant, sans personne.
— Nous pouvons le demander.
Elle secoua doucement la tête.
— Une autre fois.
— Seulement toi et le tableau ?
— Voilà. Deux personnes très agréables, pour une fois.
Moira sourit en refermant le dossier.
À l’avant, Declan lui demanda si elle avait besoin de passer quelque part avant de rentrer. Elle répondit non, puis se pencha légèrement.
— Tu as pris ta pause ?
— Oui.
— Mangé ?
Il rencontra son regard dans le rétroviseur.
— Tu vois, c’est agréable de vérifier.
Abby sourit malgré elle.
— Je comprends mieux ton enthousiasme.
Elle se rassit. La fatigue lui tomba sur les épaules d’un seul coup. Elle ferma les yeux et revit la main de Mathew tendue vers elle.
Elle les rouvrit.
Dehors, les premières rues de la ville commençaient à se resserrer autour de la voiture.
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